L’art de se méfier des études

10 janvier 2013 12h47 · Pierre-Yves McSween

Dans un article publié le 10 janvier 2013 dans LaPresse , Francis Vailles pose la question suivante : « faut-il augmenter le salaire des profs? » Celui–ci fait référence à la position de François Legault de hausser le salaire des enseignants de 20 %. 

Pour étayer son argumentaire, il cite des extraits d’une étude du CIRANO:

« Au Québec, un enseignant gagne en moyenne 45 % de plus que le travailleur moyen québécois. Il s’agit, constatent les chercheurs, du plus grand écart des quatre régions analysées. En Colombie-Britannique, cet avantage en faveur des profs est de seulement 33 %. Il est de 44 % en Ontario et de 41 % dans les autres provinces. Autrement dit, les profs du Québec sont les mieux traités des quatre régions analysées si on compare leurs salaires à la moyenne des travailleurs. »

Il poursuit en donnant certaines données pour les infirmières :

« Les conclusions des deux chercheurs sont radicalement différentes pour les infirmières. Non seulement leur salaire est moindre en valeur absolue qu’ailleurs, mais leur traitement est aussi nettement moins avantageux par rapport à la moyenne des travailleurs. Ainsi, une infirmière au Québec gagne 38 % de plus que la moyenne des travailleurs québécois, comparativement à 46 % en Ontario et 50 % en Colombie-Britannique. L’écart grimpe à 54 % dans les autres provinces du Canada. »

Le journaliste conclut avec cette analyse  que les professeurs ne méritent pas une hausse de salaire : « Étant donné notre capacité de payer, il faudra donc trouver autre chose que le salaire pour motiver les profs. Désolé. »

Voici une liste d’éléments qu’on aurait pu analyser avant d’en arriver à cette conclusion:  

1)      Avant de publier les conclusions d’une étude, il faut toujours analyser qui finance l’étude. Bien sûr, cela ne remet pas nécessairement en cause la validité de cette dernière, mais cela met en perspective un biais potentiel. Dans le cas du CIRANO, le partenaire majeur est le Ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation. Donc, le commanditaire, c’est le gouvernement: celui qui paye les salaires des professeurs.

 

2)      Lorsqu’on met en opposition deux populations, il faut s’assurer que celles-ci sont comparables. Donc, est-ce que la moyenne de scolarisation de l’Ontario est la même que celle du Québec? En quoi peut-on faire une conclusion sur des moyennes salariales sans démontrer qu’elles peuvent être comparées?

 

3)      Qu’en est-il du niveau de scolarité des infirmières par rapport aux enseignants? Pour être infirmier ou infirmière, il y a moins de barrières à l’entrée puisque le premier niveau de scolarité minimal à obtenir est un cours technique au collégial. Donc, n’est-il pas logique de rémunérer davantage un poste qui exige minimalement un baccalauréat, une maitrise ou un doctorat dépendant des postes? Pourquoi mettre en opposition des pommes et des bananes pour sous-entendre que les personnes qui nous soignent devraient être prioritaires par rapport à d’autres? Où est le lien avec l’offre et la demande?

 

4)      Pourquoi n’a-t-on pas précisé la moyenne d’âge des groupes comparés? Il est normal qu’un groupe où la moyenne d’âge est plus élevée ait un salaire plus élevé en moyenne. Alors, où est cette donnée? Est-ce que l’étude a tenu compte de cette disparité potentielle? Y en a-t-il une? Lorsqu’un groupe peut entrer sur le marché du travail à un plus jeune âge, il est possible que le salaire moyen soit plus faible (biais temporel). Est-ce que la moyenne d’âge des populations est la même en Ontario et au Québec pour tous les groupes de travailleurs?

 

5)      Ce que l’article ne mentionne pas: les salaires comparés sont les salaires horaires. Évidemment, les professeurs ont moins d’heures « déclarées » que les infirmières ou autres groupes de travailleurs. En effet, les infirmières et certains autres groupes de travailleurs sont rémunérés pour leurs heures supplémentaires. Ce n’est pas le cas des professeurs qui sont traités à salaires fixes, peu importe les heures travaillées réellement.

 

6)      Le fait de comparer des données de deux provinces sans tenir compte de la notion fiscale est illogique. Puisque le niveau de taxation est supérieur au Québec, pourquoi comparer des salaires bruts? Comparer deux régimes fiscaux différents n’est-il pas abusif si l’écart est significatif?  En fait, l’est-il ? L’étude en tient-elle compte ?

 

7)      Exclure les conditions de travail de l’étude et de se limiter seulement au salaire ne vient-il pas totalement disqualifier la pertinence d’une telle analyse?

 

8)      Quelle est la proportion de PME et de travailleurs autonomes dans chaque province? Peu d’importance? Tout bon propriétaire de PME se verse un salaire inférieur au marché pour profiter des avantages fiscaux du versement de dividendes. Ainsi, la « moyenne des salaires » inclut-elle les dividendes?

 

9)      Quel est le lien entre la capacité de l’État de payer et la valeur d’un service? Si la population ne veut pas payer pour le service de l’enseignant, c’est son choix. Par contre, elle ne peut pas dire que la rémunération de doit pas être à la juste valeur parce qu’on n’a pas collectivement les moyens. N’est-ce pas là un raccourci intellectuel boiteux? Si on ne se le paye pas à travers un système public, un système privé l’exigera. Rien n’est gratuit.

 

10)  Les professeurs, surtout au niveau collégial et universitaire,  ont dans certains domaines une expertise professionnelle ayant une grande valeur sur le marché privé. Pour attirer des professeurs dans des domaines en demande, il faut être en mesure d’être le moindrement compétitif avec leurs autres opportunités de carrière, non?

 

11)  Le journaliste fait une conclusion sur la validité d’une hausse des salaires des enseignants de 20 % proposée par la CAQ. Cette hausse se limitait aux enseignants du primaire et du secondaire dans le programme de la CAQ. Comment en arriver à une conclusion hâtive, lorsqu’on a intégré les données sur l’enseignement universitaire et collégial dans nos hypothèses argumentaires? Ne vient-on pas polluer notre échantillon statistique de cette façon?

 

La seule conclusion acceptable de l’étude du CIRANO est la suivante : les professeurs et enseignants gagnent un revenu supérieur à la moyenne des revenus déclarés des travailleurs du Québec. Cette conclusion est vérifiable et logique. Rien de surprenant là-dedans et rien d’inacceptable étant donné les études moyennes de la population.

Bien sûr, je suis beaucoup de chose, dont un professeur. J’ai un biais de perception. Mais cette analyse du CIRANO et la conclusion du journaliste me semblent discutables lorsque l’on prend en compte les onze mises en perspectives précédentes.

 

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Classé dans :  Divers, Humeur, Société

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