Bonne fête Mario

9 janvier 2013 13h02 · Michel-Olivier Gasse

Salut Mario, écoute, j’ai entendu dire que c’était ta fête, donc, tout d’abord, bonne fête! Je te chanterais bien la chanson, paraît que tu l’affectionnes particulièrement, mais par écrit, tu en conviendras, ça manquerait d’impact. Alors je me suis dit que je pourrais te célébrer autrement, c’est-à-dire, en te racontant notre histoire.

Tu dois trouver que je pousse un peu fort avec « notre histoire ».

Vois-tu, on s’est rencontré, on a souvent jasé, même qu’on a nos numéros de téléphone respectifs, mais ce que j’appelle « notre histoire » commence bien avant que t’en aies idée. Je suis désolé, mais tout ce qui suit ne te rajeunira pas.

D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours aimé la musique. Enfant, je ne me faisais pas prier pour faire un spectacle à qui voulait bien le subir. Il existe, quelque part chez mon père, des vidéocassettes où l’on me voit chanter, bien maladroitement et sur le bout de la langue, des chansons de Noël. Je célèbre la disparition imminente du VHS.

J’ai grandi avec la musique d’Elton John et de Charlebois, les deux meilleures cassettes qu’on avait à la maison. Mais du moment que j’ai été en mesure de choisir ma musique, je suis vite tombé dans le heavy métal. Metallica, Megadeth, Iron Maiden. C’est là que j’ai commencé à jouer de la basse. En fait, je voulais une guitare, on m’avait dit que Ti-Lou en avait une à vendre 60$. Je suis arrivé là avec l’argent quêté à ma mère pour me rendre compte que c’était une basse que Ti-Lou vendait. Pas plus mal, j’ai pensé, j’ai donné l’argent et quêté quelques cours et voilà que j’étais lancé. Avec mon ami Christian Charron, on s’essayait sur les chansons de Maiden et c’était pas un cadeau. Steve Harris a été mon premier idole musical, mais sa vitesse d’exécution et ses habits en spandex l’ont toujours gardé à une distance importante du petit cul que j’étais.

Comme plusieurs garçons de mon âge, je me suis sorti du métal en écoutant Rush. Oh boy, que je suis allé loin avec ce band-là. La complexité et la qualité de la musique, l’intelligence des textes, tout ça, ça devenait mon truc. Mon dévolu s’est alors jeté sur Geddy Lee, le moins cool et le moins sexy des bassistes de l’histoire du rock.
J’ai somme toute été incapable de jouer quelque chanson de Rush que ce soit et aujourd’hui, je te dirai que je m’en félicite. Ça a été difficile, mais j’ai fini par passer à autre chose.

On arrive où je veux en venir, là.

C’est dans ces temps-là que j’ai rencontré Vallières à l’école secondaire, c’est dans ces temps-là qu’on a commencé à s’éveiller à la culture québécoise. Harmonium, Beau Dommage, Paul Piché, les grands classiques, on s’en sauve pas. Mais plus près de nous, y’a eu Bélanger. « Le gros B », qu’on se plaisait à l’appeler. T’as pas idée comment cette musique-là nous a occupé. La musique, mais le spectacle, surtout. Cette tournée-là, en trio, avec toi pis ta grosse Takamine acoustique, avec Rick Haworth et toutes ces guitares qu’on ne connaissait pas, et le gros B qui nous chantait des choses qu’on n’avait jamais entendues, qui nous donnait un spectacle comme on n’en avait jamais vu. Je dis jamais vu, mais on a fini par le voir souvent en maudit, ce spectacle-là. La première fois, on t’a chanté bonne fête de tout notre cœur. À partir de la deuxième, on a vite compris que c’était ta fête à tous les soirs et on a trouvé ça magnifique.

Ça me redonne envie de te chanter bonne fête, mais je vais continuer à écrire.

Alors voilà , y’a eu Steve Harris, y’a eu Geddy Lee, pis y’a eu toi. Mais avec toi, je pouvais te voir, j’aspirais même à pouvoir te parler et, plus que tout, j’arrivais à jouer tes lignes de basse. Le lecteur malhonnête pourra interpréter ici que tu joues facile, mais toi et moi sait que c’est autre chose. Pour la première fois, je pouvais mettre une cassette, jouer par-dessus et écouter la chanson en même temps, au lieu de me mordre la langue et froncer des sourcils en essayant de jouer des partitions que je ne comprenais pas.

Puis Vallières s’est fait donner par son oncle une caisse de vieux vinyles. On a fouillé dedans pendant longtemps, puis on a accroché sur quelque chose dont on n’avait jamais entendu parler. Octobre, que ça s’appelait. C’était le disque live, et juste d’ouvrir la pochette et de voir le stage du spectacle en question nous remplissait des plus grands rêves. On a vite reconnu Pierre Flynn, puis on mis l’aiguille et on s’est demandé en quel honneur on n’avait jamais entendu parler de ce groupe-là. Ja-mais. Ce qui en faisait donc NOTRE groupe. Fuck Harmonium pis fuck Beau Dommage, on tenait quelque chose qui n’appartenait qu’à nous.

⎯ Hey, savais-tu que Mario Légaré y’a écrit pour eux-autres? que Vallières m’a dit en regardant la pochette.
⎯ Kess-tu dis-là?
⎯ Ben oui, regarde…

« Paroles et musique Pierre Flynn, sauf l’intro de Brazilia par Mario Légaré »

⎯ Ouin mais, j’ai dit, l’intro de Brazilia, c’est le solo de basse, non?

Puis là j’ai regardé à nouveau les photos des gars du band et je t’ai reconnu sous la barbe. Mon maudit! Tout se mettait en place dans une logique qui, pour nous, relevait du plus grand hasard.

Te dire, Mario, à quel point on a trippé sur Octobre rendrait ce texte beaucoup trop long. J’avancerai seulement qu’on a découvert le groupe au rythme de ce qui était disponible au magasin de vinyles usagés, puis, dans un timing des plus parfaits, vous avez fait paraître une compilation en cd. Ce matin-là, Vallières, qui recevait La Presse et qui avait lu l’article, m’a appelé à 8h00. À 8h45, il attendait devant chez nous avec la Tercel de sa mère, à 9h05, on entrait à la course chez le disquaire pour avoir notre copie. Puis vous avez fait un spectacle-réunion aux Francofolies, on était dans la file de bonne heure, pis j’ai braillé pendant « l’Imaginoir », une chanson qui ne faisait pourtant pas partie de mes préférées. Ce comeback-là, c’était pour nous autres. Je t’en parle, là, pis je le prends encore personnel.

J’ai fini par m’inscrire en musique au Cegep. Une bonne chose en soi, parce que je m’enlignais vers la psycho-éducation, mais je me suis ressaisi à temps. Mais une chose que l’on doit savoir avec les études en musique, c’est qu’il faut en prendre et en laisser. J’en étais-là, à me prendre pour un jazzman, à écouter du jazz-fusion, à miser encore une fois sur la performance alors que j’étais tout à fait incapable d’une telle chose. Alors je me rabattais sur les chansons du répertoire de Trente Arpents, le groupe qu’on avait formé quelques années plus tôt et qui meublait nos fins de semaines.

J’ai sauté sur l’occasion lorsque j’ai vu une affiche annonçant un spectacle de Lhasa de Sela (Dieu ait son âme) aux Loubards, sur la rue Alexandre. C’était avant son premier album, je ne la connaissais pas du tout. Ce qui a retenu mon attention, c’est ton nom sur l’affiche, aux côtés de celui d’Yves Desrosiers. J’ai appelé Vallières et le grand Labonté et on est arrivé assez tôt pour avoir une place en avant. En avant de toi. Ta contrebasse et ta Takamine étaient à portée de main. J’étais fébrile, même si j’ai remarqué sur le manche de ta contrebasse des marques pour indiquer les notes. Je commençais à apprendre les rudiments de l’instrument à l’époque, je me faisais taper sur les doigts quand j’essayais de déroger à la technique imposée, je savais que ces marques était un raccourci un peu lâche, mais je ne t’en ai pas tenu rigueur. Vous êtes arrivés dans le racoin qui faisait office de scène, les yeux vitreux accompagnés d’une odeur un peu louche, et c’est là que j’ai constaté pour la première fois ta gentillesse légendaire. Je n’ai pas assez de doigts pour compter les fois où tu m’as souri, assez longtemps pour que je détourne le regard, gêné.

Je suis allé te parler, après le spectacle. Convaincu que tu étais, toi aussi, un jazzman qui devait bien gagner sa vie avec de la « pop », je t’ai tendu la perche, que tu as repoussée, prétextant que tu n’étais pas assez bon, chose que j’ai bien sûr interprété comme de la pure humilité. Je t’ai demandé, nerveux, si tu donnais des cours, et tu m’as répondu que tu en serais bien incapable. Que tout ce que tu avais à offrir, c’était de se voir et d’écouter de la musique et d’en jouer un peu. Ton nom était dans le bottin, je n’aurais qu’à t’appeler lorsque je serais de passage à Montréal. Bien sûr, je n’ai jamais rien fait de tel. Puis je t’ai parlé de ta basse et en moins de deux, j’étais assis sur ton tabouret et tu me la foutais dans les bras en me disant « Vas-y, vas-y, essaye-là! » avec ton plus grand sourire. Les quelques notes que j’ai alors tentées sont sans doute parmi les pires de toute ma vie. Avec Vallières et Labonté qui me regardaient, sourire en coin. J’avais meilleure contenance à ma première fois sur les genoux du Père Noël.

Je suis retourné vous voir plus tard au Petit Bonheur de Ste-Camille et j’ai encore réussi à t’accrocher après le spectacle. J’étais bien conscient d’être un peu tache, mais je ne pouvais m’empêcher. Tu étais plus pressé de retourner à la loge que la fois précédente, mais tu as quand même pris le temps de clarifier à nouveau que non, tu n’étais pas un jazzman.

⎯ Moi, c’est la chanson, que tu as dit. Je joue ce que la chanson demande, c’est pas moi qui choisit. Pis si c’est juste une note de temps en temps, ben coudonc. C’est la chanson que le monde vient entendre, pas la basse!

Vas-tu me croire, Mario, que des années plus tard, après avoir enregistré plusieurs albums, joué des centaines de fois devant des foules de 10 à 200 000 personnes, ces paroles-là me reviennent régulièrement en tête. Parce que oui, même si je ne suis toujours pas un grand exécuteur, il m’arrive parfois de me trouver très bon et de penser que ce que je joue vaut à lui seul le prix du billet. Mais ça ne dure jamais longtemps, parce que tes mots me reviennent en tête et me remettent sur le droit chemin, à chaque fois. La chanson. Ni toi ni moi ne savions à l’époque que je recevais, ce soir-là à Ste-Camille, le cours le plus important de toute ma vie.

Puis le temps a passé. On a vieilli chacun de notre bord. C’est pas que je t’ai délaissé, c’est seulement que le concept d’idole a tendance à se tarir avec les années. On finit par faire son chemin, non sans quelques modèles, mais on est lancé, on arrive à faire des choix par soi-même. Vallières a fini par devenir l’un des auteurs-compositeurs les plus respectés au Québec et je suis toujours là, derrière ou à côté, à faire les notes que ses chansons demandent, un peu comme toi avec Rivard, Piché et Flynn. Ce genre de relation qui s’invente pas, qui fait en sorte qu’un gros Fa tenu en ronde signifie bien plus qu’il ne le laisse présager.

La situation a changé. On fait le même métier, maintenant. Même qu’on joue avec les même musiciens. J’ai joué avec ton Rick, t’as joué avec ma Biche, le drummer de Vallières. Je sais pas si tu te rappelles, ce festival qu’on a fait en plateau double avec Vallières et Tricot Machine. On jouait en premier, tu es resté en coulisses pour voir le spectacle et un moment donné, j’ai arrêté de regarder dans ta direction, presque tanné que tu me fasses des « thumbs-up » en souriant de tout ton saoul. À la fin de la soirée, Biche, qui jouait avec les deux groupes, m’a fait remarquer qu’il ne t’avais jamais vu jouer ainsi. Que tu avais laissé de côté la gestuelle qu’on te connaît pour te planter les deux pieds dans le sol, prendre un air méchant et donner du cou vers l’avant. Ce soir-là, tu empruntais au bassiste en province qui t’as peut-être le plus emprunté. Le retour du balancier. Crois-moi, ça a fait ma semaine.

C’est aussi ce soir-là où t’avais fait une forte impression sur ma blonde de l’époque. En s’en retournant à la maison, dans l’auto elle m’avait dit « En tout cas, y’est pas mal cute, Mario…
⎯ Ah ouin? T’es sérieuse?
⎯ Ben oui, pis y’était vraiment fin, super attentionné pis toute.
⎯ Ouin mais là, c’est ben connu, Mario y’est over-fin avec tout le monde tout le temps, ça compte pas.
⎯ Y’était charmant pis galant, que j’te dis.
⎯ Bon, si tu le dis.
Un temps a passé, puis je me suis risqué :
⎯ Mettons, là, juste de même, tu te le taperais-tu?
⎯ Mario Légaré?
⎯ Ouin!
⎯ Pffff!! Mets-en! »

Mets-ça dans ta pipe, mon Mario. Le rêve est pas mort.

Merci pour tout, pis bonne fête encore.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • 9 janvier 2013 · 13h49 jocelyne chenard

    Parce que j’ai été témoin de tes apprentissages musicaux et que je t’ai souvent entendu parler de Mario Légarē, je trouve ce texte très touchant, å mon avis, un des plus touchant que tu n’as jamais écrit. Bravo, cent fois bravo.

  • 10 janvier 2013 · 08h56 MP

    Pour l’avoir rencontré à quelques reprises et pour avoir pu jouer moi aussi sur sa B-10 un soir dans un bar de la Côte-Nord vers 14-15 ans,ce texte me touche et me plait beaucoup.

    Bonne fête Mario…..t’as inspiré bien du monde sans vraiment en être conscient! :)

    MP

  • 10 janvier 2013 · 09h12 Michel Rivard

    Parce que Mario est mon grand ami et mon «basset» (comme il se plaît lui-même à le dire) depuis 263 ans (36 en réalité), je te remercie humblement, Gasse, pour ce texte touchant et vrai, écrit avec un coeur aussi gros que les belles grosses notes que je t’entends jouer depuis longtemps avec mon confrère «rapaillé» Vallières.
    Longue vie aux bassistes qui chantent avec les mots! Longue vie aux «Mario» et aux «Gasse» de ce monde!
    Respect!!
    Michel Rivard, faiseur de chansons

  • 10 janvier 2013 · 15h55 Huguette

    Bravo, Michel-Olivier. C’est un très beau texte. Vrai et touchant! Quel bel hommage. Je te félicite de te rappeler de ce que Mario Légaré t’a enseigné et de l’en remercier. Belle attitude.

    Bisous

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  • Michel-Olivier Gasse
    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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