Frédéric Dubois et les Fonds de tiroirs continuent d’innover avec Fallait rester chez vous, têtes de noeud, pièce où le public entend penser les personnages. Télépathie théâtrale.

Fallait rester chez vous, têtes de noeud. Le titre de la pièce de Rodrigo Garcia dont sont tirés quatre des six monologues du spectacle donne le ton. "Ses shows sont souvent très controversés", précise Frédéric Dubois à propos de cet homme de théâtre d’origine argentine. À sa connaissance, on n’a encore jamais rien monté de lui au Québec. Peut-être parce que son écriture demeure intimement liée à ses mises en scène.

"Mais ce texte a une facture plus conventionnelle", objecte-t-il. Surtout, son style et son propos se prêtaient bien au projet qu’il nourrissait de travailler sur la pensée, avec des micros, dans la rue. Dans la foulée d’Où tu vas quand tu dors en marchant?, Fallait rester chez vous… lui permet de poursuivre sa réflexion sur la mise en scène de la ville et son exploration de la frontière entre la vie et le théâtre.

Cette fois, le public prend place à l’intérieur de la Bibliothèque Gabrielle-Roy, derrière la vitrine donnant sur la rue Saint-Joseph. De l’autre côté, les comédiens, munis de micros discrets, se mêlent aux passants. Puis, telle une confidence glissée au creux de l’oreille, les pensées des personnages irradient des écouteurs de chaque spectateur.

D’où viennent-elles? Est-il possible qu’un tel individu conçoive de telles idées? À quoi peuvent bien jongler les vrais quidams? "L’expérience suscite plusieurs impressions, observe le metteur en scène. Ce qui est intéressant, c’est que ça bouleverse le rapport à la représentation."

"Quand j’ai lu la pièce de Garcia, je me suis dit: "OK, ça marche", raconte-t-il. C’est écrit comme de la pensée, par explosions, en passant d’un truc à l’autre." D’autant que l’auteur dépeint des perversions que les gens ordinaires peuvent éprouver, sans pour autant oser les verbaliser et encore moins y céder. Il flirte avec les limites du tolérable, comme on le fait parfois en imagination. "Dans nos têtes, on va très loin. On se dit: "Je le tuerais." Mais on se retient", illustre Dubois. D’où la pertinence de situer cette parole dans l’esprit.

Avec ce texte, les Fonds de tiroirs (qui ont déjà présenté du Larry Tremblay, du Xavier Durringer, du Ronfard et du Ionesco) réaffirment par ailleurs leur penchant pour les modes narratifs singuliers. Plus, à la demande de Frédéric Dubois, Steve Gagnon et Jonathan Gagnon ont relevé le défi d’écrire chacun un des deux monologues qui complètent le spectacle, à la manière et sur le thème de Fallait rester chez vous…

"Garcia demande: "Peut-on changer de vie?", "Comment fait-on pour recommencer?" Chacun à leur manière, avec leurs souvenirs, leurs propos, leurs impulsions, les personnages s’interrogent: "Pourquoi est-ce si dur de changer?" "Où est-ce que ma route s’est figée?"" Pour le metteur en scène, le titre n’a d’ailleurs rien d’une invective jetée au public, du genre: si vous n’aimez pas notre show, vous n’aviez qu’à rester chez vous. Il s’adresse plutôt aux protagonistes.

À ce père qui promène son bébé, à cet intello lisant son journal, à cette jeune femme, à cette prostituée, à cette cosméticienne, il lance: "Si tu ne voulais pas te poser cette question, tu n’avais qu’à rester chez toi. Tu veux t’ouvrir au monde? Eh bien, il y a un prix à payer. Tu vas être davantage capable de mettre les choses en perspective et elles vont te sembler de plus en plus lourdes", résume le metteur en scène.

Douloureuse ironie qui, conjuguée à la manière déroutante dont les personnages expriment leur malaise, fonde l’humour du spectacle. Par exemple, le père espère pour son enfant qu’il travaille jusqu’à 15 ans et puisse ensuite vivre plein aux as. Une proposition exagérée parmi d’autres, auxquelles on ne peut cependant s’empêcher d’adhérer en partie… Pour une expérience théâtrale de transmission de la pensée inusitée.

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