L’histoire jusqu’ici 1

4 novembre 2012 21h14 · Simon Arès

I grec – Deux – K

Rétrospective «uncut» de toutes les entrées publiées jusqu’ici (+ extras)

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(^_^)

Pareille tournure du sort ne s’invente pas : c’est dans les poubelles que Melbourne tombe sur Glenn Gould. Bien au fond, chiffonné sous une pile de publicités sexistes pour le Coq du coin. Qui l’aurait cru? Toutes ces expéditions dans les ordures enfin justifiées!

Chaque vendredi, c’est jour de fouille pour Melbourne au local des postes, étroite chambre forte où sont regroupées toutes les boîtes aux lettres du quartier. Malgré sa volonté d’agir avec la discrétion d’une taupe, il est bien connu du type, dont le titre exact importe peu, chargé de trier le courrier dans l’arrière-pièce.

Devinant par le grabuge qu’il s’agit de Melbourne, celui-ci lui demande comme à son habitude si la pêche est bonne. Cette fois, pour toute réponse, il obtient ce genre de sacre à faire abriter les enfants qu’il serait sans doute imprudent de reproduire ici sans mise en garde parentale.

Ce qui s’avère être bon signe, surtout lorsqu’on sait que pour Melbourne, chercher quoi dire est souvent chose laborieuse. À ce point que, sur son visage, ce sont mille petits muscles en concert qui le confirment, de là d’ailleurs ce vilain mal de joue.

Qu’à cela ne tienne. Croyant tenir là le germe d’un premier dialogue en bonne et due forme, le type de la poste redouble d’audace et s’enquiert sans tarder de la prise en question. Déjà dans les coulisses du local on flaire le gros gibier, tout de suite on évoque les noms de Harry Somers, d’Ingrid Jensen.

Bien qu’on ait pratiquement le doigt dessus, Melbourne préfère pour l’instant ne rien garantir, autrement plus concerné par la manoeuvre casse-gueule à souhait qui vise à le sortir indemne des poubelles. Une chance pour lui qu’il est seul témoin de la scène.

À le voir s’y prendre, il devient vite apparent qu’évoluer dans les ordures n’est pas son fort. Hélas, il ne se fait pas de parfait passe-temps : quand même s’efforcerait-il de trouver des gisements plus faciles d’accès, la philatélie reste à la base une affaire d’initiés.

Ceci dit, Melbourne s’en tire jusqu’ici décemment pour un amateur de sa trempe. La table est donc mise pour un minimum de bleus, d’autant plus que surgit le type de la poste en renfort de derrière les casiers, question de le remettre enfin sur pieds. Le pauvre, il était temps qu’on le tire de là.

Cependant, qu’on ne le pense pas pour autant sorti d’affaire. Son bienfaiteur et lui ne se sont jamais parlé qu’à travers les casiers des postes, et voilà désormais qu’ils se dévisagent en silence. Il s’agit sur le coup de formuler des phrases banales, politesse oblige, mais chacun sait que parfois ça ne vient pas.

Tiens, j’en ai rarement vu des comme lui, dit tout compte fait le type de la poste à propos du timbre que Melbourne exhibe à la façon d’un leurre le temps de se doter d’une bonne réplique.

Sauf qu’avec les difficultés qu’on lui connaît pour alimenter même le plus normal des bavardages, Melbourne provoque l’inconfort en se refusant de ciller comme en face d’un grizzly, la bouche aussi frétillante qu’un poisson par terre et Glenn Gould au bout des doigts.

Soudain pressé d’en finir, le type de la poste lui souhaite alors le meilleur, agrippe son sac à bandoulière, sort, démarre son camion, tourne à droite sur le chemin du Fer-à-Cheval, prend la bretelle pour l’autoroute Jean Lesage et déserte cette histoire pour de bon. Débiné, oui, mais qui ne le serait pas?

Le progrès tentaculaire

Si Glenn Gould est dans la poche, pour Melbourne, regagner la maison, c’est une tout autre histoire. D’abord, il y a sa vieille bécane qui rend l’exercice plus forçant pour les cuisses, puis l’énorme pente à monter qui graduellement rajoute l’insulte à l’injure en le faisant suer de partout sans retenue.

De quoi maudire à jamais l’inventeur du vélo, car en face du Super Club il croise Florence, à qui mieux vaut ne pas montrer qu’on a chaud pour faire bonne impression. Non pas qu’elle tienne du tout la chose en horreur, mais, pourquoi se mentir, elle est de ces filles qui généralement préfèrent leur sportif sec.

Alors il détale sans demander son reste, à la vitesse qu’il faut pour n’être sous peu qu’une tache au loin. De toute façon qu’aurait-il bien pu faire? Vu les circonstances, aller séduire une amatrice de faux cils avec une odeur de vestiaire et l’élégance d’un chien mouillé bousillerait carrément ses chances.

Heureusement, dans ce cas, qu’il a Glenn Gould, ainsi que tout un vendredi soir pour lui redonner son lustre original et le classer parmi les autres de la controversée collection des musiciens canadiens, laquelle n’a retenu que Robert Charlebois de la délégation québécoise. Il s’en offusquerait sûrement, s’il ne s’en fichait pas.

C’est que Melbourne a bien d’autres guerres à livrer, comme celle qui l’oppose en ce moment même à la biologie. Car dès que le stress d’un possible face à face avec Florence tombe enfin, c’est tout l’appareil digestif qui reprend du service et l’oblige à serrer les fesses pour les derniers milles du parcours.

Une fois le vélo rangé, le cabanon barré, Melbourne a pourtant lieu de se réjouir : de toute évidence, il a le sphincter solide, même qu’il est en mesure de prendre un dernier détour avant de se retirer pour mettre la main sur la plus récente édition du Reader’s Digest, un vieux réflexe de famille.

Fidèle à son habitude, il consulte en premier les blagues, puis la rubrique du mot juste, histoire de vérifier qu’il ne commettrait pas d’erreur au moins si par hasard on lui demandait, pistolet sur la nuque, ce que signifie «phylactère».

Or c’est à ce moment, crucial, qu’il rencontre un de ces mots qui donnent au fond la chair de poule, et dont on suppose qu’ils feront bientôt du progrès quelque chose de tentaculaire et de cauchemardesque, à la façon d’un gigantesque poulpe écrasant Tokyo. Ce mot-là, c’est «courriel».

En lisant la définition qu’en donne le Digest, soit celle de «courrier électronique», Melbourne s’interroge sur la possibilité que l’effondrement des postes et l’apparition des premiers robots partagent un même destin. Plausible. Question, toutefois : quel avenir attend les timbres, sinon celui de babioles un peu kitch?

Un grelottement secoue soudain Melbourne. Ce n’est pas tant de la peur comme ce malaise grandissant, bien connu des cinéphiles, qui survient toujours alors que la nunuche est sur le point d’ouvrir le placard, où, malheur, il y a le tueur en boule qui se retient de rire.

Aussi, pour calmer ses démons, Melbourne a l’excellente idée de lire en page huit l’histoire pourtant vraie de ces deux frères partis pêcher la truite un jour de brume. Ils n’ont jamais trouvé de truite, ni de lac. Ils ont dû prendre la route à droite au lieu d’à gauche. Le plus gros des deux ne s’en est pas sorti.

À suivre.

Pour lire l’histoire d’une traite, continuer ici > http://voir.ca/simon-ares/2013/01/14/lhistoire-jusquici-2/

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Extras

Microfictions

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Au lit comme en cuisine, sa déception ne connaît pas de limite. C’est bête, il se plaint toujours que ce n’est jamais comme sur la photo.

De la voiture qui le dépasse à plein régime sort un doigt. Ne se laissant pas faire, il sort le sien. Puis, suivent les mains, les coudes, les torses. Au final, on regrette bien que des voitures aient péri dans ce vulgaire combat de boxe.

Il y a, dans l’assouvissement de sa vengeance d’une cruauté sans nom, quelque chose de tout à fait saint, à commencer par ce crucifix maculé de sang.

Il se mordille les lèvres pour tâter cet ulcère qui le ronge, et voilà qu’elle s’imagine être l’objet d’avances déplacées! Misère, que va-t-il faire à présent de ses biceps qui le piquent, et de ses mamelons qui le brûlent?

Ce brillant violoniste, avec ses grands airs classiques exécutés sans faute, voudrait nous faire oublier qu’on est dans le métro. Le problème : l’homme est aussi pourvu de deux yeux et d’un nez.

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  • Simon Arès
    Dans ce blogue, il sera question, dans le désordre : de Sasquatch; de sucre à la crème; de philatélie; de Melbourne, mais pas de la ville; de robotique; de grosse truite; et de bogue, surtout. Bref, de quoi faire un mémoire en littérature.

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