2a3

17 octobre 2012 10h45 · Michel-Olivier Gasse

Déménager deux rues plus loin comporte somme toute quelques avantages que l’on aura ignoré en premier lieu. Parmi ceux-ci, le fait de ne changer de code postal qu’à moitié ne me laissait qu’un suffixe à mémoriser. 1y8 m’avait fait la vie dure pendant trois mois et j’ai accueilli avec une certaine réticence l’idée d’un nouvel agencement incohérent chiffres/lettre. En bout de compte, 2a3 est plutôt simple et fluide et me reste en tête maintenant grâce à cette boutade de ma femme dans les premiers jours d’emménagement : « Ça adonne bien, parce que c’est probablement dans cet appartement-là qu’on va passer de deux… à trois! » Quoiqu’il advienne, à chaque lettre que j’envoie ou chaque formulaire que je dois remplir, le calembour s’impose, au même titre que le concept de paternité latente. Poste Canada me pardonnera, j’essaie de ne me servir du courrier qu’en dernier recours.

Loin de m’imposer quoi que ce soit, ma femme est cependant généreuse de ce genre de clins d’œil. Par exemple, cette chaise haute en bois, procurée à prix modique dans une vente de garage. Ce genre d’offre qu’il serait fou de laisser passer. Alors qu’on en était à peinturer la petite chambre d’en avant, communément appelée « la chambre d’invité », elle a lancé qu’on ne pourrait la peinturer qu’à moitié, parce que « de toute façon, va peut-être falloir la repeinturer d’une couleur plus le fun dans pas long. » Depuis ce temps, par les beaux jours, il peut arriver que la chambre d’invité soit désignée en tant que « la chambre du bébé ».

Un autre bel avantage du déménagement à proximité est celui de ne pas briser la routine poubelles/récupération. Ici encore, dans ma période 1y8, mes déchets s’étaient souvent retrouvés seuls au trottoir durant plusieurs semaines, les petites notes sur le frigo ou à la sortie n’aidant en rien. Le concept est pourtant simple et d’apparence efficace, mais « poubelles mardi/vendredi » et « as-tu tes clés? » deviennent vite comme les poils autour du lavabo ou la garnotte dans l’entrée: une source étonnante de déni et d’invisibilité.

Il en va de même pour les règlements de stationnement, mais la situation diffère d’1y8 du fait que, grâce à ma femme, j’ai maintenant accès à un véhicule. Cette voiture pas encore payée à laquelle elle fait parfois ⎯ et par accident ⎯ référence en tant que « notre auto ». Bien que j’aie ma propre clé, mes propres déchets dans le bas des portières et mes propres brûlures de cigarettes sur les sièges, je n’irais pas jusqu’à parler de ce véhicule comme étant mien. Tant que je regarderai ailleurs lorsqu’il est question de paiements ou de réparations, j’essaierai de voir la voiture comme un service offert. Ce pouvoir de dire oui ou non, ma femme a ça de commun avec mon père. Mais il est certaines dépenses que l’on ne peut éviter, lesquelles surviennent généralement le lundi ou le mercredi entre 10h30 et 11h30. Le problème ne se situe pas tant dans le fait de savoir les heures de No Parking, mais plutôt d’apprendre les jours de la semaine et, idéalement, dans l’ordre.

On s’est trouvé un système, pour la répartition des tickets de stationnement. Est-ce que j’arrive à glisser aisément mes jambes sous le volant? La contravention me reviendra. Dois-je reculer le siège de trois coches? Chériiiie, y’a un cadeau pour toi.

C’était un mercredi avant-midi. La veille, j’avais célébré mon anniversaire avec ma femme jusqu’à tard le soir. J’avais déjà été amplement fêté le vendredi et le samedi, mais comme ma femme n’arrivait pas à se pardonner d’avoir mis au matin une bonne vingtaine de minutes avant de comprendre que j’avais maintenant 35 ans, elle sentait qu’elle m’en devait une, si bien que je suis arrivé de ma répétition le soir pour la trouver à table à me demander « Est-ce qu’on boit? »

Nous avons ouvert une bouteille d’un alcool précieux qu’elle avait ramené d’une tournée des vignobles dans les Cantons de l’est. « Non mais, tu sais tu combien de temps que ça fait que c’te boisson-là… existe?
⎯ J’sais pas, mettons 20-25 ans?
⎯ Ben là, pas tant, mais ça fait dix ans. Dix ans, man! C’est malade, han? On se connaissait même pas v’là dix ans! Nos vies étaient teeellement différentes v’là dix ans! Ça me fait capoter ben raide!
⎯ Tsé babe, toutes les fois qu’on boit du rhum ou du scotch, là…
⎯ Ouin? » Elle a froncé les sourcils. Elle commençait à comprendre. « Ben, c’pas mal tout le temps douze ans minimum, là.
⎯ Ah. Ça doit être parce que j’ai parlé au gars plutôt que de l’acheter au magasin. Stie que chu impressionnable. »

On buvait notre alcool en écoutant du vieux calypso et j’ai cru que ça serait une bonne idée de rentabiliser l’un des treize cadeaux qu’elle m’avait fait le vendredi d’avant. Dans le groupe, celui-ci était le seul que l’on pouvait, en quelque sorte, considérer comme un échec. Un jeu de scrabble… en anglais. « Ouin, mais ça doit être juste quelque chose comme les pointages des lettres qui changent… a-t-elle dit alors que je riais après l’avoir déballé.
⎯ Ça, pis qu’y a genre 8 « Y » de plus qu’en français.
⎯ Oh fuck. C’est raté, han? »
J’ai proposé l’activité et je l’ai vue accepter d’un entrain que je qualifierai de magnifique, au travers de ses yeux fatigués et son obligation de se coucher tôt pour le travail du lendemain.

La partie a presque débuté en lion alors qu’elle me demandait :
⎯ Ça se dit comment en anglais « cellophane »?
⎯ C’est cellophééne, j’ai dit, mais je pense que t’as pas assez de lettres, babe.

Avec un air déçu, elle a ouvert le jeu avec le mot Man. J’ai enchaîné avec Hard. Ont suivi les mots Dive, Void, Days, Hope, So, Say, Kiss, Radio, Soup. Ce que je prévoyais comme un moment rempli de fou-rires est vite devenu lassant. C’est que tant soit peu que l’on connaisse ma femme et sa relation à l’anglais, on sait qu’elle ne le sort généralement qu’en situation de haute alcoolémie, ce qui aura pour effet de vous exaspérer au plus haut point ou de vous faire tordre de rire. Tandis que moi, je baigne dans la culture américaine, je lis des livres en anglais, j’étais prêt à servir une solide raclée.

À grands coups de mots de deux à cinq lettres, le jeu est rapidement devenu aussi bouché que le tunnel et nous avons déclaré forfait, ma femme me battant par cinq points. « Fuck! Y’est une heure et demi du matin!! » On s’est embrassés, elle est allée se coucher. Je me suis servi un rhum ⎯ douze ans ⎯ et je suis descendu à la cave pour jouer aux dards. Un autre des treize cadeaux, plutôt réussi celui-là.

Toujours avide de défis, j’en était à me pratiquer à viser en état d’ébriété quand une solide détonation a retenti avant que les murs ne se mettent à trembler. J’ai gravi les marches en état d’alerte, un dard toujours à la main, pour trouver ma femme sortie du lit en état de panique. Tout s’est passé très vite, ne tremblaient plus maintenant que nos jambes et notre souffle. Je suis sorti sur la galerie pour n’y voir que mon quartier dans un calme plat. J’ai serré ma femme dans mes bras avant de me dire que poser la question à facebook serait la chose à faire. « C’était-tu un tremblement de terre? » Mon pouls ne s’était pas encore stabilisé que j’étais déjà lassé de lire des commentaires de personnes qui, si la fin du monde devait arriver, se précipiteraient d’abord sur internet pour nous en aviser.

C’était un mercredi avant-midi en pyjama, un autre des treize cadeaux. Une fois habillé, l’idée m’a pris d’aller faire des commissions et mon élan a été stoppé par ce petit papier rouge et blanc dans le pare-brise. Peu de temps après, Mr. T., mon voisin d’en haut qui était stationné juste devant cette voiture qui n’est pas mienne, est descendu pour trouver le même ornement sous l’essuie-glace. Il a ouvert la portière pour jeter la contravention sur le banc, à côté d’une de ses semblables. On a chialé sur notre sort ou notre incompétence et la discussion a vite pris la direction du tremblement de terre de la veille. Je m’étais abstenu de contribuer à l’hystérie collective sur internet, mais s’il y a une personne avec qui il est légitime de parler d’un séisme, aussi banal soit-il, c’est bien un voisin dont on aura entendu les pas apeurés au travers de nos battements de cœur.

Une fois le sujet épuisé, Mr. T. a enchaîné : « Au fait, je t’annonce que ma blonde est enceinte! » J’ai réagi comme il est de mise lorsqu’on se fait annoncer une telle nouvelle. Parce que oui, c’est beau la vie qui naît, la vie qui continue, les nouvelles générations, etc. Puis à son annonce comme quoi ça serait pour le mois de mai, peut-être a-t-il vu mes doigts compter discrètement le long de ma cuisse pour constater qu’il nous restait encore huit mois de repos. Si on vit un tremblement de terre ensemble, j’ai bien peur qu’il en soit de même pour une naissance et la vie qui s’en suit. Octobre à mai, un compte-à-rebours de huit mois. Quelques jours après notre arrivée à cette adresse, Mr T. et sa blonde étaient venus cogner à notre porte, histoire de faire connaissance. La bonne entente avait été automatique, si bien que nous les avions fait entrer pour visiter. Nos appartements sont identiques, à cette différence près que leur grande chambre est au-dessus de notre petite chambre et vice-versa. Nous étions tous ravis de cette délicate attention de la part du constructeur de la maison. Feignant que l’on épargnerait la petite chambre, j’ai lancé « C’est vraiment cool, comme ça on s’entendra pas en train de bais… » Le coude discret de ma femme dans mes côtes alors que les voisins sourient doucement, qui sait, peut-être venaient-ils tout juste de le faire, leur bébé. Ça fonctionnerait dans les dates.

Deux mois plus tard, ce bel adon des chambres croisées n’avait plus rien de coquin. « C’est ben clair, m’a dit ma femme, qu’on va avoir un bébé au-dessus de la tête. Mais tchecke ben ça, on va pouvoir se venger pis crisser le bordel.
⎯ Se venger? Quess-tu veux dire?
⎯ Ben, mettons, là. Mettons que leur bébé commence à faire ses nuits, là. Ça serait un beau temps pour passer de deux à trois, tu trouves pas? »

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    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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