Un mot à Pierre Duchesne

20 septembre 2012 9h16 · Normand Baillargeon

Cher Monsieur Duchesne,

Pour commencer, je tiens à vous féliciter pour votre nomination. Le PQ, il faut le reconnaître, semble en voie de tenir ses promesses en matière d’éducation et c’est à mon avis une excellente chose que de nommer un  ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie. Les problèmes et enjeux de l’enseignement supérieur, de la recherche, de la science et de la technologie sont à mon sens assez importants et spécifiques pour le justifier. Ce faisant, vous le savez sans doute, on revient à ce qui existait autrefois quand il y avait, à côté de ce qui était le MEQ, un MESS (ministère de l’enseignement supérieur et de la science).

Vous l’avez deviné, je souhaite vous parler de ce très gros défi qui vous attend, celui d’organiser et de tenir d’ici 100 jours des États généraux de l’enseignement supérieur.

Ma mémoire me trompe peut-être, mais il me semble me souvenir que dans son bunker, alors qu’il cordonnait les efforts des Alliés, Churchill avait donné comme mot d’ordre que si on devait lui transmettre quelque chose, cela devait tenir en deux pages au maximum ou pouvoir être expliqué en quelques minutes. Je vais suivre ce mot d’ordre et aller rapidement à l’essentiel, qui tient en quatre idées.

1. Vous le savez peut-être : je réclame de tels états généraux depuis des années. Je les réclame parce que je pense que le développement des institutions d’enseignement supérieur au Québec n’est plus régi par une vision claire et consensuelle de ce que, collectivement , on attend d’elles. Je me réjouis donc que ces états généraux se tiennent. Mais si, en les réclamant,  je pensais aux universités, je suis désormais convaincu qu’il faut inclure les cégeps dans cette réflexion. Eux aussi changent et se transforment et ces mutations, elles aussi, ne sont plus orientés par une vision claire et consensuelle de ce que nous attendons des cégeps.

2. Rien n’est plus facile, semble-t-il, que de détourner des telles consultations: jugez-en sur les états généraux de l’éducation du milieu des années 90, qui ont transformé une demande de rehaussement du curriculum en réforme pédagogique. Assurer que les conclusions des états généraux  de l’enseignement supérieur ne soient pas détournés est un des grands défis de l’exercice qui vous attend, rendu plus difficile encore par le fait que vous devez organiser tout cela très, très rapidement.

3. Il existe des voix dominantes dans ces dossiers. Pour l’essentiel, typiquement, ce sont celles qui se sont fort bien accommodé des mutations de l’enseignement  supérieur que des voix discordantes et dissidentes critiquaient : ces voix sont dominantes parce qu’elles se sont adaptées au changement et elles se sont adaptées au changement parce qu’elles l’ont en partie décidé, étant dominantes. Une des manières d’assurer que le détournement dont je parlais plus haut ne survienne pas sera de donner la parole à ces voix discordantes et d’entendre ce qu’elles ont à dire.

4. Si j’étais vous, je garderais un détecteur de poutine en état de marche en tout temps auprès de moi : la quantité de poutine qu’on trouve dans ces milieux, vous le découvrirez bien vite, est effarante, accrue encore par les intérêts financiers des uns et des autres.

Je vous souhaite bonne chance dans ce grand défi qui vous attend et que je tiens, comme vous j’en suis certain, pour un des plus importants pour l’avenir du Québec. Bonne chance, donc et courage : je soupçonne que vous ne dormirez pas beaucoup dans les prochains mois.

Cordialement,

Normand Baillargeon

 

 

 

 

Partagez cette page

Classé dans :  Divers, éducation, Normand Baillargeon, Politique, Société

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

À lire aussi

+ Ajouter le vôtre Commentaires 11

  • 20 septembre 2012 · 09h32 Irène Durand

    Plutôt d’accord avec ce billet. Bonne chance à monsieur Duchêne. Heureusement son expérience de journaliste lui permettra de voir les anguilles sous les roches.

  • 20 septembre 2012 · 09h33 tico

    Intéressant. Et on devine bien la volonté louable d’éloigner la réflexion de l’entreprise d’endoctrinement dilué de bêtises que sont devenues les facultés de science d’éducation.

    Ps: trois coquilles au point 3: adaptées adaptées paRce.

    Salutations

  • 20 septembre 2012 · 10h17 Gérald Tapp

    « poutine » pour frites au sophisme, fromage au paralogisme et sauce à la désinformation?

    • 20 septembre 2012 · 10h27 Normand Baillargeon

      Exactement, ça. Joliment dit, en plus!

  • 20 septembre 2012 · 15h19 David Gagnon

    Merci, Monsieur Baillargeon, de tirer ainsi l’oreille du nouveau ministre, de très nombreux profs vous en savent gré.

    Tenir des états généraux sur l’éducation, c’est indispensable, nous nous entendons là-dessus. Ne pas limiter les réflexions à l’université, ça va de soi. Mais organiser tout cela avant Noël, est-ce vraiment réaliste? Je ne connais pas beaucoup de profs qui sauront trouver le temps de s’investir si rapidement, alors que la session bat son plein et que nous savons déjà que nous ne pourrons reprendre notre souffle qu’à Noël, justement. Si les enseignants ne réussissent pas à se libérer pour participer à la réflexion, elle se fera entre fonctionnaires, en compagnie de quelques profs triés sur le volet par leurs directions et de nombreux conseillers pédagogiques. Nous n’irons nulle part.

    Pour limiter le recours à la poutine, nous devons nous assurer de la participation du plus grand nombre d’enseignants, et nous ne pourrons y arriver que si nous nous offrons le luxe du temps.

    • 20 septembre 2012 · 15h39 Normand Baillargeon

      Importante remarque, que la vôtre. J’espère qu’on n’ira pas trop vite. S’il s’agit de lancer ces discussions dans les (grosso modo) 100 jours, parfait; s’il faut terminer dans ce délai, ce serait une bien mauvais idée, notamment pour la raisons que vous donnez.

  • 20 septembre 2012 · 18h12 Loyola Leroux

    Une réforme, une autre ne peut faire table rase des Grands Mythes fondateurs de la nation Québécoise. Les résultats sont assez faciles à prévoir.

  • 21 septembre 2012 · 18h00 I a n

    Un mot…

    A tous ceux qui évoquaient que voter ou changer de parti changeait jamais rien…

    Qui evoquait omme les solidaires que PQ =PLQ…

    Moi il me semble que l’annulation de la hausse ( avec en plus les bonification des prets et bourses ), consultation sur l’education a venir, un ministre dedie a l’education postsecondaire,

    moratoire sur le gaz de shiste… declassement de gentilly 2…

    plusieurs ministre plus verts…

    annulation de la loi 78…

    elimination de la taxe sante…

    que c’est tres tres concret…

    Moi mon seul probleme c’est que j’ai a l’esprit toutes les reformes qui ne pourront justement etre voté car c’est un gouvernement minoritaire. Notament toute la gouvernance souverainiste et l’agenda pour un referendum ou meme la mise en place de referendum d’initiative populaire.

    Et puis dans le fond en terminant et ca vient du coeur… allez donc chez le diable… car je pense que ca vient de montrer que votre spin servait personne ni les quebecois…

  • 24 septembre 2012 · 08h35 Annie Marchand

    Ce qui me tourmente le plus est que nous ne publions plus de thèses, de livres ou d’essais. L’économie du savoir n’existe plus. Il s’agit maintenant d’une économie de la visibilité où le savoir, s’il en est, arrive au second plan. Ce qui importe est le marketing de soi, de faire parler, de dire rapidement, de faire l’économie de la réflexion, de parler franc, d’avoir une image claire et de marque. Ajouterais-je de voyager, de se réseauter (langage d’affaires quand tu nous tiens!), de se mettre en scène dans des colloques qui ressemblent plus à un entre-soi qu’à un débat des sciences.

    La controverse des sciences est tributaire d’une société pluraliste. Et ce pluralisme des êtres et des pensées, aussi démocratique et libre que nous puissions penser qu’il soit, dilue toute essence de la connaissance et provoque un durcissement conservateur entre chercheurs et universités. La science ne se fait plus, elle se combat.

    Je ne sais pas comment le nouveau ministre abordera un tel enjeu.

    • 24 septembre 2012 · 09h37 Normand Baillargeon

      J’aurais du mal à vous dire, Mme Marchand, à quel point vous touchez là quelque chose à quoi je suis particulièrement sensible. D’expérience, je dirais même que, pour une part non négligeable, le savoir libre et désintéressé, la culture, sont en partie devenus nuisibles à l’université.

Ajouter un commentaire

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

  • Normand Baillargeon
    Je suis professeur à l'UQAM. Ma spécialité est la philosophie de l'éducation. J'ai écrit quelques livres sur différents sujets qui m'intéressent, dont celui-là, mais aussi quelques autres.

S’abonner au blogue

@nb58

+ @nb58 →