Denis Marleau et Stéphanie Jasmin poursuivent leur travail sur la dramaturgie allemande en montant Le dernier feu de Dea Loher, une pièce polyphonique sur une communauté frappée par un drame qui reconstitue l’histoire à partir de souvenirs épars. Étude d’une collectivité morcelée par la tragédie, déchirée de solitudes.

Le point de départ ressemble à un fait divers. Edgar, un enfant de huit ans, est écrasé par la voiture d’Edna, une chef de police qui avait pris en filature Olaf, un prétendu terroriste. Le seul témoin, Rabe, est un étranger nouvellement arrivé dans la petite communauté, qui revient de la guerre. Sept ans après l’événement, huit personnages se rejouent le drame pour tenter de comprendre, de reconstruire l’unité brisée. Les souvenirs éclatés surgissent en partie sous la forme d’un «nous» que l’auteure a voulu écartelé, jamais dit en chœur, mais plutôt réparti entre les acteurs. «En travaillant sur le texte et en discutant avec le traducteur Laurent Muhleisen, on a compris que pour Dea Loher, c’était important que ce “nous” soit un “nous” impossible, donné comme tel, dans une possibilité d’être ensemble qui constitue le point de départ de la pièce», explique Denis Marleau. «C’est une tentative de se rejouer quelque chose ensemble pour arriver à une sorte de compréhension commune, ajoute la cometteure en scène Stéphanie Jasmin, mais finalement, les individualités se révèlent encore plus, parce que personne n’a le même point de vue, les mêmes manques, les mêmes traumatismes, ni les mêmes niveaux d’implication dans le drame. Les huit acteurs sont toujours ensemble, mais tout seuls ensemble.»

Il y a la mère d’Edgar (Evelyne Rompré) à qui il ne manque plus rien depuis que son fils est mort; Rab (Maxime Denommée), ravagé par la guerre, qui ne trouve pas les mots pour parler de ses traumatismes; Karoline (Noémie Godin-Vigneau), qui a subi l’ablation des seins à la suite d’un cancer; Edna (Annick Bergeron), la policière qui croit pouvoir sauver l’humanité; la grand-mère d’Edgar (Louise Laprade), atteinte d’Alzheimer, hantée par la Seconde Guerre mondiale. Ils répondent chacun à leur façon au malheur. «C’est une pièce sur la responsabilité après le drame, poursuit Jasmin. Quand il arrive quelque chose d’imprévu dans notre vie, on a la responsabilité de faire ou de ne rien faire avec. Ce n’est pas une pièce unilatéralement noire ou violente. Il y a beaucoup de scènes d’empathie, de grande tendresse et même d’humour, des variations et des fenêtres qui s’ouvrent.»

Dea Loher, auteure prolifique qui a été formée auprès de Heiner Müller, convoque aussi les morts dans cette chorale où chacun dessine la courbe de sa cicatrice intérieure ou extérieure. «Ce qui est intéressant dans cette dramaturgie, c’est qu’il y a des corps, précise Marleau. Le corps est abîmé, souffrant aussi, mais il existe pour ces personnages. Chez Loher, les personnages sont souvent des oubliés, des immigrés, des délinquants. Il y a un mélange de générations, une société. Même si elle ne se définit pas comme une auteure politique, il y a un ancrage dans un monde, dans une réalité, et c’est très riche.»

Lors d’un stage d’écriture donné à Kaboul quelque temps avant d’écrire Le dernier feu, Loher aurait été frappée par l’absence d’histoires chez la jeune génération d’Afghans qui n’ont eu, pendant des années, aucun contact avec l’art. L’expérience lui a inspiré une réflexion sur la perte des mots, qui frappe Rab, et sur la mémoire collective. «Le fil conducteur de la pièce est la reconstitution d’un “nous” au-delà du trauma, avec tous les points de vue de ceux qui l’ont vécu, affirme Jasmin. C’est un travail sur le manque, le manque de mots, de quelqu’un ou de quelque chose qui n’était pas défini jusqu’à maintenant, mais qui est forcé à l’être.»

Apparemment très ouverte, la structure fragmentée du Dernier feu, qui inclut des passages sous la forme de récit, s’avère pourtant précise, assurent les deux complices qui ont opté pour la clarté et la blancheur. «On traverse des choses violentes et tragiques, mais tout est issu d’une blancheur initiale, de la page blanche du projet de reconstitution», affirme Jasmin, parce qu’après le feu, après la guerre, après la mort d’un enfant, la vie continue.

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