Rarement joué au Québec, le dramaturge suédois August Strindberg sera monté par Gregory Hlady, réputé pour son théâtre expressionniste et baroque. Le portrait conjugal destructeur que dresse l’auteur scandinave dans La danse de mort se transforme en cauchemar fellinien. Paul Ahmarani et Danielle Proulx seront de la partie.

Rivés l’un à l’autre, se détestant avec passion, Edgar (Denis Gravereaux) et Alice forment un couple maudit lié par la haine après 25 ans de mariage. Ils attendent la mort et se déchirent en face d’un visiteur, Kurt, un mystérieux cousin revenant d’Amérique, témoin de leur terrible autodestruction. Loin de l’austérité bergmanienne et du réalisme psychologique auxquels on pourrait associer ce texte signé par le maître scandinave de la désillusion, lui-même survivant de trois mariages désastreux, la lecture du metteur en scène Gregory Hladyamène le texte vers d’autres cieux. « On prend la trame comme un conte infernal ayant pour thème le couple pervers, explique Paul Ahmarani, qui incarne Kurt. Il n’y a pas de psychologisation avec Gregory, c’est nous, les acteurs, qui devons rendre les choses crédibles dans la folie, l’onirisme, le symbolisme et dans ce caractère exacerbé qu’on pourrait dire expressionniste. »

La pièce, écrite par Strindberg en 1901, marque le passage de l’auteur du naturalisme vers un expressionnisme qui imprégnera son oeuvre par la suite. « C’est une vraie descente aux enfers », explique Danielle Proulx, qui rappelle que le titre initial de la pièce était Vampires. « C’est dans cet univers fantomatique que nous amène Gregory. On n’est jamais dans le réalisme d’une relation de couple. On est morts, et on est dans une espèce de purgatoire où on tourne en rond, où on revisite notre malheur. Kurt revient d’Amérique, comme un ange déchu, pour nous faire passer vers autre chose, mais on l’attire dans notre malheur. On est dans le symbolisme et l’animalité. Je deviens une espèce de mante religieuse qui s’agrippe à Kurt. Ils sont prisonniers d’une toile d’araignée, se débattent, et c’est qui va manger qui. »

Plutôt que de privilégier l’analyse psychologique de ces personnages sadiques, véritables prédateurs carburant à l’hostilité, Gregory Hlady s’est attardé à la dimension symbolique de ce récit qui peut se lire en marge du réel. « Le texte va tellement loin dans la perversion et la situation des personnages, seuls sur une île, prisonniers d’une forteresse, c’est tellement improbable qu’on atteint quelque chose d’onirique, croit Paul Ahmarani. Il y a des indices ici et là dans le texte pour nous dire que ce n’est pas vrai, que c’est un symbole de l’enfer conjugal. On vit des rites de passage pour expier nos fautes. Moi, c’est ma culpabilité envers mes enfants. Eux, ce sont deux démons. Lui est un monstre de manipulation, un être complètement cruel et pervers. Elle est un monstre d’orgueil. On est au niveau symbolique, mais parfois, on entre dans la comédie. Il y a des bouts où on est presque dans du cinéma muet de Chaplin ou de Breyer. C’est vraiment risqué! »

Fête morbide

Mêler la comédie à la tragique désillusion de ce trio désespéré n’est pas une mince affaire. Le couple a coupé les ponts avec toute l’humanité et s’est séparé de ses enfants pour ne pas les détruire. C’est dire l’ampleur de sa débâcle et l’amertume de l’auteur à l’humour vitriolique. « C’est plus fort que l’ironie, c’est un humour sardonique, soutenu par la haine, tellement dévastateur, avance Danielle Proulx. Mais entre deux féroces attaques, les personnages enlacent des danses, noires bacchanales qui basculent en scènes festives et délirantes, presque felliniennes, qui font la signature du metteur en scène. « On est dans un univers cauchemardesque, alors comme dans les rêves, il n’y a pas de déplacements ou d’actions logiques et c’est extrêmement déstabilisant, confie l’actrice, qui se frotte pour la première fois au travail unique de Hlady. Ça va dans toutes sortes de directions. Il y a des moments où on est dans du Grand Guignol, d’autres moments, dans du Bergman. Gregory veut qu’on soit dans une détente où tout peut arriver. »

Ahmarani connaît pour sa part les expérimentations du metteur en scène avec qui il a joué Coeur de chien de Boulgakov, et plus récemment, La noce de Brecht. « Gregory, c’est comme un band de rock: d’un album à l’autre, on retrouve ses obsessions sur le rêve, les images surréalistes, les symboles, le sous-texte qui est joué avant le texte. C’est gros, baroque, bruyant, bordélique, quasiment circassien! Comme une fanfare! J’aime travailler avec Gregory, mais il faut aimer vivre dangereusement. »

Créée à Berlin en 1912 (l’année de la mort de Strindberg, dont on célèbre cette année le 100e anniversaire), La danse de mort est ressuscitée sur nos planches dans une lecture sans égale, où les vampires suédois croisent la démesure d’un metteur en scène à l’imaginaire foisonnant.

Du 20 novembre au 15 décembre
Au Théâtre Prospero

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