Antoine Laprise / Et les moustiques sont des fruits à pépins : Le Congo via Montréal
Scène

Antoine Laprise / Et les moustiques sont des fruits à pépins : Le Congo via Montréal

Pour une deuxième année consécutive, Dramaturgies en dialogue convoque les écritures congolaises contemporaines à une grande rencontre à Montréal, où elles sont magistralement méconnues. Discussion avec Antoine Laprise, qui met en lecture la pièce Et les moustiques sont des fruits à pépins, de Fiston Mwanza Mujila.

Le metteur en scène et marionnettiste Antoine Laprise (Théâtre du Sous-marin jaune) n’est pas différent de la plupart des amateurs de théâtre montréalais: sa connaissance des littératures et des dramaturgies d’Afrique centrale est minime. Il est pourtant, depuis l’époque de sa participation à feu la Course destination monde en 1996-97, un voyageur curieux et attentif (s’étant intéressé de très près au Japon ces dernières années).

«J’ai surtout fréquenté l’Afrique de l’Est, précise-t-il, mais je suis heureux de pouvoir m’acclimater à une parcelle de théâtre congolais parce que j’ai un penchant pour une certaine littérature africaine, que je lis avec beaucoup de plaisir. C’est une littérature brillante, pleine de verve, complètement sous-estimée. C’est fou à quel point on manque de curiosité au sujet de l’Afrique. Mais enfin, je pense que c’est une situation globale qui explique tout ça: il n’y a pas d’argent pour promouvoir cette littérature à l’étranger, elle passe toujours par le filtre de la France et en ressort évidemment édulcorée.»

Après avoir ausculté l’an dernier à pareille date des textes d’Aristide Tarnagda (Burkina Faso), de Julien Mabiala Bissila (Congo-Brazzaville) et de Gustave Akakpo (Togo), l’événement orchestré par le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) concentre cet été son regard sur le foisonnement théâtral de Kinshasa et Brazzaville, à travers les textes du très applaudi Dieudonné Niangouna,mais aussi par le biais de l’écriture d’un jeune auteur moins connu (mais pas pour longtemps):Fiston Mwanza Mujila. Décortiquant depuis quelques semaines sa pièce Et les moustiques sont des fruits à pépins, Antoine Laprise se passionne pour ses nombreuses couches de sens. Il faut dire que la pièce est pour le moins foisonnante.

«C’est le Gauvreau de Lumumbashi!», s’exclame-t-il. C’est là, à l’extrémité orientale du pays, qu’est né Fiston Mwanza Mujila. «C’est un texte sur l’échec des utopies sociales et religieuses, sur la guerre et la propagande inévitables: une œuvre foisonnante. Fiston fait un dur constat, un constat d’échec de notre civilisation presque sur tous les plans, mais il le fait dans un élan de beauté et de poésie. Dans ce texte, c’est comme si on était arrivés à la fin de tout, à la fin des mots, et que ça imposait une régénération du langage, une réinvention complète. La pièce expose le fait que le langage soit tellement corrompu, que la langue de bois s’empare de tout, que le sens des mots et l’origine des choses se perdent.»

On y trouve un jeune homme coincé entre les discours radicaux de ses parents «complètement monomaniaques», entre l’adulation de l’idéologie marxiste et le repli dans un catholicisme extrême. «C’est évidemment une condamnation des idéologies, dit Laprise, ou un constat de leur échec, mais dans une langue absolument lumineuse et dans un souffle très puissant.»

Des comédiens montréalais, notamment Alexis Martin et Christiane Pasquier, prêtent leurs voix à cette écriture vertigineuse.

Au Théâtre d’Aujourd’hui le 22 août à 21h dans le cadre de l’événement Dramaturgies en dialogue

—–

Dramaturgies en dialogue à vol d’oiseau

Outre les textes congolais de Dieudonné Niangouna et Fiston Mwanza Mujial (déjà évoqués), Dramaturgies en dialogue élargit son regard sur l’écriture de Kinshasa et Brazzaville en proposant une nouvelle édition du moziki littéraire orchestré par la Congo-Montréalaise Marie-Louise Bibish MumbuDe quossé? Un moziki littéraire rassemble «un collectif d’auteurs autour d’un système tournant dédié à la collecte de courts textes réfléchis autour d’un thème choisi, dans une perspective politique et festive». Ça promet. À surveiller également: la lecture de la pièce Bibish de Kinshasa, de la même Marie-Louise Bibish Mumbu.

Le festival offre aussi l’occasion de faire le plein de dramaturgie québécoise avec des mises en lecture de textes inédits. Étienne Lepage transforme notamment Peter Pan en fable incisive sur le capitalisme, pendant que Rebecca Deraspe ausculte la parentalité contemporaine. Si vous n’avez pu vous rendre en France cet été à Bussang pour assister à la première mondiale de la création du plus récent texte de Carole Fréchette, Small Talk, vous pourrez l’entendre au Théâtre d’Aujourd’hui à travers les voix des comédiennes Anne-Elisabeth Bossé et Sophie Desmarais (entre autres). 

Il y a aussi des découvertes à faire. En tête de liste: Dansereau, de Jonathan Bernier, texte lauréat du prix Gratien-Gélinas 2014 alors que son auteur est encore parfaitement inconnu du milieu théâtral. On portera aussi notre regard sur Revif pour ma soeur Ginette, de Jean-Paul Quéinnec. Plus connu en France qu’au Québec, l’auteur est pourtant saguenéen depuis plusieurs années et se prête à d’atypiques explorations de dramaturgie sonore à l’Université du Québec à Chicoutimi. Intrigant.

Détails au dramaturgiesendialogue.com