La grande star du cinéma japonais Miki Nakatani fera son baptême des planches avec Le fusil de chasse de l’écrivain japonais Yasushi Inoué, mis en scène par François Girard à l’Usine C. La sémillante actrice portera seule sur la scène québécoise le petit chef-d’oeuvre épuré de son pays. Rencontre avec celle qui déplace les foules au Japon et avec le metteur en scène cosmopolite qui troque les productions mégalomanes contre un théâtre minimaliste.

Vous l’avez peut-être vue en Madame Blanche dans le film Soie réalisé par François Girard ou aperçue dans le film d’horreur populaire The Ring, mais c’est en chair et en os qu’elle interprétera le texte joué par Marie Brassard l’an dernier à l’Usine C, en version intégrale japonaise, cette fois. Malgré la notoriété et une carrière prolifique, Miki Nakatani n’a rien perdu en sincérité et en charme. L’actrice dans la mi-trentaine éblouit de sa grâce naturelle, ce qui explique peut-être qu’à l’âge de 14 ans, elle ait été remarquée par un producteur dans la rue, sonnant le début improbable de sa carrière d’actrice. Après avoir tâté de la chanson populaire, Nakatani joue à la télévision et au cinéma, devenant la coqueluche des Japonais qui la récompensent en 2007 du prix de la meilleure actrice pour son rôle dans Memories of Matsuko.

La croisée des cultures

Excusant son français imparfait, c’est avec un rire franc doublé d’un délicieux accent que Nakatani explique qu’elle a appris la langue parce qu’elle aimait les films français. Férue de voyages, l’actrice a toujours été ouverte aux cultures étrangères. Sa rencontre avec Girard sur Soie qui a lancé sa carrière internationale le confirme. « François est un réalisateur qui rassemble et élève le niveau de l’art et le travail de tous, mais n’a pas perdu le côté pur d’un enfant. » La chimie est réciproque, et Girard, qui décrit Nakatani comme une grande professionnelle, lui propose de faire sa première entrée au théâtre avec Le fusil de chasse,un événement de taille pour les Japonais. « C’est comme si Isabelle Adjani faisait sa première pièce en solo, explique Girard. C’est énorme. Quand on a fait la conférence de presse au Japon, il y avait une centaine de journalistes et toutes les télévisions étaient là pour Miki. C’est une vraie star! »

La pièce, adaptée d’un roman traduit dans le monde entier depuis sa parution en 1949, se compose de trois lettres écrites par trois femmes qui destinent leur missive au même homme. Sous le choc asséné par ce trio féminin – sa femme, sa maîtresse et la fille de sa maîtresse -, l’homme tombe en disgrâce. Universel et dépouillé, le texte demeure très japonais, suivant l’esthétique d’épuration propre à l’esprit zen. « Au Japon, on ne met pas trop de choses dans l’espace pour le faire vivre, pour pouvoir s’observer soi-même et observer les autres, explique Nakatani. Dans l’esprit zen, il y a cinq éléments importants: le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau, tous bien amalgamés dans Le fusil de chasse. François a senti cet équilibre, ce côté zen. En tant que comédienne, par contre, ça donne beaucoup de challenge. Je dois habiter l’espace. » Le metteur en scène dit s’être mis au service du texte d’Inoué qui commandait ce dépouillement. « C’est un geste très épuré, la descente aux enfers d’un homme au statut privilégié, dont la vie est détruite par trois lettres. Avant de parler de spécificité japonaise, on a voulu revenir à l’essentiel du théâtre et ce texte-là s’y prêtait. »

La pression est grande pour l’actrice qui portera seule le texte aux côtés de Rodrigue Proteauqui tient un rôle muet. L’actrice avoue avoir un peu peur, mais remercie Girard de lui avoir fait découvrir ce texte. « Ces trois femmes voient la même chose, mais l’interprètent de manière différente. La justice n’est pas la même pour chacune. Ça montre que l’être humain naît seul, meurt seul et ne pourra jamais comprendre l’autre complètement. »

Le silence des Japonais

Heureusement, l’actrice se dit bien entourée pour cette coproduction entre le Québec, le Japon et le Canada. Une imposante délégation japonaise accompagne la star qui n’a que de bons mots sur les méthodes de travail de ce côté du monde. « François est toujours optimiste. C’est très rare au Japon: les gens sont toujours pessimistes. Moi-même je suis pessimiste. C’est la première fois que je travaille dans un environnement où je peux détecter ce que les gens pensent, parce qu’en général, au Japon, les réalisateurs ne disent rien. On doit tout deviner et développer une sorte de télépathie pour détecter les autres. J’aime pouvoir dire au réalisateur ce que je pense. Ça me met en confiance. »

Quant au fait qu’un Québécois adapte un classique japonais, geste qui pourrait être reçu comme une audace pour ceux dont la réputation de culture impénétrable n’est plus à faire, Nakatani y voit plutôt une occasion de dialogue. « Au départ, la réaction des Japonais est de se demander si un Québécois peut comprendre l’esprit japonais. J’ai eu le même questionnement avant de lire l’adaptation, mais je pense que ça va donner aux Japonais une autre perspective sur leur culture interprétée par un étranger et leur permettre de l’aimer encore plus. » Girard croit que cela peut attirer la curiosité, mais ne s’inquiète pas. « Mes films ont été vus là-bas et les journalistes japonais se rappellent de tout. Je ne suis pas un inconnu, même si on demeure toujours étranger au Japon. »

En attendant la réaction des Japonais, préparons la naissance de Miki Nakatani au théâtre. Le Soleil levant se hissera en beauté sur Montréal.

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Théâtre polyglotte

Joué l’an dernier par Marie Brassard dans une version française, Le fusil de chasse est présenté cette année en japonais et prochainement en anglais. Fruit d’une coproduction entre l’Usine C (Montréal), le Théâtre français du CNA (Ottawa) et le Parco Theater (Tokyo), la pièce est manipulée depuis cinq ans par Serge Lamotheà qui Girard tire son chapeau. « On est partis d’une traduction française pour l’adapter et la ramener en japonais. Aujourd’hui, on publie un cahier en quatre langues: le japonais, le japonais phonétique, l’anglais et le français. Chaque modification se répercute dans les autres langues. On a des systèmes de sous-titres pour les spectateurs, mais en répétition, j’ai un système sur ordinateur qui me permet de suivre le texte de Miki en japonais. Sans Serge, ce genre de pirouette en quatre langues ne serait pas possible. »

Atelier de création multilingue, le projet implique autant le Québec que le Japon, qui exerce une fascination sur Girard. Il y met souvent les pieds depuis ZED,le spectacle permanent du Cirque du Soleil créé en 2008 à Tokyo, mais aussi grâce à plusieurs autres projets. « La culture japonaise est peut-être la culture identitaire la plus forte dans le monde. Le pays s’est replié sur lui-même pendant 250 ans. La mentalité insulaire vient de leur isolement, mais aussi de leur passé et des catastrophes nucléaires. Tout ça a forgé une façon de manger, de faire des maisons, des films, du théâtre, qui ne ressemble à personne d’autre. J’ai travaillé à Shanghai où j’ai fait des films à peu près comme ici, mais quand on traverse au Japon, tout change. »

Le texte ne cesse d’évoluer et de gagner en raffinement. « Il y a une perfection de joaillier dans Le fusil de chasse. C’est un petit bijou qu’on n’aura jamais fini de tailler. C’est le propre des grands textes. » Pour l’homme qui vient de mettre en scène Zarkana, le spectacle du Cirque du Soleil présenté à New York, ce travail d’orfèvre est une mise à nu qu’il trouve aussi grisante que les méga-plateaux de cirque ou d’opéra. « Dans la grandeur ou l’économie, c’est toujours le spectateur qu’on cherche. On essaie d’honorer le privilège du théâtre. »


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