Avec son second album, le jeune et brillant guitariste originaire de Trois-Rivières nous prouve – déjà – qu’on avait raison de miser gros sur lui. Grâce à lui, le blues québécois est plus vivant que jamais.

On le surveille à la loupe depuis cinq ans. Mieux, on l’a traqué jusqu’au fin fond de la province. On l’a vu et entendu pas loin d’une centaine de fois, dans toutes les conditions possibles. Pour être absolument sûr et certain de ce qu’on avance: Steve Hill, guitariste de blues.

Avec la sortie de Call It What You Will, son second compact, il n’y a plus de doute: Hill fait partie d’une espèce rare. Très rare. Grâce à son indéniable talent, ce smalltown boy de la classe ouvrière de Trois-Rivières est sorti de son patelin afin de poursuivre son rêve. Grâce à un formidable sang-froid et à une maturité peu commune pour ses vingt-quatre ans. Grâce à son dévouement total au blues et à ses dérivés.

A force d’aligner les victoires sur un terrain aussi escarpé, l’étoile de ce guitariste – il n’y a pas si longtemps encore méconnu du grand public – commence à briller en dehors de la petite communauté du blues. On n’avait encore jamais vu ça. Il est, comme le veut l’expression, the talk of the town. On connaissait et admirait son talent d’interprète, on voit désormais poindre ses grandes capacités pour la composition.

«Je ne suis pas le genre de musicien à écrire trois tounes par jour, confie Hill. Je ne veux plus faire de shows de club, à interpréter des covers dans un format blues prévisible; ça ne m’intéresse plus. Je veux faire MES chansons. En agissant ainsi, ça me force à travailler mon spectacle, à placer la barre un peu plus haut. Le nouveau disque m’incite à reviser le répertoire des trois shows du Club Soda. Cependant, je tiens énormément à mon pot-pourri de tounes surf et rockabilly à la fin du show. C’est full killer! Mais là, je veux le modifier. Peut-être rajouter une toune d’Elvis ou de Gene Vincent, je ne le sais pas encore…»

«Je vais te donner un autre exemple: l’autre jour, je faisais un in store chez Archambault, et j’ai dû interpréter Blues Guitar Man avec un petit ampli de quatre watts. Je vais te dire, j’ai vraiment aimé ça! J’ai beaucoup moins envie de rocker et de jouer dans le tapis qu’avant. J’ai de plus en plus de fun à être smooth. Ainsi, lorsqu’on décide de mettre le paquet, l’impact est plus fort. Finalement, ça fait un show plus nuancé.»

Une des raisons pour lesquelles Hill avoue maintenant que son spectacle est plus nuancé, c’est certainement l’arrivée des douze nouvelles chansons de Call It What You Will. Constatez-le par vous-même avec Sizzlin’, par exemple, l’instrumentale canon qui ouvre ce second compact. Estampillée gros calibre. Hill et son groupe – l’extraordinaire batteur Sam Harrisson, le vétéran bassiste Marc Deschênes, et le nouveau venu à l’orgue Hammond B-3, Bob Stagg – forment un quatuor terrifiant et efficace. Quelques collaborateurs sont loin d’être à dédaigner: Guy Boisvert et Stephen Barry à la contrebasse, Luc Boivin aux percussions, Barath Rakajumar et Guy Bélanger à l’harmonica, Ray Bonneville et J-F Lemieux à la basse, pour ne nommer que ceux-là.
Mais tous ces coéquipiers ne valent rien sans un bon capitaine. Steve Hill saisit parfaitement toutes les subtilités du blues. Il s’intéresse à son histoire. A ses acteurs. Il écrit beaucoup, il écoute autant; et il ose encore se remettre en question. C’est bien simple, ce gars-là va toujours nous donner de la bonne musique. Ses notes à la guitare sont nickel, toujours justes. «Mon spectre musical est assez large, mais, en même temps, je te dirais que ça ne fait que refléter ce que j’écoute, d’expliquer Hill. J’ai eu mon trip Charlie Christian, Jimmie Vaughan, John Coltrane et Jimmy Smith. J’adore les trios d’orgues. Si je n’écoutais que des guitaristes, les influences seraient trop limitées.»

Les années d’école
Parlant d’apprentissage, revenons onze ans en arrière, à Trois-Rivières, où il a grandi: «Au primaire, je faisais des shows de lip-sync avec une raquette de tennis devant la classe. Je m’étais même fabriqué une guitare en contreplaqué. C’est en distribuant les journaux que je me suis payé ma première guitare, une Gibson SG. Je me souviens, lorsque j’étais en sixième année, j’ai acheté le disque Brothers In Arms de Dire Straits, que j’écoutais tout le temps. Je me suis alors mis à acheter des magazines de guitares, ceux qui contiennent les partitions. J’ai appris Smokin’ Gun de Robert Cray de cette façon, sans même avoir entendu une seule fois la chanson. Pour la première fois de ma vie (à l’âge de quatorze ans), j’étais vraiment bon dans quelque chose. Cet été-là, j’ai appris Crossroads (version Cream) note pour note. Et, à la rentrée, je me suis joint au groupe de la polyvalente. On jouait même du jazz: Chameleon, de Herbie Hancock, et A Night in Tunisia, de Gillespie. Je faisais juste ça: pratiquer. Même la nuit. Tellement, qu’en secondaire trois, les profs pensaient que j’étais le pusher de l’école parce que j’avais les yeux cernés.»

«L’année suivante, à quinze ans, j’ai formé mon premier groupe, Fuzz Washington. J’écrivais la plupart des chansons. C’était le trip rock’n'roll. Mais je jouais aussi, le jour, dans une ruelle réservée aux artistes. Quand j’avais ramassé un peu de monnaie, je me payais trois grosses bières au Pub 127. Je venais d’avoir dix-huit ans…»

La suite est connue. Bob Harrisson l’a engagé. Pendant deux ans et demi, le kid a tout vu, tout entendu, et, surtout, beaucoup appris: «Même lorsque je jouais avec Bob, je faisais des shows en trio de temps en temps. Aujourd’hui, ça fait quatre ans que je roule sous mon nom, six ans que je gagne ma vie avec la musique.»

«La plus grande différence entre mes années de clubs et aujourd’hui, c’est que je gagne ma vie plus convenablement. Avant, je faisais toujours les mêmes places, tous les deux mois, et je n’avais pas le temps de m’occuper de mes affaires. Je tournais carrément en rond. On voyageait dans deux taudis roulants pour se rendre là où on était engagé. Maintenant, on loue une fourgonnette.» Grand luxe…
Pendant qu’il évoque ces souvenirs, je lui ai rappelé Carleton, il y a deux ans. Au Festival Maximum Blues. Steve, Marc et Sam finissaient un marathon au Héron, un singulier bar-restaurant. Le propriétaire avait demandé à Hill de jouer un set additionnel pour une bouteille de cognac… à trois heures du matin. «Trois heures? Cinq heures! me corrige le couche-tard. Et le gars m’a payé. Quand on a fini de jouer, le soleil se levait…»

«Avant de monter sur une scène, je n’ai pas de rituel particulier. Des fois, j’ai la chienne, des fois pas. Mais je me dis: "Let’s kick some serious ass!", et ça va beaucoup mieux après. Tu y vas, et c’est comme si t’avais un pétard dans le cul. Les deux premières tounes, t’as même pas le temps de penser. T’es juste sur l’adrénaline. Souvent, à la fin de la deuxième chanson (qui, pendant longtemps, était Way Down Below), je suis étourdi, sur le point de m’évanouir. Après, je fais un slow blues, et tout se replace.

«Je fais une musique spécialisée qui a rarement sa place dans les médias. Mais là, on parle de moi. J’en suis parfaitement conscient. Je suis très reconnaissant de cela. Les médias, on dira ce qu’on voudra, ça aide beaucoup. Aujourd’hui, je n’ai plus à vendre une guitare pour payer mon loyer. J’arrive correct. Maintenant, peu importe où je joue, je ne me fais plus chier. Fini le temps des prix d’entrée à trois dollars dans des endroits où les gens te demandent de jouer du Styx. Je suis content que le public soit prêt à payer dix, vingt piastres, pour entendre mes chansons. Maintenant, le monde écoute le show…»

Les 25, 26 et 27 février
Au Club Soda

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Ses dix guitaristes préférés

Robert Johnson: «Tu ne peux pas passer à côté, c’est la Bible. Si j’avais à garder un seul disque, ce serait King of The Delta Blues, le vinyle, pas le coffret sorti il y a dix ans. En l’écoutant, j’ai appris comment jouer de la slide, comment jouer avec le pouce. Il y a tout ce qu’un guitariste devrait savoir…»

Albert Collins: «C’est le meilleur son de guitare électrique que j’aie entendu. D’ailleurs, c’est toujours ce qui me frappe, ce pourquoi j’aime tel ou tel guitariste: à cause de leur son. Il est LA raison principale pour laquelle je joue le picking avec les doigts.»

Hubert Sumlin: «Juste ce qu’il a fait avec Howlin’ Wolf, des chansons comme Tail Dragger ou Shake for Me. C’est écourant. Pendant des années, je me suis demandé comment il obtenait ce son, et lorsque j’ai finalement joué avec lui au Medley, il avait un ampli cheapo à deux cents dollars.»

Charlie Christian: «Il est celui qui m’a allumé sur le jazz. Il jouait comme un saxophoniste, et ce n’était pas masturbatoire. Toujours de belles mélodies. Imagine, en 1939, il avait une tonalité incroyable.»

Jimmie Vaughan: «Pour sa guitare rythmique. Surtout avec les Fabulous Thunderbirds, leurs premiers albums. Il joue de la Fender Stratocaster, et c’est son approche toujours très simple que j’aime. Je pourrais accompagner quelqu’un toute une soirée avec la rhytmique.»

Ronnie Earl: «Pour le mélange de sensibilité et d’intensité. Pour son alternance entre le blues et le jazz. Il est toujours très émotif sur sa guitare.»

Roy Buchanan: «Pour les cris de l’intérieur. T’as l’impression qu’il te rentre la main dans le fond de la gorge et qu’il t’arrache les tripes. C’est épouvantable. Son album Live Stock, la toune I’m Evil. Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi intense. Pourtant, il chantait tellement mal…»

Jimi Hendrix: «Un incontournable. Cependant, mon jeu n’est pas influencé par lui, et je n’en joue pas avec le groupe. Je l’aime pour son côté compositeur et son travail en studio. L’album Band of Gypsies, dans la catégorie guitar rock, c’est le summum.»

Wes Montgomery: «C’est récent, cet amour pour Wes. A cause de ses mélodies, sa sonorité chaude et bien ronde.»

B.B. King: «Ça fait des années que je l’écoute, et je ne m’en lasse jamais. Tout le monde copie B.B. King! Cette façon de jouer avec le vibrato, de pincer ses cordes. J’aime à la fois ses vieux enregistrements et ses récents. Il est encore The King of the blues!»

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Une scène effervescente

Depuis cinq ans, la scène blues au Québec vit une mini-révolution. Plusieurs nouveaux musiciens ou groupes autofinancent leurs projets. Pourquoi ce phénomène se produit-il maintenant, alors qu’il y a dix ans, par exemple, personne à part Stephen Barry ne l’avait fait? Depuis cinq ans, on a eu deux albums du Boppin’ Blues Band et de Bob Walsh. Sans compter Fire to the Wire de Jim Zeller, produit avec un minimum d’effectifs. Et des compacts de Trouble, Bishop & Massé, Little Joe, Rick L. & Blues, Angel, Wang Dang Doodle, Ray Bonneville, Piano Man Walls, Harmonica Zeke, et j’en passe. Et on ne compte même pas Barry et Michael Browne qui, eux, sont désormais établis. Que se passe-t-il?

René Moisan, des productions Bros, est l’imprésario et gérant de Steve Hill et de Stephen Barry. «Nous, on sort, en moyenne, trois nouveaux disques par année. La participation financière est surtout répartie entre l’artiste, qui veut garder le plein contrôle, et le producteur, qui risque moins. C’est une option très intéressante pour les deux parties. Aujourd’hui, on se rend compte que notre blues est exportable, que les ventes peuvent toucher tout le pays. Sauf qu’avec un produit anglophone, on ne peut être subventionné par Musicaction. Il faut regarder du côté de Factor.» Ainsi, le premier compact de Steve Hill s’est déjà vendu à dix mille exemplaires.
Brian Slack, de Zeb Productions, est aussi directeur artistique et producteur chez Preservation Records, un petit label du West Island. Son poulain le plus prometteur est sûrement le jeune chanteur Jonas Tomalty et son groupe The Blues Blooded. «Ce n’est pas juste le blues, c’est le marché du disque en général qui a changé. Les labels indépendants dans la musique alternative ont bouleversé les règles du jeu des multinationales. Ani Di Franco en est un bon exemple. Elle n’a pas attendu d’être signée pour faire un album. Je dirais que les spectacles sont encore la meilleure façon de vendre des disques. Au dernier show de Jimmy James au Café Campus, on a vendu cent disques. Faut pas l’oublier, le blues, c’est une business.»

Marco Navratil est probablement le mieux placé pour en juger. Il fut jadis le sonorisateur de Gilles Vigneault et d’Offenbach. C’est dans les coulisses qu’il a vécu les célèbres Sessions Blues Sessions de la rue Saint-Denis et du Berri Blues. C’est lui qui a sonorisé Steve Hill au Métropolis, avant Jonny Lang, et qui sera à la console au Club Soda: «La différence est énorme. Sur le plan du répertoire, heureusement, les jeunes travaillent plus fort. On n’entend presque plus Mustang Sally. Il y a quinze ans, il aurait été impensable qu’un bluesman local fasse trois soirs au Club Soda ou qu’un spécial Bob Walsh passe à la télé. Harrisson a été un grand rassembleur, personne ne peut lui enlever ça. Avant, le blues était perçu comme étant tout croche, tandis qu’aujourd’hui c’est plus organisé, plus raffiné. Les gens payent pour les shows, ne l’oublions pas. Aujourd’hui, les musiciens répètent, chose qu’on ne voyait pas avant, de blaguer Navratil. Mais, attention, il ne faut pas non plus que la scène devienne trop structurée…»

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