Ode à la bravoure des visionnaires qui élèvent leur idéal contre une société menée par la cupidité, Contre le temps injecte de l’espoir et de la veine révolutionnaire.

Le front tourné vers l’avenir pendant que ses pairs s’évertuent à anticiper le présent, l’oeil cuisant de la fièvre incurable des esprits exaltés par les feux de la révolte, Évariste Galois incarne le parfait héros romantique épris de liberté et d’absolu. Presque ignoré de l’histoire des sciences, ce mathématicien français du 19e siècle a pourtant révolutionné l’algèbre moderne grâce à son traité sur la théorie des groupes. Geneviève Billette a d’ailleurs choisi de concentrer sa pièce sur la nuit où Galois, tout juste libéré d’un emprisonnement dû à ses idées antimonarchiques, s’affaire à réécrire ce traité avant d’être provoqué en duel par son ami Augustin (merveilleux Benoît McGinnis). Ce dernier, pressé de trouver des applications concrètes à la science en fier représentant de l’utilitarisme de son temps, est fâché de voir Évariste sacrifier sa vie sur l’autel de son idéal abstrait, à l’instar de la mère du jeune héros (excellente Monique Spaziani), qui engage les hostilités contre cet enfant rebelle qui joue avec la mort.

C’est donc sous le tic-tac obsédant de l’horloge que s’ancre cette oeuvre au long souffle digne des grands drames romantiques d’Hugo, ambitieuse et inspirée par le choc des idées et de la réalité, la fragilité des utopies et des rêves tenus à bout de bras par le jeune Galois incarné avec une brillante fébrilité par Benoît Drouin-Germain. Sa quête de liberté et de justice en face d’une société qui voit naître, en accord avec la révolution industrielle, la course au progrès à tout prix a de troublants échos dans la révolte des indignés d’aujourd’hui.

Aux côtés du héros radical, le spectre du mathématicien Fourier (tordant Benoit Gouin), Gérard de Nerval (délicieux Bruno Marcil) et la prétendante du jeune génie (désopilante Kim Despatis) ajoutent une touche d’humour et de légèreté à la pièce au ton grave. Le texte imposant de Billette, poétique et truffé d’inspirantes réflexions sur les limites des idéologies progressistes et la courageuse résistance que des têtes frondeuses opposent au pouvoir, au péril de leur vie, se déploie avec envergure dans la mise en scène magistrale de René Richard Cyr, loin des reconstitutions historiques figées. Toujours présents sur scène, les acteurs sont plongés dans un espace hors du temps où se rejoignent les vivants et les absents. L’élégante scénographie picturale de Jean Bard ajoute au climat de grandeur et de liberté avec, en toile de fond, un paysage hivernal au ciel blanc qui élargit l’horizon et diffuse une lumière aveuglante, écho de la ferveur brûlante du génie incompris, ancêtre de nos indignés, tout droit sorti du Paris de 1832.

Un héros romantique, notre aïeul indigné Critique par - 2011-11-16
Cote: 4

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  • 20 novembre 2011 · 08h43 pierre dubois

    Fractions et frictions

    Si l’une des missions du théâtre est d’éduquer, Le Théâtre d’Aujourd’hui élève d’un cran son jeu tout en divertissant l’Histoire. Combinaison formellement gagnante. Le propos eut pu être radicalement mathématique, mais la langue vive et suave de Geneviève Billette a su mystifier le mythe d’Évariste Galois par la seule présence de Fourier (excellent Benoit Gouin en spectre remueur d’éclairs d’ombres), ce chercheur de l’harmonie universelle revenu de l’au-delà pour extirper le traité révolutionnaire du jouvenceau illuminé. Non sans le perdre puisqu’à l’aube chante le cygne l’invitant à un duel, voire le signe d’un corps fini et d’un suicide déguisé. Il aura achevé son œuvre pérenne comme il a conclu sa trop brève vie : d’un coup d’éclat! Son épitaphe personnelle en témoigne: « Brillant éclat, dans l’effroi de la tempête, enveloppé à jamais de ténèbres ». Tiens, surgit Nerval par permutation!

    Benoit Drouin-Germain, fébrile polymôme supérieur, campe au premier degré un Évariste bon champion, tel son prénom, et le transforme en machine à raisonner dans la fulgurante trajectoire du génie furieux. On n’arrête pas le progrès et la folie au XIXe. Les personnages empruntent la scène, devenue l’autoroute linéaire de demain, pour rendre hommage au scientifique mal-aimé, peut-être maudit pour cette époque primitive et hostile méprisant les cerveaux extasiés, solitaires, silencieux, mélancoliques et romantiques, sortes de pythies modernes ou d’utopistes blancs-becs prêts à stopper la marche à vide des idées, à bousculer la science au plus profond de ses racines, dans sa plus totale vérité de l’infiniment obtus. Si Évariste n’avait pas bu les chiffres, se serait-il autant saoulé d’algèbre? À vouloir résoudre tous les problèmes de son siècle, symboliquement, il n’a pas réglé les siens.

    Une folle équipée pour souligner le travail phénoménal de cette aventure elliptique : tant pour la mise en scène décloisonnée de René Richard Cyr, tant pour la scénographie longitudinale de Jean Bard, tant pour les costumes recomposés gris-blanc-noirs de Marie-Chantale Vaillancourt, tant pour les éclairages blafards d’Erwann Bernard, tant pour la musique évasive d’Alain Dauphinais, tant pour la vision du Théâtre d’Aujourd’hui.

  • 23 novembre 2011 · 23h17 Denis Lebel

    Contre le temps constitue une performance d’acteurs dans une mise en scène bien articulée qui lubrifie à merveille les continuels sauts chronologiques de la pièce. La création de Contre le temps de Geneviève Billette au Théâtre D’Aujourd’hui est un assemblage d’histoire des sciences, de passion et de faits vécus par le mathématicien Évariste Galois, constats dont plusieurs sont encore d’actualité. La pièce donne une idée plutôt juste par qui et de la façon par laquelle la science et les connaissances évoluent. Le défi relevé de façon magistrale par l’auteure à été de réunir dans une pièce sur ce mathématicien du XIXe siècle, l’authenticité historique et la fougue du protagoniste pour en faire une création dramatique de grand intérêt tant pour le public en général que pour le public scientifique dont je suis. Les costumes d’époque sont dans toutes les nuances de gris possible, y compris le pied de poule et le jacquard. Une création remarquée et remarquable d’une grande originalité. La performance de Benoît Drouin-Germain en Évariste Galois est magistrale, fougueuse, à l’image du héros romantique. Le jeu des Gouin, McGinnis et Spaziani est aussi remarquable d’intensité, de dynamisme et de justesse tel qu’on pouvait l’attendre de ces excellents comédiens. Une pièce à voir. Sur tous les plans (texte, jeu, mise en scène, scénographie), la création québécoise de la saison à mon avis.

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