Je me souviens de Lennon

2 décembre 2012 15h15 · Normand Baillargeon

Le 8 décembre, dans quelques jours, il y aura 32 ans que John Lennon a été bêtement assassiné par un cinglé.

Ce soir-là, le 8 décembre 1980, je m’en souviens comme si c’était hier, la téléphone n’a pas dérougi dans l’appartement d’étudiant que j’occupais.

— «Normand: Lennon est mort. Il a été abattu par un fan.»

— «C’est une blague?»

— «Non, non. Ouvre ta télé, tu vas voir».

J’ai ouvert la télé et  j’ai vu. C’était donc vrai: Lennon était mort.

Bien des gens de ma génération sont comme moi et se souviennent très bien de ce soir-là.

J’ai été marcher dans Montréal en repensant à Lennon, à toutes ces heures de bonheur à écouter sa musique, avec ses trois compères ou en solo. Je lui devais (et aux trois autres) d’avoir appris à gratouiller, puis à pianoter, ce que je fais d’ailleurs encore. J’avais appris l’anglais avec eux et découvert Lewis Carroll, la pataphysique et des tas d’autres choses.

En 1980, Lennon était reclus depuis quelques années  déjà et on se demandait quand il reviendrait. Il venait de le faire, avec un album dont il me semblait —  et dont il me semble encore —  qu’il est loin d’être ce qu’il aura fait de mieux. Qu’importe: en décembre 1980, on se pourléchait  à l’idée d’une tournée pour 1981.

Il n’y en aurait pas, il n’y en aurait jamais plus.

Le Lennon de la carrière solo, post-Beatles, donc, que tout le monde ou presque connaît, est celui d’Imagine, de Give Peace a Chance, du militantisme, du Flower Power et du féminisme de ces années-là — 1969-1975, en gros.

L’album que je préfère pour ma part est un peu moins connu et hors de ces sentiers. Il est paru en 1970 et s’intitule Plastic Ono Band et je pense que c’est une grande oeuvre. En espérant que mes collègues du culturel ne m’en voudront pas d’empiéter sur leurs plates-bandes, voici ce qu’on y trouve qui me semble remarquable.

L‘album comporte 11 pièces, déclinées comme ceci:

  1. Mother
  2. Hold On
  3. I Found Out
  4. Working Class Hero
  5. Isolation
  6. Remember
  7. Love
  8. Well Well Well
  9. Look At Me
  10. God
  11. My Mummy’s Dead
Lennon, à cette époque, a entrepris une thérapie du genre new age appelée Cri Primal mise au point par Arthur Janov et selon laquelle, en gros,  des traumatismes et douleurs remontant à l’enfance sont en quelque sorte exorcisés par des cris . Je m’abstiendrai de tout commentaire sur la valeur de cette thérapie. Mais il est indéniable que cette expérience a fortement marqué l’écriture de l’album.
Le traumatisme majeur de Lennon est d’avoir été abandonné par sa mère qui est morte tragiquement au moment où elle et lui renouaient des liens. Et  après que des cloches (de sa naissance et de la mort de sa mère, sans doute…) se font entendre, l’album s’ouvre sur Mother, un cri, un hurlement de douleur:
Mother, you had me, but I never had you
I wanted you, you didn’t want me
et il se termine sur une courte chanson où Lennon, ayant retrouvé sa voix, chante, frèle, fragile, accompagné de sa seule guitare, ce qu’il a appris:
My mummy’s dead
I can’t get it through my head
Though it’s been so many years
My mummy’s dead
I can’t explain
So much pain
I could never show it
My mummy’s dead
(My Mummy’s Dead)
Entre ces deux chansons, un parcours qui est celui des expériences d’une vie, depuis le militantisme (Working Class Hero), l’amour (Love) jusqu’à l’épreuve parfois douloureuse du souvenir (Remember).
Juste avant My Mummy’s Dead, Lennon nous offre le résultat de sa confrontation avec toutes ces (ses) fausses idoles dans God, la chanson qui contient une de ses lignes les plus superbes: God is a concept/ by which we measure /our pain. Dieu comme étalon de notre souffrance…
Je vous laisse avec les paroles de cette chanson:

God is a concept
By which we measure
Our pain
I’ll say it again
God is a concept
By which we measure
Our pain

I don’t believe in magic
I don’t believe in I-ching
I don’t believe in Bible
I don’t believe in tarot
I don’t believe in Hitler
I don’t believe in Jesus
I don’t believe in Kennedy
I don’t believe in Buddha
I don’t believe in Mantra
I don’t believe in Gita
I don’t believe in Yoga
I don’t believe in kings
I don’t believe in Elvis
I don’t believe in Zimmerman
I don’t believe in Beatles
I just believe in me
Yoko and me
And that’s reality

The dream is over
What can I say?
The dream is over
Yesterday
I was the Dreamweaver
But now I’m reborn
I was the Walrus
But now I’m John
And so dear friends
You’ll just have to carry on
The dream is over

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 6

  • 2 décembre 2012 · 16h27 Nicolas Dagenais

    Merci pour ces belles paroles! L’art de la citation s’est perdu avec Voltaire… malheureusement.

  • 3 décembre 2012 · 01h55 Edouard Mercure

    Mon préféré de Lennon aussi. Quant au cri primal, j’ai lu le livre d’Artur Janov que je conseil à tout le monde… très convaincant. Pour ma part, je penses que c’est une lecture essentielle à toute personne qui s’intéresse à la sociologie, et particulièrement à la sociologie qui prend l’individu comme base. Une grande analyse sur la complexité des mots de l’homme, mais aussi de son « essence », terme largement discuté et débattu par les opposants à un éventuel système anarchiste.

  • 3 décembre 2012 · 11h58 Claude Perrier

    John Lennon… 8 décembre 1980…

    Je regardais The Tonight Show avec Johnny Carson lorsque l’émission a été subitement interrompue, et en gros sur l’écran on nous annonçait le drame qui venait de se produire.

    J’ai aussitôt ouvert la radio, à CHOM, qui a fait passer uniquement des Beatles et du Lennon des heures et des heures durant. Quelques jours plus tard, j’ai moi-même écrit une chanson dans laquelle je dis que je n’oublierai jamais la date du 8 décembre.

    Et puis, Paul Simon a aussi écrit une chanson à propos de John, dans laquelle il raconte qu’il déambulait sur Time Square à New York lorsque la mauvaise nouvelle est tombée, et qu’il est alors allé en compagnie d’un pur étranger tout aussi consterné que lui finir la soirée dans un bar. Jusqu’à la fermeture du bar.

    Je pourrais en rajouter des tas d’anecdotes, mais je me contenterai de mentionner deux petits livres qui devraient intéresser quiconque aura été marqué par le quatuor de Liverpool, deux livres qui ont été publiés par Playboy Press.

    Il y a «The Final Testament», soit la retranscription des entrevues menées avec John (et parfois aussi Yoko) au Dakota à New York à l’automne 1980, très peu de temps avant le drame. Des extraits avaient été publiés dans le magazine, quelques jours avant le crime. Et John s’était dit bien content. Aussi, un disque (33 tours) – que j’ai acheté, évidemment – était sorti avec des extraits des enregistrements des entrevues. Dans ce livre, John passe en revue bon nombre de ses chansons, les replaçant dans leur contexte d’époque, les expliquant même parfois. Un livre incontournable.

    Et puis, un autre petit livre lui aussi paru chez Playboy Press (!) nous trace un portrait au quotidien de l’asile de fous qu’était le bureau de Apple à Londres entre 1968 et 1971. Écrit dans un style plein de vivacité, loufoque par moment, par un des employés au surnom de «house hippie», soit Richard DiLello. Le livre s’appelle «The Longest Cocktail Party».

    Enfin, pour qui cela pourrait intéresser, ceci:

    John Ono Lennon was born on October 9, 1940, in Oxford Street Maternity Hospital, Liverpool. Died December 8, 1980, in New York.

    James Paul McCartney was born on June 18, 1942, at Walton Hospital, Liverpool.

    George Harrison was born on February 25, 1943, at 12 Arnold Grove, Wavetree, Liverpool. Died November 29, 2001, in California.

    Ringo Starr (Richard Starkey) was born on July 7, 1940, at 9 Madryn Street, Dingle, Liverpool.

  • 3 décembre 2012 · 14h56 Claude Perrier

    Très dommage que ce billet portant sur quelqu’un de la stature de John Lennon n’ait tenu l’affiche que moins de 24 heures. Pour être relégué là où bien peu iront fouiller. On aurait espéré au moins quelques jours en page une…

  • 4 décembre 2012 · 08h44 Vincent Létourneau

    Lennon est une icone d’hier et d’aujourd’hui jamais il ne cessera de l’être. La mort aura sans doute fortifié l’imagine divine que l’on s’en fait… mais comme il le dit si bien : God is a concept by which we measure our pain. – Un pied aux religions et aux croyances quelles qu’elles soient. Une vision désabusée du monde mais qui retient son espoir dans le souffle que lui insuffle sa propre existence. L’homme ne croit qu’en lui seul !

    • 4 décembre 2012 · 18h36 Edouard Mercure

      I don’t believe… in beatles. I just believe in me, yoko and me… that’s reality. I was… the warlus, but now… I’m John. And so, dear friends… we’ll just have to, carry on. The dream is over…!

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  • Normand Baillargeon
    Je suis professeur à l'UQAM. Ma spécialité est la philosophie de l'éducation. J'ai écrit quelques livres sur différents sujets qui m'intéressent, dont celui-là, mais aussi quelques autres.

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