Du haut de son perchoir, gageons que Kate McGarrigle veillera sur les siens le 11 décembre, alors que Rufus Wainwright, Martha Wainwright et Anna McGarrigle renoueront avec le traditionnel concert familial des Fêtes.

Le village s’est agrandi et embourgeoisé depuis que Frank McGarrigle y a acheté deux lots du terrain de golf démantelé après la Deuxième Guerre mondiale. C’était Saint-Sauveur avant ses centres commerciaux et la centaine de feux de circulation.

Frank avait économisé pendant la guerre en construisant à Dorval des avions destinés à l’armée de l’air britannique. Il avait dessiné les plans de sa maison et demandé aux ouvriers locaux de la construire, ainsi que les quatre petits chalets disposés sur le terrain. Ses filles Anna, Kate et Jane y grandiraient en paix, tout comme ses petits-enfants Rufus et Martha, quelques décennies plus tard, coupés du reste du monde par cette grande haie qui encore aujourd’hui assure de l’intimité à la résidence McGarrigle.

"Cette maison, elle nous a tous vus grandir, confie Anna McGarrigle. Mes soeurs et moi sommes allées à la petite école de Saint-Sauveur, et plus tard, lorsque Kate a divorcé tout juste après la naissance de sa fille Martha, les enfants Wainwright y ont passé beaucoup de temps puisque ma mère les gardait lorsque je partais en tournée avec Kate."

Bien sûr, la musique a fait voyager tout le clan, l’a dispersé aux quatre vents, mais chaque année, les membres revenaient passer les Fêtes à Saint-Sauveur. Incontournable point d’ancrage avec son grand salon, son foyer et ses murs de pin naturel, la maison est faite pour Noël, d’après Anna.

"Nous allions couper nous-mêmes notre sapin, se souvient Martha Wainwright. Selon les moments de notre vie, nous pouvions être 6 ou 18 à table puisque nous invitions souvent des amis. Nous patinions, jouions au hockey, glissions en toboggan, regardions des films et des matchs du Canadien. Nous buvions beaucoup de chocolat chaud."

"Je me souviens d’un Noël, alors que j’avais environ 14 ans, poursuit Rufus Wainwright. J’allais pour la première année dans une école new-yorkaise. J’étais revenu à Saint-Sauveur dans un état d’esprit à mi-chemin entre l’enfance et l’adolescence, très insécure. Comme chaque année, les cadeaux étaient cachés dans une petite pièce. Ma mère devait les mettre au pied de l’arbre le matin de Noël, mais j’insistais pour qu’elle se déguise en père Noël, comme si j’essayais de revivre une partie de mon enfance alors que j’avais déjà commencé à fumer et boire."

Avec le temps, le chocolat chaud qu’on y servait s’est transformé en vin chaud. "Même qu’une année, Rufus et moi devions être dans la jeune vingtaine, nous avions invité de nombreux amis new-yorkais, rappelle Martha. Nous sommes tous allés à la messe de minuit après avoir mangé des champignons magiques. Ma mère avait fumé du pot, ce qu’elle ne faisait plus depuis longtemps. Nous étions tous dans l’église à écouter religieusement le Minuit, chrétiens. C’était incroyable. Tous ces New-Yorkais qui n’avaient jamais connu la tradition québécoise découvraient ensemble le réveillon, la tourtière et le village de Saint-Sauveur."

De tous les McGarrigle/Wainwright, Kate tenait le plus à ces rencontres annuelles. "Tellement que si, par malheur, nous ne pouvions pas nous déplacer, elle prenait l’avion pour venir nous préparer un souper de Noël, peu importe où nous nous trouvions."

Le prétexte

Dans cette ambiance sont nés les premiers concerts de Noël du clan… devant zéro spectateur, selon Martha. "Le soir, nous sortions les instruments, et même si mon frère et moi étions tout jeunes et que les mini-concerts se déroulaient uniquement avec les membres de la famille, Kate tenait à ce que nous répétions des jours avant Noël. Elle nous sortait des partitions, nous faisait apprendre les harmonies. Nous travaillions vraiment fort pour arriver au spectacle qui nous servait de récompense. Jouer ces chansons en famille était demandant, mais valorisant."

Pour Rufus, ces concerts ont permis de réaliser l’étendue du registre des chansons de Noël. "Peu importe que tu aimes Noël ou non, le répertoire est tellement vaste que chacun peut y trouver son compte. C’est d’ailleurs une des raisons qui font aujourd’hui le succès de nos concerts de Noël. Bien connaître le répertoire nous permet d’éviter les clichés, les kétaineries et la facilité."

En sortant pour une première fois le concert familial de Saint-Sauveur pour l’amener jusqu’au Théâtre Outremont, en 2005, Kate McGarrigle venait de prendre sa famille au piège. "C’était une stratégie pour garder ses enfants près d’elle dans le temps des Fêtes, croit Anna. Avec la carrière grandissante de Rufus et Martha, Kate comprenait qu’il serait de plus en plus difficile de les réunir pour Noël. Le concert devenait son prétexte."

Le subterfuge a fonctionné. Présenté à Montréal, New York et Londres entre 2005 et 2009, le spectacle des Fêtes des McGarrigle/Wainwright est devenu une tradition. Une tradition mise en péril par la disparition de Kate le 18 janvier 2010, un peu plus d’un mois après son ultime concert de Noël au Royal Albert Hall de Londres, le 9 décembre 2009. "C’est lors des répétitions et le soir de ce concert que nous avons réalisé à quel point Kate était malade, explique Anna. Elle souffrait énormément. Elle avait passé à travers de nombreuses épreuves, mais cette fois-ci, on comprenait qu’elle n’y arriverait pas. Nous lui avions proposé d’annuler, mais elle insistait pour le faire."

Pour les enfants de Kate, ce dernier concert avec leur mère marquera un point tournant. Martha: "Les dernières minutes avant le spectacle, Kate les a passées couchée sur le divan de la loge. Puis elle est montée sur scène où elle a joué à la perfection pendant deux heures et demie. Elle savait qu’elle donnait son dernier concert. Elle en a apprécié chaque instant."

Rufus: "Je suis particulièrement fier qu’elle ait terminé sa carrière devant 5000 personnes au Royal Albert Hall. C’était un honneur pour moi d’être là avec elle."

À Rufus le flambeau?

Déstabilisé par le décès de Kate, le clan a mis plusieurs mois à s’en remettre, au point de sauter le concert de l’an dernier. Or cette fois, la fête baptisée A Not So Silent Night aura bien lieu, de retour à Montréal.

"Nous nous demandions si nous étions pour poursuivre la tradition sans ma mère, explique Martha. Nous hésitions, mais souhaitions toujours amasser des fonds pour sa fondation (The Kate McGarrigle Cancer Fund). Et comme elle aimait tellement préparer ces concerts – elle nous rendait fous à lier à force de nous en parler constamment -, nous avons décidé de reprendre le flambeau en intégrant d’autres membres de la famille comme ma tante Jane McGarrigle et ma demi-soeur Lucy Wainwright Roche. Le répertoire sera plus sophistiqué que Jingle Bells, mais il y aura quand même des chansons que les gens reconnaîtront. Il y aura aussi quelques chants religieux, et nous aimons lorsque nos invités chantent leurs propres compositions à propos des Fêtes ou de l’hiver."

Selon Anna, quelqu’un devra toutefois prendre les commandes en répétition. "Kate était une bonne chef d’orchestre. Elle avait beaucoup de patience, surtout avec les jeunes. C’était son côté maîtresse d’école. Je crois que Rufus pourrait jouer ce rôle. Je blague souvent en lui disant qu’il est devenu notre père maintenant que Kate est décédée."

Le principal intéressé semble d’ailleurs disposé à prendre les rênes. "Il y a cinq ans, je vous aurais dit à quel point je ne me prêtais au jeu que pour faire plaisir à ma mère. Noël ne me semblait qu’une fête axée sur la consommation. Mais depuis que je suis le père d’une petite fille et l’oncle du fils de Martha, j’ai changé mon fusil d’épaule. Je veux à mon tour leur amener cette énergie positive et très intense qui émane de Noël. La mort de ma mère m’a aussi fait comprendre que je tenais nos réunions des Fêtes pour acquises. Comme le chante Joni Mitchell: "You don’t know what you’ve got ’til it’s gone…"


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