Louise Bédard explore la face cachée de l’être humain dans Enfin vous zestes, une création pour six danseurs inspirée des peintures de Marianna Gartner. Un retour très attendu.

Depuis six ans, Louise Bédard se laisse porter par les univers de femmes artistes pour nourrir les oeuvres d’une série intitulée Itinéraire multiple. Chaque fois, elle fonctionne par coups de coeur pour des créatrices dont le travail entre en résonance avec son propre regard sur le monde et sur l’art. En 2002, une affinité avec la vision de la photographe mexicaine Tina Modotti avait inspiré le duo Elles. Trois ans plus tard, la pratique du collage la rapprochait de l’oeuvre de la dadaïste allemande Hannah Höch, donnant naissance à la pièce de groupe Ce qu’il en reste. Cette fois, c’est la Canadienne d’origine hongroise Marianna Gartner qui a exalté sa créativité.

"Je me sens proche de son rapport au passé et à la photo, confie la chorégraphe passionnée d’arts visuels. Elle s’inspire de photos d’archives glanées dans des bazars pour peindre des portraits que je qualifie d’hyperréalistes. Ils révèlent la singularité des personnages mais aussi leur imperfection. Ce qui m’intéresse, c’est de faire ce rapprochement entre passé et présent et de donner à voir des choses que l’on cache souvent derrière les apparences pour se montrer le plus parfait possible. L’investigation que j’ai faite pour le mouvement n’a donc rien de narcissique. Je donne le mouvement pour ce qu’il est, avec sa lourdeur, sa fraîcheur, sa clarté, son côté sombre…"

La dualité de l’être et des choses est donc au coeur de cette nouvelle oeuvre dans laquelle la scénographe Geneviève Lizotte suggère, avec des toiles encore vierges, l’idée d’identités à révéler et de vérités à exprimer pour apporter un zeste d’authenticité dans un monde où règnent le factice et le virtuel. D’abord choisi pour sa poésie et sa sonorité, le titre de la pièce, Enfin vous zestes, s’est avéré porteur d’une note subversive: en vieux français, "Z’estes!" signifierait "Je refuse". Refuser le mensonge et la superficialité, par exemple.

"Parmi les projections vidéo de David Fafard, il va y avoir une minute d’un clin d’oeil sarcastique à la téléréalité, indique Bédard. Je voulais vraiment que ce soit dans la pièce parce qu’on prétend souvent avoir une emprise sur le réel, mais quand on lit les journaux, quand on voit comment vivent nos jeunes ou des gens accrochés à leur ordinateur, on se demande quelle prise on a en vérité. Le titre de la pièce exprime ma volonté d’essayer de bien m’implanter dans le réel et dans l’instant présent."

Dans cette quête de justesse et d’enracinement, la quinquagénaire s’est elle-même dépouillée de certaines protections. Pour la première fois, on verra par moments ses interprètes évoluer dans leur plus simple appareil, et elle leur a laissé beaucoup plus de place qu’à l’habitude dans la création. "Avant, je faisais souvent improviser les danseurs mais je ne gardais rien, avoue-t-elle. Ils me donnaient parfois juste un filon à partir duquel je créais. Je voulais contrôler. Je n’osais pas prendre d’eux, par pudeur et par peur d’être contaminée par des choses qu’ils auraient faites ailleurs. Dans cette pièce-là, on sent vraiment le mini-collectif et chacun des interprètes."

Dansant sur la musique live de la compositrice Diane Labrosse, Tom Casey, Jean-François Déziel, Marie-Claire Forté, Victoria May, Ken Roy et Sarah Williams composent une brochette d’interprètes talentueux issus de diverses générations. "Il y a un passage qui se fait ainsi et un défi est lancé à tous de s’accepter et de se voir tels qu’ils sont, avec leurs limites et leur "no limit", affirme la chorégraphe. Je trouve que l’intégration des jeunes n’est pas encore suffisamment inscrite dans nos façons de faire à Montréal. Il est important de ne pas faire un balayage au profit de danseurs dans la vingtaine ou la trentaine. La communauté a besoin de modèles." Une autre façon de remettre les pendules à l’heure et de faire le lien entre le passé et l’avenir, en passant par le présent.

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