Les Turcs gobeurs d’opium sortent pic et pelle pour exhumer Ce qu’on enterre. Voir a assisté aux répétitions.

"OK, on va enterrer Sébastien là!" commande l’auteur, metteur en scène et Turc gobeur d’opium en chef, André Gélineau, à sa distribution avant de commencer la première véritable répétition de Ce qu’on enterre dans une des salles du Centre des arts de la scène Jean-Besré. Sébastien David, gringalet aux traits anguleux, effectue un tour de reconnaissance du décor puis se recroqueville en position foetale dans un trou aménagé à même la scène. L’éclairagiste et scénographe Simon Vincent plante sa pelle dans un monticule de paillis avant d’ensevelir le téméraire comédien.

Quelques mètres plus loin, Alexandre Leclerc enfile son costume d’archéologue, une grande salopette blanche qui, couplée à sa barbe indomptée, lui donne les allures d’un terroriste de bande dessinée. Derrière ses machines à rythmes installées en fond de scène, le musicien Yann Godbout (Half Baked) arbore un accoutrement semblable. Plus loin, Jean-Moïse Martin, simplement vêtu de son caleçon, enfile un dossard de brigadier. Sarianne Cormier l’observe avec l’oeil qui lui reste, celui qui n’est pas caché par un couvre-oeil de pirate. Impatiente, Emmanuelle Laroche fait bruyamment les cent pas, des talons hauts vertigineux vissés aux pieds. Le gentleman du théâtre estrien Patrick Quintal s’arrête devant moi et me salue cordialement, sans que je ne puisse détacher le regard des souliers à pois – des souliers de femme! – qu’il porte. J’ai le tournis.

"On ne voulait pas s’empêtrer d’éléments réalistes", m’avait pourtant prévenu Gélineau en entrevue quelques minutes plus tôt. "Une femme aurait pu, bien sûr, incarner le rôle qu’incarne Patrick. Pour nous, ce qui était important, c’était d’avoir accès à l’énergie, à la dureté du personnage. On a aussi voulu installer un décalage. Qu’un homme joue avec sa grosse voix un personnage féminin aide à créer cette distorsion."

Trafiquer avec le cosmos

Difficile de résumer l’intrigue de Ce qu’on enterre. On pourrait bien vous dire qu’il s’agit de l’histoire de Daisy qui, 25 ans après la fin de son histoire d’amour avec Adrien, binoclard lecteur d’encyclopédies, revient dans la ville de sa naissance, mais ce ne serait que gratter la surface de cette étrange partition qui s’autorise une part d’irrésolution, trafique avec le cosmos et se collette au plus grand que nature. Ce ne serait que dire peu de ce drame onirico-halluciné dans lequel s’invitent maladie de Lou Gehrig, dinosaures et jeux sexuels scabreux.

On vous dira plutôt qu’aucun des spectacles de la compagnie phare du jeune théâtre de création sherbrookois n’a été aussi obsédé par cette fatalité universelle qu’est la mort. "Je me souviens quand j’étais à la maternelle, on nous avait montré, pour nous expliquer comment se comporter après un accident d’autobus, une vidéo de type gouvernemental, mais très trash, où les enfants se bousculaient, avec des notes de piano désaccordé en trame sonore", raconte Gélineau, un hypocondriaque qui se soigne. "C’était vraiment too much. Dans l’autobus, je priais toujours pour qu’on n’ait pas d’accident. J’avais l’impression que tout le monde pouvait mourir tout le temps."

Premier texte des Turcs infléchi par l’imaginaire d’autres dramaturges, ceux en l’occurrence de Sarah Berthiaume et de Catherine Léger, avec lesquelles Gélineau a collaboré, Ce qu’on enterre prend la mesure de l’écart entre ce à quoi deux enfants étaient promis et les adultes qu’ils sont devenus. "Connais-tu la série britannique Up? Un documentariste est allé poser une série de questions à un groupe de jeunes. Tous les sept ans, il retournait les voir pour leur poser les mêmes questions. C’est intéressant parce qu’il y en a qui ont des trajectoires très linéaires. Il y en a d’autres qui ont des parcours hyper sinueux, comme ce kid allumé, petit bouffon de sa classe, qui à l’adolescence développe des problèmes mentaux, traverse une vie de bohème dans la vingtaine puis devient politicien dans la trentaine. Je me suis mis à repenser à qui j’étais à la maternelle, ce vers quoi je pensais me diriger, pour écrire des scènes très courtes, que j’ai soumises à Sarah et Catherine."

Chose sûre, à la petite école, André Gélineau ne se doutait sûrement pas qu’il demanderait un jour à un scénographe de balancer "juste un peu plus de paillis… à gauche" sur un comédien, comme il le fait juste avant que la répétition ne débute. On a vu pire destin.

Du 16 novembre au 1er décembre
Au Théâtre Léonard-Saint-Laurent


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