Pygmalion en classe

13 novembre 2012 8h01 · Normand Baillargeon

[Ceci est un work-in-progress. Commentaires bienvenus]
Dans la mythologie grecque, le roi Pygmalion, malheureux de ne trouver aucune femme à la hauteur de ses espérances, se fait construire (selon une autre version se sculpte lui-même) une statue d’ivoire représentant la femme à ses yeux idéale. Mais il en tombe éperdument amoureux et son malheur est alors plus grand encore d’aimer une statue sans vie. Voyant cela, Aphrodite, la déesse de l’amour, vient à son secours en donnant vie à la statue et en la rendant amoureuse de Pygmalion.

On peut lire cette histoire comme une métaphore des rapports du créateur à la création mais aussi comme un rappel du rôle que peuvent jouer nos attentes et nos expectatives dans la définition d’autrui.

Bernard Shaw a fait de ce thème le sujet d’une de ses pièces les plus connues, intitulée justement Pygmalion. Le personnage principal, une jeune bouquetière, y déclare : «[…] Tenez, pour parler franchement, et mises à part les choses que tout le monde peut faire — comme s’habiller et parler correctement — la différence qu’il y a entre une vraie dame et une marchande de fleurs, ce n’est pas la façon dont elle se conduit, mais la façon dont elle est traitée. Pour le Professeur Higgins, je serai toujours une marchande de fleurs parce qu’il me traite en marchande de fleurs et le fera toujours. Mais pour vous, je sais que je puis être une femme comme il faut, parce que vous me traitez comme une dame et le ferez toujours. » (SHAW, Bernard, Pygmalion, Acte V)

Doit-on donner raison au mythe et au dramaturge? Est-il vrai que nos attentes ont ce pouvoir et si c’est le cas, dans quelle mesure? Les sciences sociales donnent des arguments qui incitent à répondre oui à la première de ces questions et à penser que ce pouvoir peut en certains cas être immense. En voici deux exemples, tirés l’un de la sociologie, l’autre de la psychologie, lequel intéresse particulièrement l’éducation.

Le sociologue Robert K. Merton (1910) a publié en 1948 un retentissant article dans lequel il propose de baptiser self fulfilling prophecies ou prévisions autoréalisatrices des prédictions qui deviennent vraies du fait qu’elles sont avancées et crues telles. La bourse peut sans doute est tenue pour l’archétype d’une institution où se réalisent des prévisions autoréalisatrices : X achète des actions parce qu’il pense qu’elles vont monter et elles montent du fait qu’il en achète — et l’inverse.

Le psychologue Robert Rosenthal, travaillant pour ss part avec des rats de laboratoire auquel il enseigne à s’orienter dans un labyrinthe, s’est demandé si les croyances et les attentes des chercheurs sur leurs sujets influeraient sur leurs performances. Pour le savoir, il a confié (aléatoirement) 60 animaux à 12 chercheurs en disant à la moitié d’entre eux que leurs sujets étaient doués, aux autres qu’ils étaient stupides. Les résultats obtenus ont confirmé magistralement l’hypothèse d’un «effet Pygmalion » : au total, les rats qu’on croyait doués ont progressé deux fois plus rapidement que les rats qu’on croyait stupides.

Un tel effet pourrait-il jouer en éducation et avec des sujets humains ? C’est la question que Rosenthal s’est ensuite posée. Pour y répondre, il a conçu une des plus célèbres études de psychologie de l’éducation portant justement sur les attentes des enseignants et le développement intellectuel des élèves. Les résultats ont paru en 1968 sous le titre : Pygmalion en classe.

L’étude, menée par Robert Rosenthal et Leonore Jacobson, s’est déroulée à la Oak School, une école primaire. À tous les enfants de l’école — à l’exception des finissants — ainsi qu’aux enfants d’une école maternelle qui devaient aller à Oak School l’année suivante, on a administré un banal et peu connu test d’intelligence (le TOGA), mais en affirmant qu’il s’agissait d’un nouveau test développé à l’Université Harvard et permettant d’identifier les enfants sur le point de connaître un «démarrage scolaire ». On a ensuite désigné au hasard un élève sur cinq en affirmant que le test l’avait repéré comme «démarreur ». L’hypothèse était évidemment que ceux-là feront des progrès plus grands du fait que les enseignants en attendront davantage. Cette prédiction semble avoir été confirmée lors du retest effectué l’année scolaire écoulée, et plus particulièrement pour les plus jeunes enfants. En effet, en première année et selon l’échelle de mesure utilisée, les démarreurs avaient connu une progression de 27,4 points, les autres de seulement 12 points; en troisième année, ces chiffres étaient respectivement 16,5 et 7,0 ; aucune différence significative n’a cependant été constatée dans la dernière année du primaire.

«En résumé, écrivent Rosenthal et Jacobson, on peut affirmer que par ce qu’elle a dit, par la manière dont elle l’a dit, par le moment où elle l’a dit, par ses expressions faciales, par ses postures et par ses gestes, l’enseignante peut avoir communiqué aux enfants du groupe expérimental qu’elle s’attendait à une amélioration de leurs performances intellectuelles » Et encore : «La prédiction faite par un individu A sur un individu B finit par se réaliser, que ce soit seulement dans l’esprit de A ou — par un processus subtil et parfois inattendu — par une modification du comportement réel de B sous la pression des attentes de A »

Bien des discussions et bien des débats entourent depuis lors cette idée d’effet Pygmalion. On a chaudement discuté de la validité méthodologique de cette recherche et des nombreuses autres menées depuis; on a aussi âprement disputé de la réalité du phénomène et de son ampleur. Dans L’équation du nénuphar, Albert Jacquard en tire quant à lui la conclusion suivante, qui mérite d’être méditée par tout enseignant :

«L’attente des enseignants est un élément essentiel de l’attitude de l’élève. S’il sent une confiance, il l’intériorise, retrouve espoir en ses propres possibilités et fait les efforts lui permettant de progresser. Plus il est âgé, plus il constate que l’opinion des enseignants sur lui est figée et se sent enfermé dans le carcan des échecs antérieurs inscrits dans son carnet scolaire.

Une remarque faite à cette occasion par les chercheurs de Harvard révèle le pouvoir autoréalisateur des prévisions des enseignants : les enfants qui avaient déjoué les pronostics, même dans un sens favorable, qui avaient progressé en dépit de l’annonce d’une stagnation, étaient regardés comme antipathiques, comme des éléments dérangeants de la classe. Il ne fait pas bon donner tort au maître.

Les enseignants ne sont évidemment pas seuls à être des Pygmalions façonnant plus ou moins consciemment les enfants. Les parents commencent et poursuivent leur œuvre longtemps. Pour s’en tenir au seul domaine scolaire, une mesure de leur influence est fournie par une étude menée par une équipe de l’INSERM. Elle a porté sur trente-cinq enfants (dont trois paires de jumeaux) nés dans des familles pauvres, de parents sans qualification professionnelle, abandonnés avant l’âge de quatre mois, et adoptés par des familles de cadre. Vingt de ces enfants avaient des frères et sœurs, trente-neuf au total, restés dans leur famille d’origine. Les parcours scolaires de tous ont été suivis et minutieusement décrits. La comparaison la plus riche d’enseignement est la suivante : jusqu’à l’entrée en classe de sixième, pour les trente-cinq enfants adoptés, les difficultés rencontrées ont la fréquence moyenne constatée dans les familles de cadres, cinq échecs mineurs, dont un redoublement, et un échec grave (affectation à une classe parallèle) pour une paire de jumeaux. En revanche, pour les trente-neuf frères et sœurs restés dans leur milieu d’origine, douze échecs mineurs et douze échecs graves ont été constatés.

Certes, ces nombres sont trop faibles pour être regardés comme une preuve de l’influence décisive du milieu sur la réussite de chacun dans la construction de l’outil support de son activité intellectuelle. Ils peuvent du moins faire prendre conscience de l’effort à accomplir dans notre société pour parvenir à une véritable égalité des chances.

Toutes ces observations et ces réflexions convergent vers un constat qu’il est important de faire comprendre aux élèves : sauf cas pathologique, leur intelligence est le résultat toujours provisoire de leurs propres efforts pour la développer. Ces efforts n’ont pas pour motif le désir de dépasser les autres en une compétition subie et infantile, mais celui de se dépasser soi-même en une émulation volontaire et féconde. »

Pour en savoir plus :

Good, T. L. (1987). Two decades of research on teacher expectations: Findings and future directions. Journal of Teacher Education, 38(4), 32-47. EJ358702

Hunsberger, B., & Cavanagh. B. (1988). Physical attractiveness and children’s expectations of potential teachers. Psychology in the Schools, 25(1), 70-74. EJ368520

Merton, R. K. (1948). The self-fulfilling prophecy. Antioch Review, 8, 193-210.

Rosenthal, R., and Jacobson, L. (1968). Pygmalion in the Classroom. New York: Rinehart and Winston.

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  • 13 novembre 2012 · 12h04 Claude Perrier

    Intéressant exposé, Monsieur Baillargeon.

    Il me paraît effectivement tout à fait plausible, voire probable, de considérer que de l’encouragement et de la confiance manifestés à l’égard de quelqu’un puisse amener un dépassement de ses limites chez ce quelqu’un.

    Comme un entraîneur, plus apte à faire se révéler le potentiel de chacun des joueurs d’une équipe, transformera pour le mieux une formation qui patinait souvent sur la bottine.

    Ainsi, un bon enseignant se doit d’être – d’abord et avant tout – un bon pédagogue. Un motivateur enthousiasmant. Son niveau de connaissances, aussi important soit-il, étant en bout de ligne secondaire à sa capacité à semer la confiance chez ses élèves.

    Et ça, cette aptitude à générer un sentiment de confiance, c’est un des deux principaux éléments menant à une meilleure acquisition de connaissances. Quant au second élément, il a trait à la qualité des dites connaissances pouvant être acquises. Une qualité qui tient beaucoup à leur pertinence, à leur degré d’actualisation.

    Car parvenir à mieux maîtriser des connaissances largement désuètes ne se traduira jamais par un progrès. On n’aura fait qu’emmagasiné superbement des trucs périmés, pour se retrouver en pratique à la traîne d’autres moins-performants ayant plutôt planché sur les plus récents développements.

    Voilà donc, à mon appréciation, le double défi de toute société désireuse de se tracer un avenir prometteur. Une grande attention portée à la pédagogie de type propagatrice de confiance et un cursus à la fine pointe du savoir proposé aux candidats et aux candidates qu’un dépassement de soi saura motiver.

    Et pour tout ça, il faut malheureusement déplorer que nous ne sommes pas à la hauteur de la mission, ici au Québec. Pour le moment, du moins. Beaucoup de réorganisation en perspective si on veut mieux aiguiller nos efforts. Et il faudra y consacrer une grosse poignée de dollars… et même quelques de dollars de plus, encore…

    Pour palier à ce sous-financement chronique de nos établissements d’enseignement supérieur. De manière à aller chercher les meilleurs pédagogues et professeurs. Et outiller nos établissements selon les plus hautes et récentes normes.

    Sans oublier que tous doivent mettre l’épaule à la roue.

    Pas seulement la population (qui paye déjà des montagnes de taxes). Et même si ça fait un peu mal, eh bien… ça fait partie de l’apprentissage. On n’enfante pas d’un brillant avenir dans la rigolade. Demain, on se réjouira d’en avoir bavé par moments, en se rendant alors compte de ce que cet effort nous aura rapporté.

    L’épaule à la roue, plutôt que les cent pas dans la rue.

    • 13 novembre 2012 · 13h11 le calinours bienveillant

      « Pour palier à ce sous-financement chronique… »

      hein?!? voyons claude! tu sors ça d’où?!?

      « Sans oublier que tous doivent mettre l’épaule à la roue. Pas seulement la population (qui paye déjà des montagnes de taxes). »

      pas seulement la population…euh.. à qui d’autre que la population claude pourrait-on faire appel pour payer l’école?!?

      ah je comprends. désolé! dans ton monde, les étudiants ne font pas partie de la population. ok ok. alors eux devraient payer plus selon toi. hum. donc travailler plus, s’endetter plus et étudier moins. et comme ça on enfante un « brillant avenir », selon toi. mais c’est d’un ridicule total, ton truc!

      je crois avoir déniché la prémisse pourrite, claude. tu supposes qu’aujourd’hui, étudier est de la rigolade, et que les étudiants n’en « bavent » pas. or c’est faux. de rien claude.

    • 13 novembre 2012 · 13h51 Claude Perrier

      On chercherait à inventer un intervenant aussi peu «bienveillant» qu’on n’y parviendrait pas…

      Comment prendre un peu de ci et un peu de ça, y aller d’une interprétation abusive et délibérément déconnectée, et aboutir à une conclusion visant à discréditer le plus possible.

      Enfin… discréditer auprès de personnes qui seraient déjà génétiquement prédisposées à bouffer tout rond de l’immangeable. En se pourléchant les babines avec plusieurs miam-miam satisfaits entre les claquements de langue.

      Heureureusement, pour un cas lourd de malveillance et quelques-uns acceptant hélas d’être bernés et de passer à côté d’un propos, je sais qu’il y en a beaucoup qui sont bien éveillés et qui considéreront à leurs mérites les éléments que soumettront à leur appréciation les membres qui prendront la peine de contribuer des commentaires.

    • 13 novembre 2012 · 14h03 le calinours bienveillant

      @clude

      ok je vais faire plus simple.

      d’abord une question:

      d’où tires-tu ton information à propos de la chronicité du sous-financement des universités claude?

      ensuite des faits qui invalident tes opinions:

      les étudiants font partie de la population.

      les étudiants ne peuvent gagner de l’argent et étudier simultanément.

      la plupart des étudiants en bavent.

      post scriptum je demanderais un peu d’indulgence aux lecteurs de normand pour ce commentaire qui n’est qu’un distillé de mon commentaire précédent. mais c’est pour claude.

    • 13 novembre 2012 · 23h28 Jacques bougie

      « L’épaule à la roue, plutôt que les cent pas dans la rue »
      Belle formule!
      J’aurais pas honte a porter « le carré vert » avec une telle formule!

  • 13 novembre 2012 · 12h59 Marie

    Au-delà du développement de l’individu par l’école, l’effet Pygmalion semble très pertinent pour comprendre le développement des relations de pouvoir qui s’établissent au sein d’une société. Entre autres choses, il m’apparait une critique féroce et une remise en cause salutaire de la notion de méritocratie qui voudrait que les individus « réussissent » au proratas de leurs seules capacités. Aux différences matérielles et intellectuelle qui caractérisent l’environnement d’un être humain au début de sa vie, il faut ajouter la différence de traitement qu’il reçoit basés sur ces mêmes éléments. On voit aisément comment la reproduction sociale des élites et de la pauvreté peut se nourrir d’un tel phénomène.

    Il nous rappelle aussi que l’autorité est un jeu qui se joue à deux et que le pouvoir n’est possible que parce que nous décidons de reconnaitre ou de donner une supériorité (réelle ou supposée) à un individu sur tous les autres. Supériorité qui, au prorata de l’effet pygmalion, pourrait n’avoir rien à voir avec des capacités hors du commun et tout avec les perceptions et le traitement accordé à un être humain en fonction de sa classe sociale ou de facteurs équivalents. Sans nier l’excellence des uns et des autres dans un domaine donné, ce phénomène nous rappelle que nous devons être prudents lorsque vient le temps de choisir un « représentant»….si nous décidons de nous en donner un ;)

    Il nous rappelle aussi la nécessaire humilité face à nos réussites individuelles qui ne sauraient s’expliquer sans un contexte plus large et ne devrait jamais mener les uns à écraser les autres.

    Ce qui me fait penser à une métaphore à propos de la nature abstraite du pouvoir et des perceptions lue dans le second livre de la série du trône de fer (je sais, rien de très littéraire une fois de plus) :

    In a room sit three great men, a king, a priest, and a rich man with his gold. Between them stands a sellsword, a little man of common birth and no great mind. Each of the great ones bids him slay the other two. ‘Do it,’ says the king, ‘for I am your lawful ruler.’ ‘Do it,’ says the priest, ‘for I command you in the names of the gods.’ ‘Do it,’ says the rich man, ‘and all this gold shall be yours.’ So tell me—who lives and who dies?”

    Le pouvoir est là où nous pensons qu’il réside.

    (Ne pas hésiter à m’indiquer si je suis hors sujet).

    Quant à l’école, je m’interroge sur les relations possibles entre décrochage scolaire, analphabétisme et effet pygmalion. Les enfants difficiles, souvent issues de classes sociales défavorisées ou de familles dysfonctionnelles, sont aussi ceux qui subissent le plus rapidement la stigmatisation et la mise à l’index. En France, par exemple, il est courant de se débarrasser des cas les plus retors en les envoyant dans des filières techniques (dites « voie de garage ») qui envoient un message très négatifs aux jeunes à propos d’eux même et de leurs capacités.

  • 13 novembre 2012 · 19h20 Loyola Leroux

    Dans les années 70, plusieurs sociologues : Bourdieu et Passeron, etc. démontraient en se référant au concepts du marxisme que l’école reproduit les classes d’appartenance. Statistiques à l’appui ils prouvaient que 85% des fils d’agriculteur en France devenait agriculteur et que 85% des enfants d’enseignants obtenaient un diplome universitaire. Comment se fait il qu’en 2012, des études actuelles mais traitant du meme sujet ne sont pas disponibles ?

  • 13 novembre 2012 · 22h20 Pierre Bellefeuille

    J’aime particulièrement la conclusion : « Toutes ces observations et ces réflexions convergent vers un constat qu’il est important de faire comprendre aux élèves : sauf cas pathologique, leur intelligence est le résultat toujours provisoire de leurs propres efforts pour la développer. Ces efforts n’ont pas pour motif le désir de dépasser les autres en une compétition subie et infantile, mais celui de se dépasser soi-même en une émulation volontaire et féconde ».

    Quelques réflexions en vrac!

    L’expérience du succès et l’estime de soi sont deux dimensions importantes se renforçant mutuellement. Je pense que les élèves ayant une image positive d’eux-mêmes, la confiance en soi, seront plus enclins à mettre l’énergie nécessaire pour parvenir au succès. Je pense que les encouragements soutenus, le suivi et des exigences bien dosées peuvent grandement aider à développer l’estime de soi. L’élève doit s’approprier ses savoirs en s’investissant dans ses apprentissages, l’autonomie et l’initiative ne viendront qu’avec le temps.

    Notre système d’éducation a subi plusieurs bouleversements dans les années 1960 et 1970. Le nombre d’élèves par classe a augmenté considérablement, jusqu’à un point où je me demande si l’aération a été correctement conçue pour ces classes maintenant surchargées. Aussi, plusieurs spécialistes, ce qu’on appelait traditionnellement les maîtres, ont été remplacés par des généralistes. Lorsque les élèves ont devant eux un modèle passionné de sa matière, en grande maîtrise de ses savoirs, cela fait une énorme différence dans la motivation des élèves, car la passion est contagieuse.

    Je pense que pour récupérer un bon nombre de décrocheurs dans notre système d’éducation, on doit intégrer la notion d’erreur, normale à tout apprentissage. Je sais, ce n’est pas aussi simple, car plusieurs facteurs peuvent influencer les attitudes des élèves face à leurs apprentissages. Par exemple, certaines études dont il me faudrait retrouver la source tendent à démontrer que les élèves sont surstimulés par les produits de consommation que sont les ordinateurs, les iPhone, les textos, etc. Selon ces recherches, cette surstimulation nuirait à la capacité d’attention soutenue nécessaire à un apprentissage en profondeur. Plusieurs peuvent être à la fois sur un ordinateur à jouer à leur jeu préféré, et en même temps écouter de la musique et surveiller leur iPhone. Il me semble que le phénomène est trop récent pour qu’on puisse en tirer des conclusions solides portant sur le développement intellectuel.

    Matière à réflexion sur la surstimulation : http://www.vaudfamille.ch/N6968/surstimulation-des-enfants-attention.html

    D’autre part, comment expliquer que des gens comme Bill Gates et autres envoient leurs enfants dans des écoles primaires où ils n’ont pas accès à l’ordinateur, suivant la pédagogie Waldorff? À mon sens, il n’y a pas de mauvais outils en soi, seulement parfois de mauvaises utilisations. http://fr.wikipedia.org/wiki/Pédagogie_Steiner-Waldorf. Je n’ai jamais fait l’expérience de la pédagogie Waldorff, mais certaines personnes dans mon entourage ont déjà envoyé leurs enfants à ces écoles, là où notre système québécois ne leur convenait pas.

    En fin, comment expliquer que dans plusieurs pays scandinaves on fait l’éloge de la lenteur, et que les enfants évoluant dans ce système se classent parmi les premiers au niveau international? Pour faire un petit parallèle, il est bien connu en musique que si on veut devenir virtuose, on doit d’abord pratiquer les passages difficiles très lentement, en augmentant graduellement le rythme. Dans notre société de consommation, est-ce que le rythme accéléré qu’on tente trop souvent d’imposer aux enfants produit en bout de piste plus d’anxiété, un état d’être sous tension nuisible aux apprentissages? Un musicien désirant bien jouer doit être détendu, il doit savoir contracter et relâcher ses muscles lorsque c’est nécessaire, sans cette capacité de décontraction, aucun jeu souple ne peut se faire.

    Est-ce qu’une société recherchant l’hyper productivité et l’hyper performance peut aussi offrir la détente nécessaire aux apprentissages en harmonie avec la psyché humaine? Est-ce que le rythme effréné de nos sociétés contemporaines assure le développement équilibré des êtres humains? Est-ce que le rythme toxique, imposé par le dieu-marché de l’économie globalisée, une économie taillée sur mesure pour les ogres de la finance spéculative est faite pour l’humain? Est-ce que ça va trop vite, est-ce que le système nerveux peut absorber la cadence imposée par des super ordinateurs, où la valeur de chaque chose se calcule en dollars dans les hautes tours de Wall Street?

    Le capital spéculatif se nourrit des crises économiques, ces crises se produisent de plus en plus souvent, forçant les mises à pied, rendant désuet en un rien de temps des savoirs techniques accompagnant des produits rendus désuets par le marketing furieux, avide de gonfler les coffres de quelques oligarques, en renouvelant les marchés à un rythme infernal, où des vies se perdent par millions, où le sens de sa propre vie prend un très dur coup là où la dévaluation du travail produit chômage et désolation à répétition, où finalement plusieurs perdent le sens de leur valeur intrinsèque en tant qu’être humain.

    Dans les bureaux des spéculateurs, les avantages se jouent en termes de millisecondes, c’est beaucoup plus rapide que n’importe quel réflexe humain!

    L’éducation a un rôle très important à jouer ici, pourvu qu’on ne récupère pas les modèles productivistes imposés par les courbes de rendement de la finance spéculative. Pfffff!

    À mon sens, l’éducation a une valeur que les spéculateurs de marché ne reconnaissent pas!

    Vos textes nous font réfléchir Monsieur Baillargeon. Merci d’être là!

    • 13 novembre 2012 · 22h36 Pierre Bellefeuille

      À lire : La société malade de la gestion, écrit par le sociologue Vincent de Gaulejac
      http://www.youtube.com/watch?v=kC35dKultTI

      Monsieur de Gaulejac démontre très bien comment dans certaines entreprises on utilise des mesures de dévaluation des individus pour les surexploiter, et ceux qui ne peuvent pas suivre le rythme imposé, même s’ils sont très compétents, sont simplement exclus. Ce procédé est très violent structurellement. De nos jours, le discours productiviste de l’entreprise s’immisce dans le domaine de l’éducation et tend à s’imposer comme modèle idéologique que je juge dangereux.

    • 14 novembre 2012 · 19h19 Pierre Bellefeuille

      Un Monsieur Laurin m’a donné ce lien très éclairant, abondant dans le sens de mes arguments : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=L8xP6OJVRvY

      Un monde sans humains! C’est à voir!

  • 14 novembre 2012 · 13h26 alain a

    Se laisser définir par le regard d’autrui…hum, dangereux ! D’autant plus que ce regard est imprégné d’une culture, donc d’un ensemble de valeurs qui le rend totalement subjectif. Peut-on réellement devenir le réduit du regard d’autrui ? Probablement en partie mais jamais complètement non-plus. Du moins, j’ose le croire. Peut-être que oui, finalement, quand Narcisse ne peut se priver de son reflet dans l’eau du lac.
    Très intéressant ce texte, M. Baillargeon.

  • 14 novembre 2012 · 14h05 BM

    L’intelligence est génétique. La thèse du « Pygmalion » ne peut donc être valide à cause de son environnementalisme extrême. Il bien est difficile apparemment pour certains de s’extraire de la théorie de la « table rase » si brillamment réfutée par Steven Pinker (entre autres).

    • 14 novembre 2012 · 14h52 alain a

      Je ne suis pas un spécialiste, loin de là, mais il me semble que l’intelligence est une notion plutôt complexe et très imprégnée de valeurs culturelles. Si on parle des facultés mentales, soit de mémoriser ou de calculer, entre autres, alors un autiste serait extrêmement intelligent. Sans prétendre qu’il soit inintelligent, il faut admettre que leur champ d’intelligence est plutôt réduit.

      Tout le monde a déjà vécu le cas de petit chien savant, l’élève qui a toujours la bonne réponse et que le professeur adule. Mais qui s’avère incapable d’agir intelligemment au sein du groupe si personne ne lui donne des consignes.

  • 14 novembre 2012 · 15h25 DavidHume

    « Ces efforts n’ont pas pour motif le désir de dépasser les autres en une compétition subie et infantile, mais celui de se dépasser soi-même en une émulation volontaire et féconde. »

    À mon avis cette phrase contient les prémisses d’une réussite de l’éducation parce qu’elle consiste à mettre les chances de tous bords tous côtés peu importe les circonstances.

    Quant aux arguments financiers et l’impact sur l’éducation, j’ai bien peur que l’actualité influence mon jugement et il m’est bien difficile d’en prévoir le résultat.

  • 16 novembre 2012 · 09h56 Jacques Denault

    Une règle d’or de nos relations avec les autres et soi-même : Tout changement commence dans notre esprit.
    D’abord la relation avec les autres
    Les personnes auprès de qui nous exerçons une influence, finissent tôt ou tard par se conformer à l’opinion favorable ou non que l’on se fait d’elles. Une opinion qui prend souvent la couleur de l’état d’esprit et du climat de travail (ou social) dans lequel nous baignons quotidiennement. En effet, selon notre état d’être, disposé ou indisposé, nous voyons les autres différemment et nous réagissons différemment. Ces derniers exercent la même influence sur nous.
    Ensuite la relation avec soi-même
    Le plus difficile n’est pas de changer l’autre (si tant est que cela soit souhaitable), mais de changer l’opinion que l’on se fait de lui. Néanmoins c’est là uniquement que peut commencer le changement souhaité, dans notre esprit, pas ailleurs. Les êtres humains changent lorsque notre regard sur eux change. Il en va ainsi de soi-même : nous changeons lorsque notre regard sur nous-mêmes change.
    Jacques Denault – 18 mars 2003

    De nombreuses études portant sur les entreprises qui se classent parmi les meilleurs employeurs, celles dont les gestionnaires gèrent le mieux leur personnel, démontrent qu’à long terme, celles-ci sont enclines à surpasser le marché, c’est-à-dire à être plus productif que les autres.
    Dans son magazine Report On Business, le Globe and Mail publie annuellement l’édition des études réalisées par Hewitt Associates sur les meilleures pratiques de gestion dans les entreprises canadiennes et ailleurs dans le monde. Année après année, on en arrive au même constat, l’individu travaille plus et mieux dans un environnement qui mobilise le cœur et l’intelligence à l’ouvrage.
    Des recherches semblables menées par Watson Wyatt aboutissent à la même conclusion : « Les compagnies qui obtiennent de hauts niveaux de confiance parmi leur personnel ont des profits neuf fois plus élevés que les autres. »

    Si cela peut enrichir votre « work in progress », j’ai quelques autres informations et réflexions sur le sujet. En effet, le principe de Pygmalion m’intéresse depuis plus de 40 ans à titre d’abord de professeur responsable auprès d’enfants mésadaptés socio-affectifs de 1972 à 1976, et depuis, comme conseiller en management dans divers milieux de travail.

    Au plaisir, Jacques Denault

  • 16 novembre 2012 · 17h53 Yann Lallemant

    Texte intéressant.

    Comme illustration possible de l’influence des parents, j’aimerai partager cette vidéo d’un cour sur la justice à Harvard:
    http://www.justiceharvard.org/2011/02/episode-08/#watch

    Il est question de la méritocratie et à la minute 22, le prof pose la question si la persévérance et l’effort dans le travail ne sont dû qu’au seul mérite du sujet ou à d’autres facteurs comme l’ordre de naissance par exemple: est il pose la question « qui est premier né dans cette salle? » – la réponse vaut le détour…

    Le cour est intéressant bien que je partage pas les conclusions.

    Merci pour vos textes qui sont toujours une source de réflexion pour moi. :)

    Yann Lallemant

  • 16 novembre 2012 · 18h02 Normand Baillargeon

    C’est le fameux cours de Sandel, ça. Allez y voir, gens de passage, ça vaut le coup. Et merci du lien.

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    Je suis professeur à l'UQAM. Ma spécialité est la philosophie de l'éducation. J'ai écrit quelques livres sur différents sujets qui m'intéressent, dont celui-là, mais aussi quelques autres.

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