En investissant le Kingdom Gentleman’s Club, La 2e porte à gauche mêle des danseurs contemporains aux effeuilleuses le temps d’une Danse à 10 hors du commun. Francis Ducharme et Clara Furey font partie des élus qui migreront vers un bar de danseuses devant un public lui aussi déraciné.

La nudité s’affiche partout aujourd’hui, une certaine nudité du moins, celle de la peau, devenue chez plusieurs chorégraphes de danse contemporaine une matière presque banale. Y a-t-il encore des zones non défrichées de la nudité, un espace d’impudeur où l’oil n’a pas encore osé pénétrer?

Investie d’une mission particulière, celle d’interroger la relation au spectateur avec des projets de danse contemporaine in situ, La 2e porte à gauche, cofondée en 2003 par Marie Béland et Frédérick Gravel, déplace les danseurs de la scène vers des lieux réels. Après avoir exploité la Place des Arts, les vitrines d’un grand magasin et l’intimité d’un appartement, la compagnie frappe à la porte d’un bar de danseuses. "On se demande si la façon dont on traite le corps, la nudité et dont on attire l’attention du spectateur en danse contemporaine a des zones communes avec le travail des effeuilleuses", explique Marie Béland, directrice de production du projet Danse à 10. "On s’intéresse à la relation intime qui se crée et se défait avec les clients d’un bar de danseuses. On ne connaît pas ça en danse contemporaine, où les gens sont assis dans le noir, à l’abri. Déplacée de l’Agora de la danse, coproductrice de l’événement, au Kingdom Gentleman’s Club, la nature de la relation devient tout autre." Huit chorégraphes ont donc été appelés à créer un spectacle dans le bar de danseuses avec les interprètes de leur choix. Ils sont onze: danseuses contemporaines, auxquels se joignent quelques comédiens et deux effeuilleuses professionnelles, présenteront sept tableaux sur la scène principale, en plus d’un numéro en continu offert dans un salon VIP. Des danseuses du Kingdom ont rencontré le groupe de chorégraphes-danseurs pour échanger sur leurs méthodes de travail, au plaisir de la jeune danseuse contemporaine Clara Furey, qui est aussi comédienne, auteure-compositrice et interprète. Elle se réjouit que le Kingdom soit ouvert les soirs où Danse à 10 sera présenté. "On va être mêlés aux danseuses. C’est un des points forts du projet, d’être tous ensemble et de voir ce qui va se passer."

Furey est jumelée au chorégraphe Benoît Lachambre qui explore la confusion des genres pour l’occasion, "une dimension peu admise dans les bars de danseuses, très hétéro-normatifs". Marie Béland travaille pour sa part sur le mauvais goût avec deux danseurs-comédiens. "C’est une satire du striptease. J’aime visiter les travers de l’art, alors j’ai choisi la voie de l’humour et de la dérision, avec un striptease qui va trop loin, mais chaque chorégraphe est allé dans une direction différente."

L’art du nu et le nu sans l’art

Francis Ducharme, qu’on a vu danser nu comme un ver, notamment dans Un peu de tendresse bordel de merde! de Dave St-Pierre, travaille avec Frédérick Gravel sur le "vocabulaire du strip qui se vide de son sens à force de répétition". Ducharme se réjouit du potentiel du bar de danseuses. "Le spectateur qui va là est franc avec lui-même. Il veut voir des gens nus, du sexe, et l’assume, tandis que les gens en danse contemporaine viennent souvent pour se rincer l’oil sans se l’avouer, sous prétexte de voir de l’art élitiste." Furey croit pour sa part que le lien qui s’établit avec le spectateur qui paye dans un bar de danseuses définit le rapport au corps et à l’impudeur. "Dans un bar de danseuses, on assume que la nudité apporte de l’argent et ça interroge sa valeur, son prix, mais ça pose aussi la question du contexte. C’est le regard qui nous définit. Quand on décontextualise un morceau d’art, qu’est-ce qui reste?" Marie Béland abonde dans le même sens. "Quand on a acheté un billet de danse contemporaine, on ne voit plus la façon dont le corps est traité parce que c’est une ouvre d’art et ça justifie bien des choses!"

Danse à 10 réunit donc deux univers qui partagent le terrain commun de la danse, mais divergent dans leur perception de la pudeur. Marie Béland a vu les danseuses du Kingdom déroutées par ce que les chorégraphes leur demandaient de faire. "La danseuse nue doit être sensuelle, sexuelle et toujours sous son plus beau jour, alors qu’ici, on leur demande quelque chose de plus triste ou sombre au niveau émotionnel. Elles ne sont pas habituées." Betty Wilde, qui a dansé quelques années au Kingdom, travaille avec la chorégraphe Mélanie Demers. "J’ai découvert la nudité psychologique avec ce projet. On explore la faille qui se crée chez une danseuse quand le métier devient lourd et blessant. On montre sa vulnérabilité." Elle croit que Danse à 10 pourrait faire tomber des tabous autour des danseuses nues qui ne sont pas toutes alcooliques, "pimpées" et antiféministes, promet-elle.

Furey voit plusieurs parallèles entre les deux mondes. "Dans les deux cas, on fait de l’argent avec notre corps. La danse contemporaine, c’est un autre commerce du corps, quoi qu’on en dise. On remarque par contre que les danseurs contemporains sont à l’aise de se montrer topless dans le bar pour répéter, contrairement aux filles qui travaillent ici, qui le font quand c’est le temps du numéro mais sont moins à l’aise autrement."

Va pour le déshabillage, soit, mais encore faut-il s’entendre sur la manière. Pourrait-on dire qu’il y a quelque chose de plus impudique en danse contemporaine qu’au bar de danseuses? "Les effeuilleuses sont nues, mais c’est très léché, enrobé, tandis que des Dave St-Pierre et Daniel Léveillé travaillent avec leurs interprètes dans une lumière hyper crue et des positions grotesques qui n’avantagent pas toujours le corps, affirme Marie Béland. Leur proposition est plus sale, moins esthétisante et j’ai parfois l’impression que le corps est ainsi plus déshabillé, mais que le spectateur ne voit pas forcément ça comme osé parce que le contexte est politically correct." Ducharme définit aussi l’impudeur autrement que par la seule nudité. "Je dis souvent que baisser ses culottes, y a rien là, mais baisser ses culottes émotives, c’est le big deal! Montrer vraiment qui tu es, ça demande plus de courage et d’impudeur."

Entrez dans l’isoloir

Poussant l’audace jusqu’à son comble, là où le public devient client, Danse à 10 propose l’expérience de l’isoloir. Les spectateurs sont invités à choisir un danseur qui leur fera une danse dans l’intimité d’une cabine privée pour la somme de 10$. "Le spectateur va avoir un moment privilégié avec le danseur, caché des autres, de la même façon que ça se passe avec les effeuilleuses", explique Marie Béland. La relation devient donc intime et commerciale. "Pour un danseur, danser pour un public ou une seule personne, c’est vraiment très différent, pense Ducharme. Dans un mini-espace, on partage une intimité. Moi, j’adore ça! Ça nous confronte à nos limites. Je pense que les stripteaseurs et stripteaseuses jouent beaucoup avec les limites. Il y a la tentation d’aller toujours plus loin pour l’argent." Selon Betty Wilde, l’expérience d’un bar de danseuses passe par la cabine privée. "En isoloir, tu as ton client en otage. Il y a un jeu de pouvoir très fort et on va jouer avec ça." Et les limites, où sont-elles pour des danseurs comme Ducharme et Furey? "Il n’y a pas grand-chose que je refuserais de faire, dit Clara Furey, mais ça dépend du contexte et de qui me regarde. Il faut que je comprenne ce que je fais et que j’y consente."

Danse à 10 propose donc d’entrer dans l’intimité des danseurs nus avec l’espoir que certaines résistances tombent face au milieu interlope. Le public fait partie intégrante de l’expérience, car sans son regard, les corps dénudés perdent tout leur sens. Ouvrez l’oil, car vous faites partie du spectacle.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 17

  • 16 septembre 2011 · 06h51 F.

    Je ne comprends pas! Je trouve que l’on se permet bien des choses au nom de « l’expérience artistique ». Je comprends qu’ils veulent explorer de nouveaux contextes, les lieux publics, les vitrines. Oui, pas de problème, mais le bar de danseuse, un milieu qui encourage la prostitution. On ne se fera pas croire que les bars de danseuses ne font pas parties de ce milieu. J’aime les artistes qui osent provoquer des choses, mais cette fois-ci je ne peux m’enlever de la tête tout le manque de respect qui règne dans le milieu du sexe payant.

    • 16 septembre 2011 · 22h14 Martin Thisdale

      Tout à fait d’accord avec vous. C’est complaisant et, loin de susciter la réflexion, pour moi, ce spectacle tend ou semble tendre à encourager les activités de ce milieu.

      Martin

    • 16 septembre 2011 · 22h56 Robert St-Amour

      En effet le défi est de taille et plein de risques mais l’équipe de création devrait être à la hauteur. J’y reviendrai après y avoir assisté.

    • 19 septembre 2011 · 22h09 Alain Fortaich

      Vous avez vos appréhensions, F, concernant la prostitution déguisée dans ce milieu et le manque de respect mais sachez que le premier numéro que la metteure en scène présentait était bien une critique : la ou le chorégraphe mettait en évidence, pardonnez-moi la grossièreté de l’expression, le fait de faire du cash avec son cul. Quant à la danseuse, elle était vêtue tout au long de sa prestation d’une culotte pleine (pas un string). Bref, de bon goût avec en arrière-fond une réflexion sociale pertinente.

  • 17 septembre 2011 · 22h57 Melanie Caniklle

    Je ne veut même pas voir la pièce. Juste la description m’insurge.

  • 18 septembre 2011 · 10h49 Éric Lafrance

    Le show provoque déjà des réactions avant même d’avoir été vu. C’est le but de l’art, provoquer la réflexion et les émotions, non? Hâte de voir ça (si je trouve des billets…)!

  • 18 septembre 2011 · 14h15 caroline

    Je crois qu’au fond, l’idee c’est justement de voir le spectacle pour se confronter a la realite des travailleuses du sexe, questionner nos prejuges et mettre en doute l’image simpliste et facile qu’on entretient. En tant que feministe, je considere que ses filles gagnent a se qu’on essai de comprendre leur situation, qu’on arrete de les culpabiliser/victimiser et qu’on s’y interesse juste un peu plus… et que l’art investisse un bar de danseuse, sorte des lieux clos de diffusion pour mettre en lumiere des enjeux reels, me rappel pourquoi j’aime l’art! Tres hate de voir!

    • 20 septembre 2011 · 13h23 Alain Fortaich

      Bon séjour dans l’isoloir… Avec Francis Ducharme ou les preux chevaliers?

  • 19 septembre 2011 · 13h11 Diane L

    Bonjour,

    La photo sur le site internet ça passe, mais sur la une de votre journal… qui est distribué dans les bibliothèques à la vue de tout le monde, je trouve ça déplacer et choquant…

    • 19 septembre 2011 · 16h18 Jenous

      Il faut voir, expérimenter, y réfléchir et par la suite commenter. La danse existe et la nudité aussi. Arrêter de vous convaincre du contraire c’est ridicule!
      C’est vos réflexions stupides que je trouve choquante.

  • 20 septembre 2011 · 05h41 Donatien

    Contrairement à bien des gens qui critiquent ce spectacle, moi, je l’ai vu. Pas de quoi fouetter un chat. Certaines prestations — celle de Betty Wilde et Angie Cheng, notamment — traduisaient une certaine audace, mais aussi une créativité certaine. Les danseuses savaient vraiment danser. Par contre, je n’ai perçu aucune démarche artistique dans le numéro du mec qui répétait sans cesse «I’m gonna f*** your girlfriend», suivi de «your mother», suivi de la smala au complet. Le numéro des deux chevaliers qui se battaient en se dévêtant mutuellement aurait pu être présenté au Festival Juste pour rire.
    Bref, ne fût-ce du lieu où il est présenté, ce spectacle passerait tout à fait inaperçu. Alors la question qui demeure, et qui tracasse bien du monde, c’est pourquoi il existe des bars de danseuses. Et ça, ce n’est pas le but d’une chronique artistique.

    • 20 septembre 2011 · 11h49 Martin Thisdale

      Jenous, restez quand même poli ou polie (je ne sais pas)! Ces réflexions stupides comme vous dites sont des opinions tout aussi valables que la vôtre. Pour ma part, mon avis sur ce spectacle était relié à un malaise que je ressentais face à ces femmes qui peuvent se sentir exploitées et humiliées à travers tout ça! Maintenant, le spectacle a certainement sa raison d’être puisqu’il apporte une réflexion en provoquant, c’est vrai! Je ne voudrais pas retourner dans les années 60 quand le maire Drapeau avait fait emprisonner des danseuses africaines qui dansaient les seins nus. Par ailleurs, je ne sais pas quand les gens vont apprendre à faire un débat sans insulter les autres. C’est comme en politique et dans le sport, n’est-ce pas!

    • 20 septembre 2011 · 13h19 Alain Fortaich

      Alors la question qui demeure, et qui tracasse bien du monde, c’est pourquoi il existe des bars de danseuses. Et ça, ce n’est pas le but d’une chronique artistique. dites-vous Donatien.

      À votre interrogation, j’affirmerais sans ambage que les bars existent car ils répondent à un besoin ; besoin de voyeurisme de l’homme et besoin de séduction de la femme qui s’engage dans une lutte de pouvoir et/ou de domination.

      Je pense, toutefois, qu’une telle interrogation peut s’inscrire dans une chronique artistique puisque l’art a une portée sociale par définition..

      Par ailleurs, il est vrai que la chorégraphie de Betty Wilde et Angie Cheng était superbe; la tristesse et la perte de soi, d’équilibre était d’une justesse touchante.

    • 12 octobre 2011 · 21h40 Julie

      En réponse à ton questionnement sur le numéro des deux gars, c’était précisément une satire du striptease qui « va trop loin ». C’est mentionné dans l’article.

  • 21 septembre 2011 · 19h47 Robert St-Amour

    Commentaire sans malice. Alors que les oeuvres violentes dans tous les sens du terme suscitent très peu de réactions, cette oeuvre portant sur la nudité et l’utilisant provoque pas mal plus de réactions. Surprenant !!!! ????

    • 12 octobre 2011 · 21h49 Julie

      Je suis tout à fait d’accord! On critique ce spectacle alors qu’il veut justement démystifier les tabous et les préjugés de la danse nue. La parution sur la couverture peut être choquante pour certains, mais si on regarde les autres magasines sur un présentoir, on trouve, par exemple, un numéro de Elle Québec avec la comédienne Mélanie Blais, à moitié nue, juste pour dire qu’elle est à l’aise avec son corps même après un accouchement… Bravo ma grande. Derrière les Cool! et les Yoopa, il y a les magasines porno aussi (J’ai travaillé dans un dépanneur, alors j’en ai vu de toutes les sortes).
      Donc, il ne faut pas dire que ce spectacle n’est qu’une autre façon de vendre du « cul », parce que, connaissant le travail de Frédérik Gravel, Nicolas Cantin et Dave St-Pierre, ce qui sera montré n’a rien d’érotique ou d’attrayant : ce sont des corps brisés, noués, torturés. Ces chorégraphes font un travail magnifique dans leur recherche sur le corps et sur les différentes facettes de l’être humain en général.

  • 17 novembre 2011 · 15h51 sandro

    J’ai tout simplement adoré. Je suis si content de voir que des nouvelles idées peuvent encore éclores. J’aimerais en voir encore et encore, car c’est la premi;re fois que je vais voir un spectacle de danse dans un club des danseuses nues et c’est également la premi;re fois qu’un club des danseuses nues offre un spectscle de danses contemporaines. J,en ai eu pour mon argent et je ne suis meme pas aller dans un isoloir.
    Merci et tenez moi au courant s.v.p.

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