L’ouverture de saison se fait sous le signe de la liberté et de la révolte au Théâtre français du Centre national des Arts avec Les Justes, de Camus, dans une mise en scène épurée de Stanislas Nordey. De la très belle visite de France.

Stanislas Nordey et Wajdi Mouawad sont des noms qu’il est devenu tout naturel de prononcer ensemble. D’abord parce que ces deux-là se côtoient de plus en plus et travaillent sur les mêmes projets, comme des frères d’armes dont la complicité ne fait que s’amplifier avec le temps. Mais aussi parce qu’ils partagent le même combat pour un théâtre exigeant, luttant contre la médiocrité ambiante. Esthétiquement, bien sûr, leurs oeuvres scéniques n’ont rien à faire ensemble. Aux excès lyriques et aux images foisonnantes de Mouawad, Nordey oppose un théâtre minimaliste qui rejette très fort le spectaculaire. Mais en arrière-plan, c’est du pareil au même: il y a là deux artistes qui mettent la pensée et l’engagement au centre de leur travail, entremêlant vivement le politique et le poétique, le concret et l’abstrait, la guerre et l’amour, la terre et le ciel, les hommes et les dieux.

C’est Wajdi, d’ailleurs, qui est involontairement à l’origine du projet des Justes. Ça s’est passé lors d’une répétition d’Incendies, que Stanislas Nordey a mis en scène en France en 2008. Il raconte: "Pour travailler les scènes où Nawal et Sawda s’engagent dans un combat contre les miliciens, j’ai demandé aux deux actrices de relire Les Justes. Ces scènes-là d’Incendies évoquent un cycle de violence réciproque, oeil pour oeil, dent pour dent, et je me rappelais que ces enjeux-là traversent aussi Les Justes. J’avais pourtant en tête que cette pièce était didactique et vieillotte, mais en la relisant moi-même, j’ai bien vu que je me trompais. Les Justes se rapproche presque d’un dialogue philosophique platonicien. C’est une discussion métaphysique sur la mort, le meurtre et l’engagement."

Nordey considère donc son travail sur Les Justes comme le prolongement naturel de sa mise en scène d’Incendies. Il a réuni à peu près la même équipe d’acteurs, excepté la nouvelle venue Emmanuelle Béart, et Wajdi Mouawad lui-même, indissociable de ce travail. "Je vois chez Wajdi et Camus le même refus de la certitude, le même désir de se tromper, le même rejet du blanc et noir, mais aussi la même inquiétude devant le monde. Wajdi, comme Camus, aime la complexité de l’humain et évoque la question de Dieu sans la poser directement. Camus avait lu Dostoïevski, c’est clair, et il me semble que, comme dans Les Frères Karamazov, l’idée que "sans Dieu tout est permis" traverse son oeuvre."

Dans Les Justes, cette question métaphysique emprunte les chemins d’une autre grande question: celle de la liberté. Peut-on commettre le meurtre au nom de la liberté? C’est le tiraillement qui agite les jeunes révolutionnaires russes imaginés par Camus, dont le projet d’assassinat du tsar se heurte à d’incessantes remises en question. "Cette question du meurtre n’a pas de réponse, dit encore Nordey. Camus a connu la guerre et sait que dans chaque camp, on considère les autres comme des terroristes, et que tous ont raison. Il en fait la démonstration, montrant qu’il n’y a pas de possibilités et pas de certitudes."

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LA SCENE COMME LIEU D’ENGAGEMENT

C’est en se portant à la défense des sans-papiers dans l’aventure de l’église Saint-Bernard à Paris en 1996 que Stanislas Nordey a rencontré Emmanuelle Béart. Ils y avaient investi temps, énergie et colère, soutenant de leur mieux la lutte des immigrants africains en situation irrégulière que la France cherchait à expulser. À l’époque, les artistes avaient massivement appuyé les sans-papiers, menés par la metteure en scène Ariane Mnouchkine. Loin de se chercher une tête d’affiche pour des raisons marketing, Nordey a invité Béart, comédienne chérie du cinéma français, à se joindre à sa distribution parce qu’à l’église, il avait admiré "sa force, son courage, et la manière dont son corps pouvait se dresser pour contrer l’injustice".

Nordey croit pourtant que son engagement dans la cause des immigrants n’a rien à voir avec l’engagement qu’il peut déployer sur une scène de théâtre. "Je fais un théâtre de la pensée, une sorte de théâtre mental dans lequel je désire que le spectacle n’écrase pas la force des mots de l’auteur, que le public puisse sortir de la salle en ayant éprouvé des choses riches qui lui auront permis de réfléchir. Le théâtre ne fait pas sortir les gens dans la rue, mais il pousse à la pensée. Je pense que c’est un engagement poétique de mettre de l’avant une parole et une écriture exigeantes dans un monde de cinéma et de divertissement." Voilà encore des mots qui auraient pu être prononcés tels quels par l’ami Mouawad…


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