Certaines rencontres imprévues font naître de grands projets. Après être restée dans l’oubli pendant 60 ans, l’immense toile peinte par Dalí pour son ballet Mad Tristan, inspiré de Tristan et Iseult, remonte sur scène dans un spectacle écrit et mis en scène par Daniele Finzi Pasca et produit par sa complice Julie Hamelin. Le maître du cirque onirique fait revivre le surréalisme dans La Verità, une oeuvre acrobatique née du croisement inattendu entre la peinture et l’acrobatie. 

Daniele Finzi Pasca et Julie Hamelin mijotaient un nouveau projet dans la lignée de leur Trilogie du ciel créée avec le Cirque Éloize (Nomade, Rain et Nebbia) et de la fresque Donka – Une lettre à Tchekhov, créée pour le 150e anniversaire de naissance du dramaturge, lorsqu’un ami mit à leur disposition un tulle restauré, peint par Salvador Dalí en 1940. La toile, qui fait 9 mètres sur 15 mètres, servit de tableau d’ouverture au ballet Mad Tristan, présenté au Metropolitan Opera de New York, dont le peintre signait le livret, le décor et les costumes. Il n’en fallait pas plus pour que l’œuvre devienne le point de départ d’une création sur le thème de la vérité, un concept traqué par les peintres comme par les acteurs. «Une des pistes intéressantes était le fait que l’épopée amoureuse de Tristan et Iseult n’ait jamais été représentée dans un théâtre acrobatique ou un cirque contemporain, explique Finzi Pasca, mais en étudiant la toile, on a aussi découvert plusieurs correspondances avec notre travail, comme le fait qu’il y ait des personnages voilés. Nos acteurs, chanteurs, danseurs et acrobates ont toujours joué autour de l’idée du voile.»

[Voyez la galerie photos du dévoilement de la toile La Verità]

Sans être un commentaire sur l’œuvre du peintre espagnol, La Verità y fait de nombreux échos. «On ne décrit pas la peinture de Dalí, ce n’est pas une didascalie de la toile, mais le rideau devient le 14e artiste sur scène.» Pour ceux qui connaissent l’œuvre du surréaliste, La Verità foisonne d’éléments daliniens, de ces personnages mythologiques qui semblent surgir du rêve, mais conserve la signature de Finzi Pasca et de son équipe de créateurs. De nouveaux instruments acrobatiques font leur apparition, dont L’Œil, créé par le scénographe Hugo Gargiulo et La Zig, une immense roue basculante conçue par Tony Vighetto. Accompagnée d’une maxime de leur cru: «La vérité est tout ce qu’on a rêvé, qu’on a vécu, qu’on a inventé, tout ce qui fait partie de notre mémoire», l’œuvre joue sur la notion de vérité et celle du rêve, centrale chez Pasca. «Le rêve de Dalí est très différent du nôtre, explique-t-il. Il est plutôt comme un voyage intérieur et psychanalytique, un cauchemar qui fait sortir les paranoïas. Pour nous, l’onirisme est un envol presque mystique, un enchantement. C’est comme si on était deux plaques tectoniques qui se frôlent, deux mondes qui s’observent. On provoque un peu la charge dramatique de Dalí, mais on ne sera jamais aussi provocateurs que lui! La clownerie permet d’exagérer les éléments dramatiques au point qu’ils deviennent comiques. On amène, par exemple, la symbolique sexuelle à un niveau plus enfantin, un peu crétin, dans un jeu qui donne de la légèreté à tout ça.»

La légèreté est au cœur du «théâtre de la caresse» développé par Pasca et Maria Bonzanigo au sein du Teatro Sunil, dans les années 80. L’approche très humaine travaille la présence des interprètes, une technique du geste invisible héritée du clown qui suit le créateur depuis ses débuts. «On part de l’idée que les acteurs sont empathiques et entrent en résonnance avec le public. On cherche à ce que l’interprète s’accorde au spectateur», explique Pasca. «Daniele dirige les acteurs par le toucher et très peu par la parole, ajoute Julie Hamelin. Du coup, ça fait ressortir une panoplie de surprises et d’émotions.» Ce théâtre physique joue sur la mémoire du corps pour créer des images évocatrices qui viennent toucher des fibres précises chez le spectateur, que ce soit dans un monologue ou dans un opéra à grand déploiement. Peu importe l’ampleur du projet, Pasca reste fidèle à son approche de la caresse.

Au-delà de l’apparence

Bien que l’onirisme soit chez lui moins noir et torturé que chez Dalí, le travail du metteur en scène d’origine italienne n’en demeure pas moins proche des explorations surréalistes du vrai qui, sur scène, se construit à partir du faux, rappelle-t-il. «La vérité se trouve toute dans notre tête, le reste n’est qu’apparence. L’acteur représente la mort, la souffrance ou la joie sur scène, et le dialogue avec une peinture nous fait réfléchir au rapport du peintre à la réalité, qu’il représente lui aussi. Deux familles de représentation se rencontrent sur scène dans La Verità, un spectacle plus acrobatique que nos précédents, où j’utilise une superposition d’images, un peu comme le surréalisme, un terrain fantastique pour être mêlé au discours acrobatique qui travaille aussi sur l’évocation.»

Arrivé par hasard sur leur table de travail, le tulle de Dalí a donc renouvelé la réflexion de l’équipe de Pasca sur la notion de vérité et de réalité. Après avoir travaillé sur de grands opéras, dont Aïda, présenté au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg en 2011 et Pagliacci, créé au Teatro di San Carlo de Naples en 2011, l’équipe a choisi de rassembler ses membres autour d’une nouvelle enseigne, la Compagnie Finzi Pasca, fondée en 2011 avec Maria Bonzanigo, Hugo Gargiulo, Antonio Vergamini et Julie Hamelin. «C’est la suite d’une longue collaboration sur de nombreux projets dans différents mondes: l’opéra, le cirque, des projets plus théâtraux, explique Hamelin. On a voulu rassembler tout ça sous un même chapeau et utiliser le même noyau d’acteurs pour Donka et La Verità, qui joueront en alternance. On avait envie d’être proches des artistes et de les suivre en tournée.»

Désormais installée à Lugano, en Suisse, la compagnie reste très attachée au Québec. Une forte présence québécoise se remarque d’ailleurs dans La Verità, dont plusieurs des 13 interprètes. Réaffirmée dans sa vocation artisanale, la grande famille de Finzi Pasca se retrouve donc réunie «dans un plus grand bateau» qui va poursuivre ses nombreux projets, tant à l’opéra, au cirque, qu’au cinéma prochainement, toujours à l’affût de nouvelles formes pour déployer le geste.


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