Hubert L. Dreyfus et les Mooc

28 février 2013 10h12 · Normand Baillargeon

[la version intégrale de ce texte paraîtra dans le prochain numéro de la revue À Bâbord, dans laquelle je tiens depuis 10 ans une chronique sur l'éducation ]

Connaissez-vous ce mot relativement nouveau : «Mooc»? C’est l’acronyme de Massive Online Open Course (autrement dit : cours en ligne offert à un grand nombre de personnes).

On réfère par là à des pratiques relativement nouvelles en éducation, notamment supérieure, qui proposent un enseignement à distance qui fait usage des importantes ressources d’Internet et qui, en effet, peut être dispensé, gratuitement ou à un coût très minime, à un grand nombre de personnes qui peuvent en outre interagir entre elles.

Les Mooc suscitent en ce moment de nombreuses et parfois vives discussions, des discussions qui sont à la hauteur des attentes, des inquiétudes et des promesses de bouleversements qu’ils font naître. Il faut savoir que de prestigieuses universités s’y mettent.

C’est des Mooc dont je veux vous parler aujourd’hui. Mais avant d’y arriver, permettez-moi de faire un petit détour qui me semble valoir la peine.

Il nous transporte au MIT, à Boston, du 10 au 12 septembre 1956.

Dreyfus et l’IA

Ces jours-là se tient en effet un célébrissime Symposium sur la théorie de l’information qu’on donne couramment, depuis ces dates, comme l’acte de naissance des sciences cognitives. Ce n’est pas rien.

Chomsky y participe et y parle, bien entendu, de grammaire générative. G. A. Miller y expose ses idées devenues classiques sur la mémoire de travail. Et H. A Simon y présente l’ambitieux programme de recherche de l’Intelligence Artificielle (IA): fabriquer des machines dont les capacités, notamment cognitives, seront indiscernables de celles des êtres humains.

Ce programme suscite l’enthousiasme et certains prophétisent que d’ici une trentaine d’années on aura créé de telles machines. Cela ne s’est pas fait et plusieurs pensent aujourd’hui que cela ne se fera pas. Quoiqu’il en soit, un philosophe appelé Hubert L. Dreyfus est célèbre pour avoir, très tôt, soutenu que cet objectif était inatteignable.

Dreyfus soutenait qu’il y a, sur le plan cognitif, certaines choses que font spontanément et aisément les êtres humains, mais que les ordinateurs, eux, ne peuvent et ne pourront jamais accomplir. Je vous passe le détail de l’argumentaire, mais, essentiellement, Dreyfus soutenait que l’intelligence humaine est crucialement inscrite dans un corps, incarnée, donc, et qu’elle est aussi consciente de tout un arrière-plan, de tout un monde vécu par quoi elle est capable de distinguer, dans une situation, ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Cette intelligence humaine qui, pour cette raison, sait orienter son attention, sait en outre repérer et correctement interpréter des ambigüités contextuelles et peut, au besoin, faire usage de catégories approximatives. (Nombre des problèmes vers lesquels pointait Dreyfus sont à présent appelés collectivement le frame problem en IA).

Je reviens à mes MOOC. Que peut-il en attendre? Est-il plausible, par exemple, de penser, avec certains, qu’ils signent la fin de l’université telle que nous la connaissons? Qu’ils annoncent une formidable démocratisation de la connaissance? Je ne le sais pas. En fait, je ne sais même pas comment on pourrait le savoir. Comme il se doit en pareil cas, je suspends donc mon jugement sur ces questions et plusieurs autres semblables.

Mais je voudrais ajouter une pièce à ce dossier : la réflexion que dans On the Internet (Routledge, 2008) Hubert L. Dreyfus, justement, propose sur l’enseignement à distance et ses promesses. On va le voir : il est cette fois encore sceptique et sa réflexion, qui n’a absolument pas reçu ici toute l’attention qu’elle mérite, me semble importante et intéressante.

Les 7 étapes de l’apprentissage de Dreyfus et les Moocs

Dreyfus soutient qu’apprendre se décline en sept étapes progressivement atteintes et qui sont autant de degrés de maîtrise de savoirs. Il soutient en outre, et c’est ce qui importe ici, que certaines de ces étapes ne peuvent être atteintes par un enseignement en ligne et demandent impérativement un enseignement face-à-face. On reconnaîtra au passage dans cet argumentaire certaines des idées que Dreyfus défendait relativement aux limites de l’IA. Et il me semble que quiconque est devenu expert dans un domaine reconnaîtra certaines des choses dont il est question.

La première étape est celle du novice, qui est initié à un domaine. On lui transmet pour cela des règles et des savoirs de base, factuels. C’est cela qui est accompli à l’université dans une salle d’un cours introductif, et un enseignement à distance peut, lui aussi, convenir pour accomplir une telle initiation.

La deuxième étape est celle du débutant avancé. Les règles et les savoirs appris commencent ici à être mis en contexte et leur application à être problématisée : ce ne sont plus, dès lors, de simples informations : ils font sens et le professeur devient une sorte de «coach» qui aide à cette contextualisation signifiante.

Le troisième stade est celui de la compétence. La personne qui apprend commence, aidée par son «coach», à choisir elle-même l’angle, la perspective, les règles appropriés sur une question donnée. Elle est engagée par ce qu’elle sait dans ce qu’elle fait. Elle peut réussir ou échouer, et un prix émotionnel est rattaché au succès et à l’échec. Le professeur devient alors (ou non) un modèle à imiter. La thèse de Dreyfus est que l’apprentissage en ligne ne permettra pas d’aller au-delà de ce stade, quand elle permet de l’atteindre.

Qu’y a t-il au-delà? Dreyfus nomme les stades suivants ceux de la grande compétence (stade 4), de l’expertise (stade 5), de la maîtrise (stade 6) et de la sagesse pratique (stade 7). En les parcourant, on devient progressivement plus sensible aux diverses situations et aptes à identifier les problèmes qui y surgissent (4) puis capable de savoir immédiatement comment s’y prendre pour les résoudre (5). L’étape suivante (6) est plus avancée encore et ne s’atteint que par l’étude auprès de plusieurs maîtres, comme en musique pour le virtuose : on atteint ici ce qu’on peut appeler son propre style. Enfin (7), on parvient, idéalement, à intégrer cette expertise à un style culturel.

Que manque-t-il à l’enseignement à distance pour lui permettre de devenir un enseignement débouchant sur la grande compétence et l’expertise? On pourra reprendre ici mot pour mot des choses qui ont été dites à propos de l’IA. La téléprésence n’est pas plus la présence incarnée nécessaire à l’expertise que la syntaxe d’un ordinateur n’est du sens.

Cette présence incarnée, avec ses nuances, sa sensibilité aux contextes transmise et perçue, est indispensable pour accéder, justement et cette fois encore, au monde vécu par quoi la personne qui apprend est capable de distinguer, dans une situation, ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Et devenir expert, c’est précisément savoir orienter son attention sur ce qui est pertinent dans une situation donnée, repérer et correctement interpréter des ambigüités contextuelles et au besoin faire usage de catégories approximatives. «Les zélateurs de l’enseignement à distance […] doivent comprendre que seuls des êtres humains incarnés, impliqués et sensibles peuvent devenir compétents et experts et que ceux-là seuls peuvent devenir des maîtres.» (p. 48)

Dreyfus concède bien entendu qu’il y a d’énormes mérites aux nouvelles technologies et qu’elles ont un rôle à jouer dans la diffusion d’informations et la dispensation d’enseignements de base. Lui-même met en ligne ses cours en format audio et vidéo. Mais il note aussi que ses étudiants viennent quand même à ses cours et que ces enregistrements ne jouent qu’un rôle complémentaire ou supplétif : ils permettent de revenir sur le cours ou d’y avoir accès quand on l’a manqué.

Il concède aussi que des cours interactifs diffués en direct pourraient corriger une part des défauts et limitations qu’il attribue aux cours en ligne, mais que le rapport coûts bénéfices, si attrayant aux yeux des administrations universitaires et des entreprises, serait alors fortement diminué.

Ces arguments, et d’autres allant dans le même sens — je n’ai pu ici qu’effleurer la réflexion de Dreyfus, subtile et stimulante — méritent la plus sérieuse réflexion.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 7

  • 28 février 2013 · 11h51 Loyola Leroux

    J’ai enseigné à distance les 3 corus de philo du cegep, pendant 6 années. J’avais un taux de réussite de 100% mais un taux d’abandon de 50%, alors que dans les cours régulier les chiffres étaient respectivement de 92% réussite et 4% abandon et 4% échecs. Ces cours ont été abandonné par la suite. Derrière ces cours se cachent le vieux rève des Conseillers pédagogiques : remplacer les prof, mieux controler le contenu et l’enseignement. Dans les années 70, l’audio visuel a voulu jouer ce role.

  • 28 février 2013 · 16h01 BM

    Pourquoi vouloir fermer d’entrée de jeu la porte au progrès technique ? Ce n’est pas parce qu’il est impossible de faire quelque chose aujourd’hui, que ceci restera toujours impossible. Si une femme ou un homme du 18è siècle pouvait revenir à notre époque, et en contempler les immenses progrès matériels et scientifiques qui ont eu lieu depuis son époque à elle/lui, il/elle ne croirait tout simplement pas ce qu’il/elle verrait.

    « Le jour viendra que, par une étude suivie de plusieurs siècles, les choses actuellement cachées paraîtront avec évidence, et la postérité s’étonnera que des vérités si claires nous aient échappé. » (Sénèque, « Questions naturelles », VII, 25)

    http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/seneque/questionsnaturelles7.htm

  • 28 février 2013 · 22h00 Simon Dor

    @ BM

    Ce n’est pas parce que des choses nous échappent quant à l’avenir que tout est possible. La tâche pour que l’intelligence artificielle pense comme un être humain est colossale, parce qu’il faudrait d’abord apprendre aux machines à trier les données perçues par pertinence, ce à quoi il n’est pas absolument pas près d’être apte.

    Pour ce qui est des cours en ligne, en effet, ils ont leur utilité et je crois que Baillargeon a ici très justement choisi de ne pas prendre position quant à cette question.

  • 8 mars 2013 · 09h34 Marc Bédard

    Intéressant mais voilà, deux petits points… Un, vous parlez du face à face de façon générique. Or le face à face est une réalité dynamique et très variée. Vous semblez comparez le meilleur du face à face avec le pire du MOOC. Permettez moi de vous partager le fait que la plupart des mes expériences en face à face à l’Université ne valait pas le déplacement… Et du côté du MOOC, vous devez savoir qu’il y a aussi une grande variété. Ce que font Siemens et Stephen Downes (avec la notion de connectivisme) et ce que produit Coursera (qui n’est qu’une façon de reprendre les modes traditionnels d’enseignement) sont tout a fait différents. Il est donc dangereux ici de généraliser (j’ai déjà lu ça dans un manuel qui m’apprenait à penser…)

    Deux, il y a un petit paradoxe dans le fait qu’il semble qu’on ne puisse atteindre la grande connaissance et l’expertise que par l’entremise du face à face. Pourquoi alors prendre le temps de lire cet article. Ou tout autre écrit. Pourquoi en discuter avec mes collègues. Pourquoi écrire un commentaire (et peut-être générer une discussion). La grande connaissance et l’expertise s’acquiert de plus en plus à l’extérieur des institutions dites savantes qui trop souvent ne sont là que pour faire perdurer le statu quo et répondre aux impératifs économiques (voir le travail de Ken Robinson à ce sujet)… Bon enfin… J’espère que j’ai ici contribué au moins au stade novice de la réflexion…

  • 19 mars 2013 · 14h20 Pat

    En effet, un article très intéressant, mais la prémisse de Dreyfus est exagérée concernant l’éducation. Bon nombre d’informaticiens experts ont appris par eux-mêmes, sans même un maitre, par la simple faculté de pouvoir analyser logiquement comment le code était organisé et ce qu’il faisait, ensuite d’extrapoler sur les systèmes, d’extrapoler des nouveautés. À l’inverse, une armée de gens sort de l’université pour une expertise qui n’est qu’accessoire et ils n’auront jamais le génie de l’innovation, seulement le génie de la reproduction ou de la succession facile et évidente. Il y a aussi bien des voies à l’intelligence artificielle, il y a les systèmes experts imbriqués, les systèmes simples qui se reprogramment, les systèmes qui veulent tenir compte du cadre, les systèmes qui veulent imiter les interactions basiques du cerveau, les systèmes qui veulent imiter les macros interactions de l’ordre du psychologique, les systèmes qui tiennent en compte des émotions, ceux que non, etc., etc. Je n’irai pas jusqu’à croire en l’impossibilité comme Dreyfus le prétend, car les humains font parfois beaucoup d’actions avec une belle efficacité tout en étant nettement moins brillant ou du moins nettement moins conscient qu’ils le croient et c’est surtout la conscience et la reconnaissance de forme dans des environnements complexes qui nous différencie de la machine. Alors si nous pouvons le faire sans totalement le comprendre, comment ne pas penser que la machine y pourrait à terme aussi. Même s’il y a incorporation, il y a des structurations de base et c’est dans ces zones que travaillent présentement neuroscientifiques et chercheurs sérieux en IA. C’est un gros débat, mais il ne faut pas trop lier éducation et IA pour l’instant, car ne n’est pas clair qu’une IA fonctionnelle serait fondée sur les mêmes structures que nous. Il a ceux qui pensent qu’on émulera les fonctions et ceux qui pensent qu’on en fera d’autres qui, arrivant à un résultat aussi, sinon plus, puissant, ne serons toutefois pas exactement comme les nôtres. On parle ainsi réellement d’un autre genre d’entité réflexive et non pas d’une copie de la réflexivité humaine. Mais nous pourrions en discuter longtemps. Un point important que je voulais apporter, c’est qu’avec la qualité de certains profs, ce n’est pas dit non plus que ceux-ci ne se remplacent pas à la perfection par un système virtuel. Si certains profs semblent en effet très très difficile à remplacer, de d’autres, nous voudrions qu’ils le soient déjà… Parmi les millions d’autres choses à méditer…

  • 19 mars 2013 · 14h21 Pat

    En effet, un article très intéressant, mais la prémisse de Dreyfus est exagérée concernant l’éducation. Bon nombre d’informaticiens experts ont appris par eux-mêmes, sans même un maitre, par la simple faculté de pouvoir analyser logiquement comment le code était organisé et ce qu’il faisait, ensuite d’extrapoler sur les systèmes, d’extrapoler des nouveautés. À l’inverse, une armée de gens sort de l’université pour une expertise qui n’est qu’accessoire et ils n’auront jamais le génie de l’innovation, seulement le génie de la reproduction ou de la succession facile et évidente. Il y a aussi bien des voies à l’intelligence artificielle, il y a les systèmes experts imbriqués, les systèmes simples qui se reprogramment, les systèmes qui veulent tenir compte du cadre, les systèmes qui veulent imiter les interactions basiques du cerveau, les systèmes qui veulent imiter les macros interactions de l’ordre du psychologique, les systèmes qui tiennent en compte des émotions, ceux que non, etc., etc. Je n’irai pas jusqu’à croire en l’impossibilité comme Dreyfus le prétend, car les humains font parfois beaucoup d’action avec une belle efficacité tout en étant nettement moins brillant ou du moins nettement moins conscient qu’ils le croient et c’est surtout la conscience et la reconnaissance de forme dans des environnements complexes qui nous différencie de la machine. Alors si nous pouvons le faire sans totalement le comprendre, comment ne pas penser que la machine y pourrait à terme aussi. Même s’il y a incorporation, il y a une structuration de base et c’est dans ces zones que travaillent présentement neuroscientifiques et chercheurs sérieux en IA. C’est un gros débat, mais il ne faut pas trop lier éducation et IA pour l’instant, car ne n’est pas clair qu’une IA fonctionnelle serait fondée sur les mêmes structures que nous. Il a ceux qui pensent qu’on émulera les fonctions et ceux qui pensent qu’on en fera d’autre, qui arrivant à un résultat aussi, sinon plus, puissant, ne serons toutefois pas exactement comme nous, on parle ainsi réellement d’un autre genre d’entité réflexive que l’humain et non pas d’une copie de la réflexivité humaine. Mais nous pourrions en discuter longtemps. Le seul point que je voulais apporter, ce n’est qu’avec la qualité de certains profs, ce n’est pas dit non plus que ceux-ci ne se remplacent pas à la perfection par un système virtuel. Si certains profs semblent en effet très très difficile à remplacer, de d’autres, nous voudrions qu’ils le soient déjà…. Parmi les millions d’autres choses à méditer…

  • 2 avril 2013 · 14h21 Amine Benzaid

    Je crois qu’il nous faut comparer des pommes avec des pommes. La formation à distance n’a pas la prétention de remplacer la formation régulière. Son caractère « distant » fait qu’elle se compare difficilement à ce qu’on pourrait avoir en présentiel et est du fait même pénalisé (pour ne pas dire inférieur). Le défi des technopédagogues c’est justement de pallier aux lacunes de la formation à distance pour faire en sorte qu’elle se rapproche le plus possible de la formation régulière. C’est ce que des équipes comme celle du Cégep à Distance s’affairent à faire depuis maintenant plus de deux décennies. Le travail est ardu, les concertent sont uniques, mais les résultats sont là pour prouver la viabilité de ce modèle d’enseignement.

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    Je suis professeur à l'UQAM. Ma spécialité est la philosophie de l'éducation. J'ai écrit quelques livres sur différents sujets qui m'intéressent, dont celui-là, mais aussi quelques autres.

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