Marc Séguin : L’art du paradoxe

16 janvier 2013 19h22 · Olivier Lamoureux-Lafleur

La semaine dernière, en entrevue à l’émission Les Francs-tireurs, l’artiste Marc Séguin s’est livré au critique d’art Richard Martineau. Une surprenante entrevue qui m’a malheureusement fait déchanter du regard artistique que prône Séguin. Pour celles et ceux qui ont déjà vu les toiles de cet artiste, principalement composées avec de l’huile et du fusain, vous conviendrez que ses œuvres sont très impressionnantes. Esthétiquement riches, les toiles de Séguin nous font réfléchir tant sur le devenir humain, sur les dérives sociales, que sur les beautés incongrues. C’est brillant son truc, ça sent la réflexion et la critique. Or, j’ai été surpris de constater que Séguin n’échappe aucunement aux vices de la marchandisation de l’art. De ce système que tant d’artistes épousent. De cette culture qui n’opère plus de distance et qui n’agit donc plus comme un corps social séparé. En quelque sorte, pour emprunter à Freitag, le système artistique « s’intègre directement, pratiquement, idéologiquement, dans son mode spécifique de fonctionnement et de reproduction [1]». Revenons-en à Séguin. Comme il le dit lui-même lors de l’entrevue, le produit qu’il crée est un « objet de luxe » qui s’adresse, dans un rapport marchand, à « l’élite ». Ave Séguin ! Puis, il ajoute qu’il  « n’a pas le choix de suivre les lois du marché », qu’il est bien heureux lorsqu’un philistin, pour emprunter à Arendt, lui « ajoute un zéro de plus sur son chèque de paye ». Martineau le comprend.

 

Jusqu’ici certains diront; bon le gars aime bien le fric et l’art, il est où le problème s’il peint des trucs intéressants ? J’ai vendu un vélo cet été pour moins de cent dollars, alors que ce type de vélo usagé ce vendait pratiquement le double dans les petites annonces. C’est mon problème si je ne suis pas les lois/règles du marché ? Peut-être. C’est une question d’éthique et de cohérence.

 

 Or, et ce n’est pas moi qui le dit, Séguin critique lors de la même entrevue, le rapport marchand à l’art. Pour lui, 90% des œuvres qui sont présentées dans les Biennales sont tout simplement « merdiques ». À ses yeux, c’est du « junk-food » qui sert à graisser la patte des capitalistes du monde de l’art. Si je comprends bien, il critique le rouage du système de marchandisation de l’art ? Alors, pourquoi créer un objet de luxe pour l’élite Monsieur Séguin ? Comme vous dites « 1-2-3 capitalisme » !? Il en ajoute en disant que 50% des œuvres d’art contemporain sont « merdiques ».

 

Depuis Platon, plusieurs penseurs ont tenté de mettre le doigt, pour emprunter le ton de Séguin, sur ce qui est merdique et ce qui ne l’est pas dans le domaine de la culture. Est-ce que telle œuvre ou telle œuvre est intéressante, voire pertinente ? Sans tomber dans un relativisme absolu ; à quoi bon répondre a cela ? Comme l’écrit James Compton : « In the case of beauty, for example, we need to ask what is considered beautiful, by whom and in whose interests? [2]».

 

 Séguin continue en critiquant les œuvres d’art qui nécessitent un panneau didactique sous prétexte que le destinataire de l’œuvre devrait tout piger du premier coup. Le public ne doit pas réfléchir ? J’ai mal à mon art quand j’entends des trucs comme ça. Pour ce qui est du manque de solidarité entre les artistes québécois du fait que ceux-ci devraient s’entraider plutôt que de se diviser ; pourquoi votre espace de création est-il situé à Brooklyn Monsieur Séguin ? Pourquoi avoir quitté le Québec si vous jugez que les artistes d’ici doivent se soutenir et qu’ils doivent se rassembler ?

J’en passe, allez voir l’entrevue.

Et vous, qu’en pensez-vous? Que pensez-vous de la marchandisation de l’art?


[1] Michel Freitag, L’oubli de la société. Pour une théorie critique de la postmodernité, Coll. De Y. Bonny, Québec, PUL et Rennes, p.169.

[2] James Compton, « The Nature of Spectacle », The Integrated New Spectacle : A Political Economy of Cultural Performance, New York, Peter Lang, 2004, p.33

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  • 17 janvier 2013 · 07h48 Jean-Félix Chénier

    J’ai trouvé qu’il acceptait dans son entrevue avec Martineau «le marché» comme une fatalité et qu’il en bénéficiait avec le sourire, mais qu’il demeurait un artiste libre, un créateur fort intéressant. Voici ce que j’ai écris sur le sujet: http://voir.ca/jean-felix-chenier/2013/01/16/marc-seguin-artiste-americain/
    Le voisin.

    • 17 janvier 2013 · 13h24 Olivier Lamoureux-Lafleur

      Merci pour le commentaire!
      Je comprends très bien qu’il accepte les rouages du marché de l’art, qu’il se plie aux règles. Le hic, c’est qu’il critique le système de l’art et c’est là que réside un des paradoxes de Séguin. J’aime bien cet artiste, mais il manque malheureusement de cohérence dans son discours. Critiquer le système de l’art et vendre ses peintures à des millionnaires c’est un peu comme produire des chandails de Che Guevara dans une usine qui exploite des enfants.
      Au plaisir,

  • 17 janvier 2013 · 19h14 Myriam Sky

    Salut Olivier!

    Vous avez trouvé une manière d’exprimer mon malaise que je n’étais point capable de formuler. Mettre le doigt sur le fait qu’il critique les oeuvres qui nécessite des panneaux didactiques. Comme s’il flushait toutes les Sophie Calle de ce monde et j’en passe. Bref. Un artiste que j’admire mais qui m’a profondément déçue.

    M.

  • 18 janvier 2013 · 11h51 Bruno Perreault

    Est-ce que c’est dans notre adn de vomir sur le Québec aussitôt que la réussite se pointe le nez. Parce qu’on dirait que c’est automatique maintenant.

    Un peu comme le désormais classique: »On sait ben, icitte cé mal vu de fére du cash au kébec… »

    Traduction: « Moi je roule en bmw maudite gang de losers… »

    Bref, c’est la nouvelle manière de se vanter.

    • 18 janvier 2013 · 21h26 marie-colette

      M. Perreault,
      Je ne comprends pas votre réflexion. On veut pas faire de cash, pis on roule en BMW !!!!

  • 18 janvier 2013 · 13h34 marie-colette

    Marc Séguin est un artiste qui crée des oeuvres remarquables et ne dit pas non à la hausse des enchères. Peut-on être un artiste reconnu et ne pas souhaiter voir les zéros s’ajouter sur le chèque ?
    P.S.: Richard Martineau, critique d’art. Quelle belle ironie !

  • 1 mars 2013 · 14h58 Patrick

    Je ne vois aucun paradoxe dans le discours de Séguin,au contraire,l’artiste exprime clairement et sans prétention sa vision du monde de l’art,selon son expérience,son vécu,sa réussite.C’est le discours d’un artiste qui pratique pour lui-même son art,et qui en même temps réfléchi sur les implications de cette pratique.Il ne possède pas de réponses toutes faites,et sa pensée n’est pas dogmatique.Ses critiques du marché de l’art reposent essentiellement sur les abus de ce système,et de ses pièges.On ne verra de contradiction dans son discours que si l’on ne peut quitter un mode de pensée binaire-capitalisme,anti-capitalisme.La pensée de l’artiste,réaliste et modérée,se profile plutôt comme suit:je crée ce que je veux,ce qui me tente,ce en quoi je crois,et tant mieux si des gens sont prêts à acheter mes oeuvres;je ne peux rien y faire,et en fait je trouve ça bien,parce que ça me permet de pratiquer mon art et de payer mon hypothèque.Séguin ne semble pas avoir tombé dans la trappe de la marchandisation à outrance,et sa position est celle d’un artiste qui demeure authentique dans sa démarche personnelle,malgré le succès.Admirable.Lorsqu’il parle des autres artistes,des expositions,des biennales,du marché,et des panneaux didactiques,tout ce qu’il affirme c’est qu’il juge de mauvaise qualité une bonne partie de la production actuelle;c’est la parole d’un artiste qui porte un jugement sur ses pairs,sur son milieu-l’art contemporain-,et que l’on soit d’accord ou non avec lui,l’homme à droit à son opinion.Concernant ses critiques du Québec,on ne peut qu’être en accord avec lui,et votre texte le critiquant est un exemple frappant de ce qu’il dénonce.On devrait encenser cet artiste,l’admirer,s’en inspirer,au lieu de lui faire dire des choses qu’il n’a pas dites,afin de mieux le désavouer.J’ai mal à mon art québécois,moi aussi,mais pas pour les mêmes raisons que vous.Avec le recul de New-York,j’ai la malheureuse impression que votre texte devrait le laisser complètement indifférent,et avec raison!Désolé.

  • 19 mars 2013 · 17h22 mali ferrer

    La question alors, comment rester intègre avec un système artistique marchand basé sur sa propre critique? Quand le sujet du discours dit dénonciateur prend place uniquement si il fait vie commune avec son rival. Je vous trouve extreme, avec une vision bipolaire de l’art. Il est impossible de ne pas participer au système marchand des qu’on accepte de recevoir une certaine rémunération viable. Comparons avec les mots et le métier de journaliste, ce serait de dénoncer, par l’ecriture, les auteurs qui sont bien payés, tout en faisant un coup d’argent sur cette même publication. Vous serez lu, discuté et confronté. Mais le mandat sera réussi. Et vous, que ferez vous avez les recettes de vos publication? Vous allez mourrir de faim? Sans mot. C’est un paradoxe limpide, des deux points de vue. Il faut nuancer. Et c’est la que l’art prend sa place, dans la façon dont il fait y réfléchir et en parler.

  • 30 juin 2013 · 16h19 isabelle

    Pas une fois j’ ai entendu la démarche intérieure de cet artiste…..Je n’ ai entendu parler que d’ argent. Pauvre constat…..

  • 7 août 2013 · 20h57 robert r.

    Cher monsieur Olivier-Lafleur,

    Oui, Séguin accepte le marché de l’art un peu comme une fatalité et je ne le trouve pas du tout complaisant à cet égard.

    Par ailleurs, je m’interroge quand vous-même poser la question: « Le public ne devrait pas réfléchir? » Pour moi, le plus grand vice de l’art contemporain beaucoup plus que ses lois de marché, ses connivences et ses collusions, c’est justement c’est impératif de « réflexion ». Depuis le « Si vous n’y comprenez rien, étudiez-le » (approximatif) de Cacasso, plus rien ne se glisse sur les plateaux de l’art contemporain sans qu’un quelquonque curateur ne vienne à la fois par mesure didactique mais étrangement aussi comme repoussoir nous assommer de ses pseudo commentaires savants et ses considérations socio-philosophiques le plus souvent indigestes. Le coup de bat, le coup de hâche entre les deux yeux. Faut étourdir ou hypnotiser le badaud autant que l’artiste lui-même n’a de cesse que de l’étonner. Et la main discrètement tendue elle?

    Séguin reste honnête envers son oeuvre. Il occupe avec une admirable franchise la position critique qu’il s’est donnée.

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