Amputés d’un membre, Les Cowboys Fringants reviennent dans l’arène du disque au sommet de leur forme. Après la souveraineté et l’environnement, vient le constat social.

Les Cowboys Fringants l’insinuent sur leur nouvel album: la vie est une longue expédition imprévisible. À preuve, en 1996, Jean-François Pauzé lavait les toilettes à quatre pattes dans une école secondaire de L’Assomption, où il était concierge. Vers 16 h 45, on l’apercevait frotter des graffitis dessinés plus tôt par des ados en manque de rêves. Douze ans plus tard, par un après-midi pluvieux de septembre, le guitariste et principal compositeur des Cowboys Fringants est assis avec ses collègues musiciens sur un long sofa trônant dans un chic atelier montréalais. Programme de la journée: séance photo et entrevue en lien avec le lancement de L’Expédition, cinquième album studio du plus célèbre groupe de Lanaudière. Aussi glamoureuse soit-elle, l’entreprise promotionnelle agace Jean-François. En exagérant un brin, on en vient à croire qu’il préférerait retourner curer les chiottes plutôt que d’alimenter les scribouillards.

"Cette période où le disque est envoyé aux journalistes avant sa parution me paraît toujours difficile, m’avoue-t-il, tout de même fort coopératif. C’est généralement le début du cirque médiatique, un processus nécessaire, mais qui me rend mal à l’aise. Certaines personnes ont écouté le disque, mais tu n’as aucune idée de leurs impressions. J’ai surtout hâte de voir la réaction du public et de partir en tournée."

UN COWBOY SOUS-TRAITANT

Le public est fort nombreux à attendre L’Expédition. Environ 230 000 Québécois et 50 000 Français se sont procuré le dernier compact du groupe, La Grand-messe, et un million de visiteurs uniques ont consulté le forum des Cowboys Fringants au cours de la seule année 2007. Au total, près de quatre ans se seront écoulés entre la parution de La Grand-messe et celle du nouveau disque. Quarante-six mois au cours desquels le groupe a donné 227 concerts, percé le marché européen, soulevé l’ire de quelques penseurs en organisant une Saint-Jean-Baptiste payante et perdu son batteur, Dominique Lebeau, fidèle Cowboy depuis une décennie.

Mûrie en catimini, sa décision a pris tout le monde par surprise, autant du côté des fans que des quatre autres cavaliers. "Ce fut un départ amical, à la hauteur du personnage, analyse Jean-François. Dom est un homme rempli de surprises. Nous avons voulu le retenir, mais tout s’est produit très vite. Moins d’une semaine après nous avoir appris son départ, il l’annonçait publiquement sur le forum du groupe."

En tournée pour promouvoir son album solo paru en mars 2007, la violoniste Marie-Annick Lépine se trouvait sur la Côte-Nord lorsque la nouvelle est tombée, idem pour le bassiste Jérôme Dupras qui l’accompagnait sur scène. "J’essayais de les joindre par cellulaire pour les mettre au courant de la situation, mais les ondes ne se rendaient pas, se rappelle le chanteur Karl Tremblay. C’était un peu la panique."

Une panique vite résorbée même si la troupe ne compte toujours pas de cinquième Cowboy officiel. "Nous voulions intégrer un nouveau membre, mais après quelques essais infructueux, nous avons décidé de garder le noyau de la formation intact, explique Jérôme. La solution était d’engager des batteurs de studio et de tournée. Dom était avec nous depuis 10 ans et, forcément, nous avions développé une chimie. Intégrer un intrus ne fonctionnait pas. Personne ne peut remplacer Dom."

Les C.V. ont pourtant été nombreux à s’accumuler dans la boîte de réception des musiciens. "Nous avons même reçu le courriel d’un autre Jean-François Pauzé, rigole le "vrai" Jean-François Pauzé. Nous avons failli l’engager juste à cause de son nom. Ç’aurait été pratique, surtout pour les entrevues!"

En guise de solution de rechange, Jérôme a troqué sa quatre cordes contre deux baguettes lors de la pré-production de L’Expédition. Le batteur Steve Gagné, qui a aussi travaillé sur l’album de Marie-Annick, s’est chargé des séances studio, et Marc-André Brazeau (Band de Garage) battra la mesure en concert.

BALUCHON EN MAIN

À l’écoute du nouveau gravé, on constate que le départ de Domlebo n’affecte en rien le "son Cowboys Fringants". Toujours capable de petites bombes country bien rythmées (La Catherine, Histoire de pêche), la formation démontre tout autant son attrait pour les textures sonores plus raffinées. Des titres comme Entre deux taxis et La Tête haute (dédié à un fan atteint du cancer) ramènent le quatuor dans un univers d’arrangements soignés, territoire déjà visité sur La Grand-messe. Les mélodies de cuivres ont par contre été abandonnées et compensées par une présence plus active de Marie-Annick. Bien qu’elle n’y signe aucune pièce, Jean-François Pauzé étant crédité de toutes les chansons, la chanteuse y joue d’une dizaine d’instruments (violon, mandoline, accordéon, piano, flûte alto, claviers, violoncelle, mélodica, gousli).

"Nous avons la chance d’évoluer dans un créneau musical où les Cowboys font cavalier seul, observe Marie-Annick. On arrive à servir des influences folkloriques dans un contexte moderne. Pourquoi changer de son et perdre notre singularité?"

"Si l’un de nous veut faire un album hip-hop, il n’a qu’à se partir un projet parallèle", enchaîne Jérôme qui joue lui-même avec Les Petits Coucous dans ses temps libres (nouveau disque en magasin depuis le 9 septembre).

L’évolution se fait davantage sentir sur le plan textuel, pour une première fois guidé par un fil conducteur omniprésent: la vie, cette grande expédition. Débutant avec Droit devant, une mise en garde adressée aux nouveau-nés, l’album présente ensuite une brochette de personnages aux parcours divers. Le périple se conclut avec Une autre journée qui se lève, chanson regroupant tous les protagonistes rencontrés précédemment, à la manière d’une comédie musicale. "Au lieu d’y livrer des messages directs, nous nous sommes permis quelques critiques sociales par le biais de portraits, où le côté caricatural prend moins d’importance, confie Jean-François. Je ne voulais pas tout tourner en blague, et nous ne voulions pas revenir sur des thèmes précis, par exemple l’environnement, que nous avions déjà abordés. Aujourd’hui, nous avons la Fondation Cowboys Fringants pour aider la nature. Une partie des profits tirés de la vente d’albums et de billets de spectacles sera d’ailleurs versée à la Fondation. C’est plus concret qu’une simple composition sur le sujet."

LA PARURE VERSUS LE VRAI

Si quelques leçons peuvent être tirées de L’Expédition, l’une se dessine particulièrement à travers les pièces Bobo, Monsieur, La Bonne Pomme et, surtout, Les Hirondelles. On y sent le fossé qui se creuse souvent entre l’image publique que l’on projette et la personne que l’on est réellement. Une confession d’un compositeur à son public? "Je ne pensais pas nécessairement à moi en écrivant les pièces. C’est le portrait de gens qui m’entourent ou des réflexions personnelles sur ce qu’on peut voir dans les médias."

Selon Marie-Annick, "L’image que l’on donne n’est pas toujours la bonne" (Les Hirondelles) serait la phrase forte du compact. "C’est vrai pour tout le monde. On fait souvent semblant que tout va bien même si ce n’est pas le cas. Quelque part, on se ment à soi-même, et les autres se font une idée erronée de notre personne."

Avec leurs pièces engagées, leurs barbes mal rasées et leurs t-shirts délavés, les membres de la formation n’ont jamais été du genre à porter un masque en public ou à cacher leurs convictions. "Malgré tout, les gens se sont forgé une fausse image de nous, réagit la violoniste. J’ai lu le dernier livre de Rafaële Germain (Gin tonic et concombre). Elle y décrit Les Cowboys Fringants comme une bande de hippies grano cultivant des légumes bio dans une commune. Ça ne me dérange pas, mais ça n’a rien de véridique."

Évidemment, tout le monde sait que Les Cowboys Fringants vivent dans une caravane aux abords de l’UQAM, où ils étudient le macramé à temps partiel en cours du soir.

Les Cowboys Fringants
L’Expédition
(La Tribu/Select)
En magasin le 23 septembre

ooo

UN AUTRE NOUVEAU DISQUE DES OCTOBRE

En magasin le 23 septembre, le nouveau compact des Cowboys Fringants sera rapidement suivi de Sur un air de déjà vu, un album constitué de compositions rejetées pendant le processus d’enregistrement de L’Expédition. "Nous sommes arrivés en studio avec 29 nouvelles pièces, explique Jean-François Pauzé. Quatorze d’entre elles se trouvent sur le disque. Les autres formeront Sur un air de déjà vu, en vente à la mi-octobre sur iTunes et lors de nos concerts. Il s’agit surtout de chansons jokes qui n’avaient pas leur place sur L’Expédition à cause du fil conducteur (la vie, cette grande expédition). Nous voulions éviter de faire comme sur La Grand-messe, soit chanter la fin du monde dans un morceau et enchaîner avec une grosse blague l’instant d’après. Nous souhaitions préserver une certaine unité."

Partagez cette page

+ SUR LE MÊME SUJET : , , , ,

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

Blogues des partenaires

+ Blogues →

Concours

+ Concours →