Blogue de Michel-Olivier Gasse Le meilleur est sous le bouchon RSS
J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.
J’ai déjà eu de bonnes pensées pour Jean Charest. J’avais onze ans. Nous sommes en 1987. Pour moi, le concept de ville s’arrête à Matane ou Rimouski. Une ville, c’est une place où y’a un McDonald’s et plus y’a des gros jeux dans le McDo, plus c’est une grosse ville. De mon Ste-Anne-des-Monts natal, nous roulions parfois en famille vers l’un des grands centres à notre portée et c’était la fête. Joyeux festin, centre d’achats, magasins qui vendent des choses qui existent et que t’imaginais même pas. Le bord de mer? Hey, on est pas venus en ville pour aller pitcher des roches dans l’eau. Mais une chose que l’on savait avec ces virées urbaines, c’est qu’elles se terminaient toutes de la même façon : retour inévitable en bord de mer à Ste-Anne, pignon sur la paisible première avenue où le voisinage, dans un rayon de 4-5 maison est en grande majorité de la famille élargie. Le confort, les acquis, les lieux communs, la belle vie. Nous sommes en 1987, j’ai dix ans et nous quittons cette maison en bord de mer pour un appartement à Sherbrooke, là où il y avait du travail pour mon père. Je sais que [...]
Je connais peu Michèle, ma voisine d’en haut. Peu, dans le sens où on s’est parlé quatre ou cinq fois, on n’a pas encore pris de bière ensemble ni échangé sur autre chose que le fait qu’elle habite en haut de chez moi et moi, en bas de chez elle. Mais on se reconnaît, on se salue et si on se voit ailleurs que sur le balcon, les chances sont bonnes de se faire la bise. On est même amis facebook. Un bon départ. Mais une chose que je sais de ma voisine d’en haut, belle grand’ fille, c’est qu’elle porte des talons. Et qu’elle est plutôt active. Un samedi soir, en début de soirée. La musique au fond. Je l’imagine sans problème être un peu dernière minute pour son rendez-vous, être dans sa chambre à essayer un kit, passer à la salle de bain se mettre du fond de teint, retourner à la chambre changer de kit, passer à la cuisine prendre une gorgée de vin, salle de bain retoucher ses cheveux, gorgée de vin, quelques pas de danse, changer de kit encore, manger une bouchée, terminer le maquillage, tout ça avec le bordel des talons. Je la connais [...]
C’est bien pour ça, les décapotables. Pas besoin d’ouvrir la fenêtre et d’y sortir la tête pour aider à dessoûler. Ça le fait pour toi et ça te permet de garder ton air décontracté. Le problème, c’est que le père ⎯ allez savoir pourquoi ⎯ fait jouer un disque de polka dans sa cabriolet rouge. Un disque de bord de caisse, que tu rajoutes à tes achats en même temps qu’une boîte de tic-tacs. Et le père essaie de suivre l’accordéon en sifflant entre ses dents, relax mais performant. Rendu-là, j’ai les yeux qui collent et la cigarette que je fume n’aide en rien à mon état général. Ça tangue et je prendrais bien plus de vent, mais on roule sur Mont-Royal, lentement, derrière un autobus qu’on n’arrive pas à doubler. Le père finit par trouver un stationnement rue Drolet. À cette hauteur, la rue n’en mène pas large. Popâ est très impressionné. « Allons, Olivier, t’imagines-tu déneiger d’une rue de même? Maudit crisse, ça a pas de bon sens. Quasiment dangereux. Les p’tits sens uniques de même, j’avais pas le choix de les pogner en sens contraire, cré moé que quand un char se retrouvait dans ma face, c’est [...]
« T’es correct pour conduire, popâ? ⎯ Olivier, crisse. » On avait continué à boire après la viande et il était maintenant temps de partir vers le quarantième de Jacques et Diane. Ces deux-là comptent parmi les plus vieux amis de mes parents, du plus loin de mon souvenir, il me semble qu’ils ont toujours été dans l’entourage. Ils ont habité un temps l’appartement au sous-sol de notre maison, à Sainte-Anne-des-Monts, puis on s’est fait garder un nombre incalculable de fois par eux, leurs deux filles, la grand-mère Lison et le reste de la famille élargie. Par ma simple présence, je le savais, j’allais leur remettre la réalité en plein face. Et j’en tirerais profit, d’une certaine mesure. Elle sont rares, maintenant, les fois où on me dit que j’ai grandi. On a trouvé un stationnement juste en face, sur Bélanger. « Maudit crisse. ⎯ S’qu’y a, popâ? ⎯ Ben, chu encore obligé de remettre la capote. Ça doit faire huit fois aujourd’hui que je l’enlève pis que j’la remets. Je fais jamais ça, chez nous. ⎯ T’habites à Magog, popâ. ⎯ Je l’sais ben! ⎯ Tu me feras pas brailler avec ça certain, pops. À DEUX décapotables, faudrait que [...]
« T’es-tu chez vous pour souper? ⎯ Je pense ben, popâ, mais y’est dix heures du matin, là… ⎯ C’est parce que je monte en ville pour le quarantième à Jacques pis Diane, je me disais que ça serait le fun que tu sois là. ⎯ Pourquoi pas. Ah! Mais sais-tu, tu pourrais venir me rejoindre à la Taverne cet après-midi, j’vas être là pour tchecker la game. On pourrait se prendre une coupe’ de bocks pis aller au souper après. La game commence à 13h, si tu pars dans pas long, t’arriverais à la bonne heure pour commencer à boire de la bière! ⎯ Wô minute. J’vas partir un moment donné, pis j’vas arriver un moment donné. » C’était à cette époque ⎯ qui nous semble aujourd’hui autant lointaine qu’improbable ⎯ où le Canadien jouait encore au hockey alors que le premier barbecue de l’année avait déjà perdu son effet de nouveauté. Et par une si belle journée, il était simplement impossible de demander à popâ de relever d’exactitude. C’est qu’il a le sens du spectacle, le père. Le sens de la liberté, aussi. Savoir se faire attendre et se faire acclamer à l’arrivée. « Wôôôô Micheeeeellll!!!! » Mon [...]
Pas que ça m’intéresse, mais c’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de m’attarder aux trop nombreuses annonces de futurs condos en construction qui jaillissent aux quatre coins de la ville, partout où se trouve un terrain vacant un minimum décent. À partir de 250 000$. Livraison printemps 2013. Belle aubaine, délai raisonnable, aucun doute, mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est tout le reste. Occupant la moitié de la pancarte, un couple de jeunes professionnels, beaux à mourir, affichant leur bonheur à grands coups de dents blanches, inévitablement habillés de blanc, dans leur nouvel appartement tout blanc, un verre de rouge, de blanc ou un café (dans une tasse blanche) à la main, dans leur divan blanc ou leur lit bordé de draps blancs, absorbés par ce qui se passe à l’écran de leur portable – le modèle blanc qui, comment est-ce possible, est exempt de toute crasse. Un beau condo sur Papineau dans le coin de la track de train. Mode de vie résolument urbain, à partir de 250 000$. En arrivant chez moi, je me dis que les Beaux Blanc éprouveraient quelque réticence, voire de la pitié, à la vue de cette brique qui s’effrite au [...]
(Dans l’idée de ressentir un maximum d’effets bénéfiques, vous voudrez certainement lire d’abord Rose Gazon) Comme pour me rappeler ⎯ l’aurais-je oublié? ⎯ que je n’habitais pas un joli village des Cantons de l’est, une maison en bord de mer gaspésienne ou un flanc de montagne laurentien mais bel et bien un appartement semi-fonctionnel dans la poussière et l’hostilité du Métropolitain, il se trouve toujours des voisins pour mener un raffut pas possible. Des rénovations, pour améliorer sa qualité de vie. Ce qui revient un peu, à mon avis, à pédaler dans le vide. Quant à moi, les trois, quatre premiers blocs à partir du trottoir, tu laisses-ça mourir. Ces blocs-là, c’est la première batche de soldats à mettre le pied dans l’eau au débarquement de Normandie. Ça absorbe poussière, bruit, slotche, assistés sociaux et ça fait en sorte qu’un coin de rue plus bas, tu peux élever une famille, avoir un jardin, des animaux, des espérances, tant que tu regardes vers le sud. Les premiers blocs, c’est les sacs de sable. Tu y touche pas, ça prend les balles pour toi. Ça, mes proprio l’ont compris et l’appliquent à la lettre. Mais pas les voisins. Ce [...]
Comme je reçois une bonne partie de mes revenus en chèques par la poste, la visite du facteur est chaque jour une grande fête. Son heure de passage m’est cependant inconnue et la faute n’en tient qu’à moi. Il est peut-être aussi régulier que le gars du publi-sac qui suit le camion de recyclage. Il est peut-être variable comme un bus de ville par jour de tempête. J’en ai aucune idée, jamais remarqué. Ça a la beauté de me faire une surprise chaque fois. Les jours où je reste à la maison (ces jours où il fait si beau dans ma cuisine qu’il serait ridicule de la quitter), je peux atteindre un nombre respectable de visites à la boîte aux lettres. J’ai une bonne idée qu’il ne sera pas passé à 9h, mais j’y vais quand même. Autour de midi/une heure, je me dis souvent que ça serait un beau moment pour le facteur. Si ma boîte est vide, je jette un œil à celle d’à côté. Serait-elle vide ou simplement occupée par une vulgaire circulaire? L’espoir persiste. Une lettre ou un bill? Mon chien est mort. Mais encore. Les bonnes journées, il peut m’arriver de retourner voir, alors que [...]
Dans mon étroit vestibule, la lumière du matin se fraie avec peine un chemin au travers des planches de bois mal ajustées, clouées là où il y avait une fenêtre pas plus tard que vendredi. Faut pas se méprendre, j’adore le bois, sauf s’il me cache du soleil. À moins que ce soit un arbre. Mais, comme stipulé dans les textes précédents, les arbres se font rares aux abords de la 40. Ça devait se régler lundi. Comme l’incident est arrivé vendredi, la fin de semaine viendrait imposer un délai supplémentaire à la suite des choses. Le jobbeur du propriétaire en était à retirer le cadre en ignorant la chute des derniers éclats de verre encore accrochés quand un gars s’est stationné, juste en bas. Il est monté vers chez nous en expliquant en anglais qu’il faisait dans les fenêtres et que, s’il le désirait, il pourrait prendre le contrat pour (il constate les dégâts) « ‘round a hundred and thirty bucks ». Soulagé, le jobbeur a accepté, ils se sont échangé leurs numéros puis le gars a convenu qu’il pourrait faire la job Monday. Et moi, durant ce temps, dans le cadre de porte, toujours en état de choc, [...]
C’est bien connu, on jauge plus facilement la passion des uns pour le gazon que celle des autres pour, disons, les poupées de porcelaine. Pour ces derniers, il faudra d’abord être invité au domicile de l’intéressé, faire état de la collection ⎯ en même temps que de son propre malaise ⎯ qui occupe la moitié du salon, puis endurer une discussion à sens unique sur le dit passe-temps en savourant un orange-pekoe dans une tasse en peau de poupée. Tandis que les passionnés de gazon, on les reconnaît à l’œil, y’a qu’à prendre une marche. Pas de seuil à franchir, pas de mauvais thé à boire, pas de discussion à tenir. Y’a pas à dire, les mordus du gazon nous font sauver un temps fou. Pour évaluer leur avoir, les poupéistes se perdent dans nombre de catalogues, de conventions et de codes de qualité. Les gazonistes, eux, n’ont qu’à se situer par rapport au voisin. Plus le tien est laid, plus le mien est beau. Et si c’est moi le voisin, ton gazon vaut de l’or. Par un curieux concours de circonstances, j’ai déjà occupé, rue Bruchési à Shebrooke, une maison uni-familiale à moi seul. Par la force des choses, [...]
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