La metteure en scène Brigitte Haentjens et la comédienne Anne-Marie Cadieux s’approchent au plus près de la Douleur exquise de l’artiste française Sophie Calle. On discute avec le tandem de cette dissection méthodique d’une rupture amoureuse, et surtout de l’objet théâtral que celle-ci lui a inspiré, l’un des spectacles les plus attendus du Carrefour international de théâtre de Québec.

Liées par une amitié et une complicité artistique flagrante, Brigitte Haentjens et Anne-Marie Cadieux se sont connues à la fin des années 70. C’était en Ontario, une province où la première était venue s’établir depuis la France et où la seconde avait vu le jour. Ensemble, depuis la fin des années 90, la metteure en scène et la comédienne ont fait de belles et grandes choses: Quartett, de Müller, Marie Stuart, de Dacia Maraini, Électre, de Sophocle, Farces conjugales, de Feydeau… Alors qu’elles n’avaient pas croisé le fer depuis 2003, les voilà réunies ces jours-ci autour de Douleur exquise, un livre de Sophie Calle, artiste française de réputation internationale.

"Ça faisait longtemps qu’on voulait retravailler ensemble, lance la metteure en scène. J’avais ce projet de travailler sur Sophie Calle depuis très longtemps, mais je l’avais comme oublié. Puis c’est réapparu, sans que je sache exactement pourquoi." "On s’est fait des rencontres pendant deux semaines, ajoute la comédienne. On voulait faire une création autour de la douleur. On avait plusieurs idées. On discutait beaucoup. On a même pensé faire un faux portrait d’actrice, une fiction, mais qui évoquerait une certaine réalité, une actrice qui me ressemblerait un peu. Puis, à un moment donné, Brigitte a apporté Douleur exquise et m’a demandé si ça me tentait. Moi qui connais assez bien Sophie Calle, depuis longtemps, je ne connaissais pas ce livre-là."

À la première lecture, la comédienne a été emballée. "J’ai beaucoup aimé l’objet. Conceptuellement, je trouvais ça très intéressant. C’est après seulement que j’ai compris l’immense défi que ça représentait. Comme partition, c’est un peu paralysant, c’est comme rentrer dans un labyrinthe, c’est pire que Beckett, c’est comme faire 42 pages de chiffres. En plus, je suis presque seule sur scène. C’est la première fois que je fais ça. C’est épeurant. Heureusement, avec Brigitte, on a développé des ancrages corporels, un langage physique qui me permet de faire un parcours avec tout ça, une trajectoire physique, mentale et spatiale. Quelque chose comme un chaos organisé."

SOIS SAGE, O MA DOULEUR

Toute l’oeuvre de Calle est un savant amalgame de réalité et de fiction. L’artiste résume ainsi le principe qui a donné naissance à Douleur exquise, ouvrage publié chez Actes Sud en 2003: "Je suis partie au Japon le 25 octobre 1984 sans savoir que cette date marquait le début d’un compte à rebours de quatre-vingt-douze jours qui allait aboutir à une rupture, banale, mais que j’ai vécue alors comme le moment le plus douloureux de ma vie. J’en ai tenu ce voyage pour responsable. De retour en France, le 28 janvier 1985, j’ai choisi, par conjuration, de raconter ma souffrance plutôt que mon périple. En contrepartie, j’ai demandé à mes interlocuteurs, amis ou rencontres de fortune: "Quand avez-vous le plus souffert?" Cet échange cesserait quand j’aurais épuisé ma propre histoire à force de la raconter, ou bien relativisé ma peine face à celle des autres."

"Sophie Calle m’intéresse beaucoup, lance Haentjens. J’ai toujours tripé sur son oeuvre. Mais ce qui m’intéressait cette fois-ci, c’était la douleur, familière, celle qu’on connaît tous parce qu’on est tous passés par là. C’est d’ailleurs pour cette raison que la première partie du livre, celle qui vient avant la douleur, n’est pas représentée dans le spectacle. Ce qui me fascine, c’est la manière dont le mal, la souffrance, la blessure d’amour-propre crée l’obsession, autrement dit un désir de passer au travers." "La rupture cause un manque, estime Cadieux, un manque qui déclenche une obsession, une obsession sur laquelle il n’y a pas de contrôle possible. Cette femme raconte seulement les faits, les circonstances, le moment, et presque toujours avec les mêmes mots. Puis ça se transforme, on voit subtilement arriver des variations: un peu de colère, un peu d’ironie, de la rage, de la peine… C’est phobique. Je pense que c’est comme ça pour tous les êtres humains. On peut repasser sans cesse sur une peine d’amour, être prisonnier de ça."

"La peine d’amour, ajoute Haentjens, c’est à la fois la pire douleur et la plus banale, celle qui nous ravage le plus, qui nous ramène à une douleur fondamentale, à un abandon primal, le fait d’être expulsé du corps de sa mère. Ce que j’aime, c’est que le personnage ne s’épanche pas. Au fond, c’est comme dans la vie. On verbalise sur la souffrance, et autour d’elle, mais c’est très rare qu’on dise: "Je souffre." Au fond, la douleur est très solitaire."

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METTRE SA VIE EN SCENE

Dans une chambre d’hôtel, à New Delhi, la narratrice finit par joindre, au téléphone, l’homme qu’elle aime, celui qui devait venir la rejoindre – il avait même réservé la chambre – mais qui n’est pas là. "J’ai appelé chez lui. Il a décroché. Il a prononcé ces mots: "Je voulais venir et t’expliquer certaines choses." J’ai répliqué: "T’as rencontré une autre femme?" "Oui." J’ai passé le reste de la nuit à fixer le téléphone. J’avais jamais été aussi malheureuse." C’est comme un couteau dans le ventre, une douleur exquise, c’est-à-dire, comme le précise Le Petit Robert, "vive et nettement localisée".

"C’est assez lâche, la façon dont il la quitte, affirme Haentjens, pour ne pas dire ignoble. Ce n’est pas juste blessant, c’est aussi humiliant. Cet homme est un goujat. Cela dit, en la lisant, on se dit qu’elle le mérite un peu. Disons qu’elle est un peu pathétique. Se présenter à une première rencontre amoureuse en robe de mariée, il faut le faire! En plus, elle choisit toujours des hommes qui ne l’aiment pas. Elle a toujours des ruptures incroyables. Je pense même qu’elle les choisit pour ça, pour que ça puisse nourrir son travail. C’est peut-être juste dans son inconscient, mais il y a quand même un pattern du salaud, ou du moins de l’indifférent, assez bien établi." "Moi je ne crois pas, lance Cadieux. Je crois que c’est vrai. C’est ça qui est beau chez Sophie Calle. Il y a une fabrication après, c’est évident, mais je ne crois pas qu’elle vive les événements pour les transformer en art. Quand on voit son film, No Sex Last Night, on voit qu’elle le vit pour vrai."

Et si on parlait un peu du travail d’adaptation? "Tout d’abord, je ne voulais pas que le personnage soit une Française, explique Haentjens. Ça créait une mise à distance qui ne me plaisait pas. Elle est donc Montréalaise. Par contre, je n’ai pas beaucoup touché à la langue. Je ne voulais pas que ça devienne trop oral, trop quotidien. Il fallait garder ce côté littéraire, écrit, mais incarné. Ensuite, j’ai choisi de ne garder que quatre des nombreuses réponses à la question "Quand avez-vous le plus souffert?". Je ne sais pas exactement pourquoi, c’est intuitif. Pour le spectacle, j’ai pensé que l’alternance constante entre la narratrice et les autres individus n’était pas intéressante. Quatre, je trouvais ça parfait." Pour porter ces confessions, qui viennent à des moments charnières offrir un contrepoint à la douleur du personnage principal, la metteure en scène a choisi la comédienne Paule Baillargeon et les comédiens Pierre-Antoine Lasnier, Gaétan Nadeau et Paul Savoie.

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AU FEMININ

Chez Brigitte Haentjens, cohérence ne rime jamais avec redondance. "Comme je le dis souvent, ça ne m’intéresse pas de faire des choses que je sais faire. Je m’ennuie. Autant faire des aventures, apprendre et découvrir. Sinon on devient des artisans, des faiseurs; il y a des gens à qui ça convient, mais moi j’ai besoin d’intensité. C’est trop important pour moi, je ne pourrais pas le faire à moitié."

Ainsi, même s’il s’inscrit dans une vaste réflexion sur la douleur au féminin, sur cette capacité qu’ont les femmes à entrer dans la douleur – dans le communiqué, on parle de "douleur physique et psychique, maladie, torture, abus, intrusion violente d’un quelconque élément extérieur en soi et qui engendre immanquablement le mal-être" -, le spectacle se plonge dans une matière bien différente de celle que la directrice de la compagnie Sibyllines a l’habitude de fréquenter. Pour créer "des images scéniques afin de s’approcher de la douleur, de tenter de la définir, de s’attacher à en comprendre l’essence, de la traduire théâtralement, de lui trouver un sens", toujours selon le communiqué, se nourrir d’un épisode de la vie de Sophie Calle, ce n’est pas tout à fait comme plonger dans les destins troubles d’Ingeborg Bachmann, Sylvia Plath ou Virginia Woolf. "En effet, confirme Haentjens. Dans Malina ou dans La Cloche de verre, il s’agit plus de la douleur d’une artiste dans la création, par rapport à la féminité. Ici, c’est autre chose. Aussi, en ce qui concerne l’oeuvre, on ne parle pas de la même profondeur. Calle est beaucoup plus narcissique." Cadieux poursuit: "Sophie Calle, comme artiste, n’est pas aliénée. Elle est dans la réussite. C’est une femme complète, de son époque, reconnue. Comme femme amoureuse, peut-être qu’elle est aliénée, mais certainement pas comme artiste. Elle est en pleine possession de ses moyens, ça se sent. Du point de vue de la carrière, elle n’a rien à envier à un homme."

Sophie Calle viendra-t-elle voir le spectacle? "Ça a l’air que oui!" laisse échapper Cadieux. Puis elle se ravise et ajoute: "Peut-être." On verra bien. Il est déjà significatif que Brigitte Haentjens ait obtenu les droits. "J’ai attendu longtemps avant d’avoir une réponse. J’étais très contente que ça fonctionne. On m’a dit que j’avais de la chance. Sophie Calle ne m’a pas demandé de lire mon adaptation. Elle s’est contentée de se renseigner sur moi."

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