Murdochville sur le respirateur artificiel

14 novembre 2012 14h45 · Olivier Lamoureux-Lafleur

Murdochville, village fantôme situé à 40 kilomètres, au nord de la côte, épuisé par sa mono-industrie, vit depuis une dizaine d’années sur le respirateur artificiel. La chute du prix du cuivre aura convaincu le big boss de Noranda de fermer la mine à ciel ouvert, dans le but d’aller forer, à moindre coût, en Amérique du Sud. En 2002, 300 employés furent licenciés, et la Noranda quitta Murdochville avec en poche, une subvention de 80 millions venant du gouvernement du Québec, des contribuables, destinée à la rénovation des bâtiments de la mine. 80 millions qui serviront à l’entreprise pour ses installations dans le Sud. Une dinde à Noël avec ça ? Dans les belles années de Murdochville, l’on comptait 5000 âmes, aujourd’hui il en reste moins de 800. Les gens ont la mine basse à Murdoch. Le théâtre n’existe plus, tout comme les anciennes salles de danse, plusieurs bars ont fermé, sur les trois garages il n’en reste plus qu’un, rarement ouvert, l’école du village recoupe les trois anciennes écoles de la place. Pire encore, cette année, le salon de quilles n’a même pas ouvert. Il vente à écorner les bœufs, il neige depuis notre arrivée, et il fait « frette » dans la contrée des frères Miller. Pourquoi diable suis-je à Murdochville ? Tout ceci est de la faute de ma copine, qui tenait à faire un photo-reportage sur les anciens mineurs. Nous sommes arrivés ici depuis quatre jours et l’on a de très bons hôtes. Guillaume, Éloïse et le petit Imrick nous hébergent chez eux, à l’auberge Chic-Chac, dans un ancien presbytère.

 

À 580 mètres d’altitude, Murdochville est l’un des très rares villages québécois à être juché si haut au-dessus du niveau de la mer et ça, les habitants du village en sont très fiers. Tous vous le rappelleront au passage. La fermeture de la mine à ciel ouvert en 2002 a créé tout un émoi dans le village. Les habitants l’ont encore sur le cœur, mais la plaie se refermera un jour. Le capital est malléable, tout comme le cuivre, et malheureusement, l’humain aussi.

 

2002 c’est aussi l’année du fameux référendum sur la fermeture du village. Quel fut le résultat ? 434 en faveur de la fermeture et 238 en faveur du maintien du village. Les années ont passé et le village est toujours ouvert, mais il aurait dû fermer pour ces 68% d’habitants en 2002. Le constat semble le même encore aujourd’hui, et cela, nous l’avons découvert grâce à notre guide, Jean-Pierre, qui nous a donné la chance de rencontrer plusieurs anciens travailleurs de la mine. Je dois toutefois spécifier que Jean-Pierre, fils d’un mineur, ambulancier et patrouilleur de ski au mont Miller, qui s’occupe bénévolement du terrain de golf avec Georges l’été, ne quittera jamais Murdochville, car il l’aime son patelin et il en est fier. Sur les dizaines de personnes que nous avons rencontrées, je vous raconterai l’histoire d’Adrienne Leclerc, la mère de Jean-Pierre. Une vraie mine d’or Adrienne.

 

Adrienne habite une petite maison, un bâtiment F comme il l’appelait jadis, en bas de la «côte». À sa fondation en 1953, c’était les foremans et les boss qui habitaient en haut de la «côte». En entrant dans sa maison, Adrienne nous montre un plateau commémoratif que la compagnie minière avait donné à son mari, Félix, pour souligner la succession de mois sans accident à la mine. Adrienne et Félix ont déménagé de Marsoui pour aller à Murdochville en 1956. Si en 1956, le rêve d’une vie meilleure les habitait, il en sera tout autre l’année d’après. C’est après le congédiement du mineur et leader syndical Théo Gagné, que les mineurs, en soutien à Théo, allaient entrer en grève. La grève dura neuf longs mois, et c’est tout le village qui a écopé. Adrienne était enceinte quand les fier-à-bras sont arrivés par autobus pour instaurer leur loi dans la ville et primordialement, pour travailler à la place des mineurs en grève. À ce moment, à Murdoch, c’était la Copper Mines qui détenait le monopole de la violence légitime, et les mineurs, en grève illégale, allaient en payer le prix. La police était du bord des scabs. Devant l’intimidation des scabs, Adrienne est bien heureuse que son mari se soit tenu debout, il a résisté, comme bien d’autres. Elle ne voulait surtout pas que ses enfants voient leur père comme un scab. Félix, pendant ce temps, faisait signer des cartes en Gaspésie pour faire naître l’Union. Avec cette gang de bandits en ville, les gars en grève étaient pas mal stressés. Jean-Pierre me raconte que la peur en aurait même tué un. Les scabs, eux, ne démontraient pas trop leur peur en public, mais paraîtrait-il qu’ils dormaient avec la hache au pied du lit.

 

La famille se préparait à quitter quand la grève a pris fin le 9 septembre 1957. L’Union venait de voir le jour et Félix reçut un numéro d’employé dans les chiffres 90. Comme le raconte Jean-Pierre, sourire aux lèvres, tous ceux qui avaient des numéros en bas de 90 c’était les scabs. À partir de ce moment, Félix a pu reprendre son boulot, perceur de trous dans les bas fonds. Oui, il s’occupait de percer le roc pour y insérer la dynamite. Quand ça sautait sous terre, tout tremblait en l’air. Jean-Pierre me met au défi de trouver un solage qui n’est pas craqué à Murdochville. Félix a connu la grève de 1957, celle de 1968, de 1978 et celle de 1994. Il a aussi perdu un de ses bons camarades en 1987 lorsqu’il y a eu le feu sous terre. Il a pris sa retraite en 1997 et il est décédé en 2000. Comme le dit si bien Adrienne, avec la voix tremblante, il est sorti d’en dessous de la terre pour retourner en dessous de la terre. Félix a eu droit à une retraite de trois ans. Pire encore, il est décédé d’une pneumo silicose. Pire que pire, la Copper Mines n’a jamais voulu reconnaître la raison de son décès, un classique. Les médecins, de connivence, diront plutôt que sa mort fut attribuable à la cigarette. Le cœur se tord devant la bêtise humaine.

 

À Murdoch, il ne faut pas parler trop fort du sort de la ville. La suspicion règne. Certains croient toujours qu’il reste de bons gisements de cuivre dans la mine, qu’il y a la possibilité de faire vivre à nouveau la ville, notamment avec la venue d’une compagnie qui pourrait engager une centaine de personnes, alors que pour d’autres, tout est perdu et rien ne se créera à Murdoch. La ville fermera-t-elle comme celle de Gagnon ? Si en ce moment le soleil semble bon à Malartic, devrais-je plutôt appeler la ville Osisko, le sera-t-il vraiment d’ici une trentaine d’années ? Quel est le nom déjà de ce penseur à la longue barbe qui a écrit : Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre ? Sacré Karl.

 

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Classé dans :  Divers, Société

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 16

  • 14 novembre 2012 · 18h18 Myriam Sky

    Bonjour Monsieur Lamoureux-Lafleur,

    Encore une fois votre texte est solide,
    et effectivement pour y avoir été à quelques reprises dans le passé,
    la situation est critique. ou comme vous le dites elle est sur le respirateur artificielle.
    Bref votre copine est sadique de vous avoir imposer se périple ;)

    Au plaisir de voir votre prochain billet sur ThetfordMines?

    Merci

    m.

    • 14 novembre 2012 · 19h36 Michele

      On ne peux critiquer une ville et son contenue sans L’avoir vue et y avoir déjas vecu.Murdochville est une ville plein de charme que personne ne pourras voir ailleurs,Je suis tres fiere de vivre a Murdochville et d’y élever mes enfants.

  • 14 novembre 2012 · 18h57 leonie blondin

    Monsieur L. Lafleur,

    Vous parlez du froid a Murdochville mais d’apres moi il fait froid partout au Québec.

    pour ceux qui n’ aime pas MURDOCH la solution est simple il ya un entréé et une sortie de la Ville a vous a décider quelle prendre…………

  • 14 novembre 2012 · 20h47 Olivier Lamoureux-Lafleur

    Bonjour Michèle et Léonie,
    J’ai passé du très bon temps à Murdoch et j’ai été très bien reçu. La raison pourquoi j’ai écrit ce billet, qui se veut alarmiste, c’est parce que je voulais mettre l’emphase sur le fait que le village a déjà été une ville très stimulante, et que aujourd’hui, selon ce que plusieurs gens nous ont témoigné, Murdoch manque de stimuli. Je ne souhaite pas que Murdochville ferme, j’espère que Pauline Marois saura donner un second souffle à votre village.

  • 14 novembre 2012 · 20h55 Myriam Sky

    Bonjour Michèle!

    Mon commentaire ce voulait ironique, désolée si mon ironie vous a choqué…J’ai y été à Murdochville et c’est un stop obligatoire dans mon trajet vers la Gaspésie. Votre ville est chaleureuse et tellement belle dans son authenticité. Et pour vous dire les nombreux commentaires que j’ai reçu, Murdochville est l’endroit ou il fait bon vivre et élever ses enfants, tout le monde connais tout le monde et c’est un immense terrain de jeux. J’ai adoré y être et quand je vais y retourner, j’ai deux ou six personnes à aller dire salut…

    Au plaisir de se croiser chez l’Ami l’épicier ou au centre sportif lors d’une game de hockey des4-6 ans?

    Myriam G.

    • 14 novembre 2012 · 21h24 Marie-C.

      Myriam Sky,
      Aimeriez-vous vraiment élever vos enfants à Murdochville?

  • 14 novembre 2012 · 21h40 Myriam Sky

    Marie-C..
    Y’a moins de criminalité à Murdochville qu’a Pointe-aux-trembles…;)

  • 14 novembre 2012 · 22h05 michael

    Bonjour à tous,

    Ça fait déjà 5 ans que j’habite à Murdochville, je suis natif de Saint-anne-des-monts, Oui c’est vrai que Murdochville a le souffle court si on compare dans le temps de la vache grasse !! Mais en date d’aujourd’hui il a plusieurs villages qui contiens entre 100 et 500 habitants le long de la mer sur la 132 qui ne c’est jamais rien passé d’industrielle et il n’aura sûrement rien non plus sauf les quelques pêcheurs ou bûcherons qui peuvent survives à ces endroits et qu’ils sont à 3 heures de route (des grands centres) de la Gaspésie et où il y a pas de stimuli*sauf marcher le long de la mer. Moi et ma conjointe nous sommes dans la 20taines avec une petite fille de 2 ans et je peux vous dire qu’ont ne c’est pas ennuyé trop souvent avec le travail, le ski, le golf, la chasse, la pêche, le hockey et dans les grosses tempêtes ont jouent au Xbox pis après ont pelte… rire… Je me verrais pas mieux à Montréal.

    Michael.

    • 15 novembre 2012 · 13h03 Moi

      Bien dit. Je suis partie de Murdochville, il y a bien des années, mais j’y ai passé toute mon enfance. Nous n’avons jamais manqué de rien, c’est une ville où tout le monde se connait et où on peut compter sur la solidarité des habitants.
      Mieux encore, nous y revenons de temps à autre pour faire des activités qu’on ne fait pas en ville, (ski, golf, pêche…)
      Murdoch est encore plein de richesses, pour ma part.

  • 15 novembre 2012 · 22h53 Éléa

    J’aime bien la dualité présentée dans ce billet. Il y a les blessures, celles qui ne faut pas oublier pour ne pas que l’histoire recommence. Celles qui ont permis l’évolution de certaines normes. Une histoire triste, mais riche en fierté! Sans oublier les acquis précieux pour le Québec et aussi pour les habitants actuels. Murdochville vit toujours. C’est un petit village avec une petite vie de quartier: le hockey des petits, et des grands, une nature accessible, l’épicier et une liste d’attente pour le CPE…

    La relève arrive.
    Le sevrage du respirateur viendra aussi!

    • 16 novembre 2012 · 11h04 Olivier Lamoureux-Lafleur

      Merci Éléa,
      Votre commentaire est très perspicace, et vous avez raison.

  • 16 novembre 2012 · 00h36 Gérald Tapp

    Est-ce qu’un jour je dirai que je suis né dans une ville morte?
    Bof, coupez l’arbre Murdoch si vous voulez, mes racines descendent jusque dans les galeries de la mine.

  • 21 septembre 2013 · 00h10 Gaetan Diotte

    C’est bien bizarre de lire tout se beau monde tous des résidents ou des anciens habitantsde notre ville mere qui pour la plupart a été notre depart sur le marcher du travail.On auras beau dire Noranda comme si,Noranda comme sa mais pour ma part j’aime mieux mettre derriere moi les mauvais souvenirs et me rappeler des bons.Faudrais surtout pas faire la meme erreur que le gouvernement a fait avec Gagnon Ville.Pour y avoir travailler pendant 6 années je peut vous dire que cette ville ressemblais beaucoup a celle de Murdochville.A mon embauche dans cette ville miniere on nous promettais 99 ans de travail.6 ans plus tard on nous avisent que la mine vas fermer.Des machines entreprenne de démolir toutes les maisons et les enfouir dans les sous sol de celle-ci et faire pousser la pelouse par dessus.Aujourd’hui on viens d’ouvrir cette meme mine et sont oubligé de transporter les travailleurs de fermont pour la main-d’œuvre.J’ai connu des confrères de travail a Gagnon-Ville qui se sont suicidé suite a cette descision de fermer la ville.En se qui me concerne moi mon père Batisseur de cette ville qu’est Murdochville y habite toujours et si jamais on décidais de fermer cette ville mon père ne passeras pas au travers,et je suis persuadé que seras la meme chose pour plusieurs autres.J’espere que le gouvernement vas apprendre de ses erreurs et qu’on trouveras un moyen de garder cette ville,ma ville toujours vivante
    Gaetan.Diotte.

  • 27 décembre 2013 · 21h21 Claude

    La ville de murdochville à été celle de mon premier emploie je pensais bien passer ma vie la mais le malheur à frapper en 1982 ce fut tous un choc j,ai eu beaucoup de difficulte à mans remettre car mes plus belles annee de ma vie c,est la que je les ai passe

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