L’histoire jusqu’ici 2

14 janvier 2013 20h48 · Simon Arès

I grec – Deux – K

Rétrospective «uncut» de toutes les entrées publiées jusqu’ici
(deuxième partie)

Pour lire l’histoire d’une traite, commencer ici > http://voir.ca/simon-ares/2012/11/04/lhistoire-jusquici-1/

***

Pentium

Vingt minutes sont passées déjà quand la mère de Melbourne cogne à la porte, lui demandant s’il y a lieu de rejoindre le docteur sans délai. Comme ramené de force à l’odorante atmosphère des toilettes, Melbourne tousse une sorte de «non» guttural, proche du meuglement bovin, puis sort humer l’air pur.

Dans la maison flotte le fumet d’un plat dont seule une mère a le secret; le moyen sûr de ravigoter quiconque après tant d’aventures. Or avant d’aller zieuter ce qui se trame en cuisine, il convient de mettre une tenue moins souillée, le respect d’un fils pour sa mère passe avant tout par là.

Melbourne enfile donc des habits neufs et, ce faisant, tire de sa poche l’enveloppe sur laquelle est scotché Glenn Gould; geste impulsif, désastreux, qui a pour effet de précipiter l’inévitable révélation de ce qui jusqu’alors lui avait échappé : le nom de son père au centre de l’enveloppe.

Ce constat joue sur les nerfs de Melbourne. À coup sûr, il s’agit d’un double, d’un sosie, mais non, rien ne sert de se conter des pipes : son père, connaissant le sérieux morbide avec lequel Melbourne cherchait ce timbre, aura toutefois préféré le lancer, mafieux devant le corps mort, aux poubelles des postes.

À moins que tout cela ne fasse l’objet d’une leçon? Car à Sainte-Julie, chacun sait qu’on ne récolte rien sans se salir les manches, que ce soit les citrouilles en automne ou les grenouilles en été. Dans les circonstances, Melbourne renonce à formuler son grief et s’en retourne vite au souper servi.

Les nouvelles du soir annoncent tragédie sur tragédie, ce qui n’est pas sans relever le goût de l’assiette. On se réjouit de ne pas avoir pris part à ce drame à la fabrique, où le patron, plus froid que froid, communiquait plus tôt les prochaines coupures à son employé le moins performant : ici, là, et là, près du thorax.

De fait, Melbourne se ressert une deuxième… troisième fois, manifestement sans gêne aucune pour les enfants du tiers-monde, et mange à tel point que sa mère doit lui rappeler d’en laisser pour son père, absent de la scène, parti faire des courses en ville avec pour toute nourriture une gomme à saveur de gomme.

Pas la peine de négocier, de découper moins large, cette ultime part, il ferait bien de l’oublier : la cuisinière veille au grain. D’autant plus que cette gloutonnerie des plus obstinées cache autre chose qu’un appétit de chômeur obèse, à preuve tous ces tics faciaux qui viennent écrire dans son visage le drame.

On pourrait croire qu’à la maison Melbourne ouvrirait davantage la bouche, or il n’en est rien. Son mutisme est quasi-pathologique : il a peur de dire «vert olive» au lieu de «vert kaki», même à sa mère, qui ne sait pourtant pas mieux que lui faire la distinction. C’est pourquoi, sur sa journée, celle-ci n’insiste pas.

Reste que, dans le regard de Melbourne, le feu s’allume, un forgeron fabrique une lame, un karatéka défigure un mur de briques. Ne pouvant plus se tenir, Melbourne attaque la chose par les moyens du bord, en déposant devant lui l’enveloppe accusa-trice à la façon d’une arme ayant baigné dans le crime.

Sa mère au début ne comprend pas, reluque le papier d’un air dubitatif, et puis, se souvenant de la règle que Melbourne leur avait fait promettre de respecter ad vitam aeternam, main sur le coeur, soit celle de ne jamais jeter de timbres, songe qu’il y a de ces enfants qui vous demandent vraiment la lune.

Melby, dit-elle à son fils, et dès lors on pressent l’heure des confessions, la concurrence au magasin joue dur et les choses ne vont plus très bien. Ton père a des soucis plus grands, crois-moi, que de se faire le saint protecteur des timbres.

Et pour cause; dans le marché de la céramique, largement dominé par des Italiens tous un peu cousins de la fesse gauche, rester dans la course oblige de deux choses l’une : l’obstination du kamikaze ou l’achat d’instruments d’avant-garde identiques à celui qu’on voit justement sortir d’une voiture garée dans la rue.

Suit de près le père, qu’on distingue à sa moustache de père et sa calvitie de père, et qui force le pas vers la demeure en tenant dans ses mains le tout dernier Pentium 90 MHz. Autant parler d’une bombe, à ce point qu’en le voyant Melbourne entend déjà le cliquetis du robot qui s’active et, franchement, c’est la panique.

Les Timbrés

Hélas, malgré sa colère et la profondeur de sa méditation, sa cuillère ne lévite pas, son couteau non plus. C’est bien sa chance : il devra faire preuve de plus d’initiative pour désintéresser la tablée de l’ordinateur Pentium qui trône au milieu des assiettes vides.

Déballé puis branché prestement, le Pentium ronronne à présent comme le minou d’à côté. Cependant, prudence. Peut-être a-t-il aussi du chat les griffes rétractiles qui ne demandent pas mieux qu’à vous ouvrir la gorge une fois que, le dos tourné, vous vous dites mais quel mignon petit chaton?

Seulement, plutôt que de rester sur ses gardes comme le fait Melbourne, son père s’électrise et se découvre une verve insoupçonnée. Voilà le genre d’acquisition, dit-il, qui nous expédiera volontiers tout rival potentiel à la banqueroute!

Comment retenir l’ovation, le cri? C’est jour de fête, allez. Pop! On débouche! Un véritable agent du progrès, ce père, un visionnaire jusqu’aux orteils! Or son discours est saboté par une grimace au fond de la cuisine. Il n’y a pas à dire, avoir pignon sur l’ère technologique ennuie profondément Melbourne.

Et que penser du tranchant de son regard, qui réduirait d’un seul battement de cils ce séquoia centenaire en bran de scie? Là-dessus, le père, hésitant, consulte la mère, et tout se passe dans les yeux, si bien que la scène a des airs de duel mexicain.

Finalement, lorsque le père, guidé par les yeux de sa femme, remarque sur la table une enveloppe susceptible de l’incriminer de négligence parentale et se dit navré sur le même ton que le bourreau derrière la guillotine, pour Melbourne, c’est pousser le détachement jusqu’à la cruauté.

Comme il fallait le prévoir, Melbourne écume de rage. Être un soir de pleine lune, la lycanthropie l’emporterait sûrement. C’en est trop : dans ce qui a tout l’air d’une astuce élaborée sur l’instant pour déguerpir en douce, il toussote et se reconnaît très contagieux.

Seule issue possible : sa chambre au sous-sol, bunker de service préservé dans une épaisse couche de poussière moyenâgeuse qu’il dédaigne de balayer. Le risque avec ce type d’écosystème, c’est l’élargissement progressif du sens du mot «déchet» par les parents. Tout bidule qui traîne est potentiellement condamné.

De plus, au volet curiosités du passé, dans sa chambre, on est servi. Des objets de peu de valeur s’entassent dans tous les recoins, se multiplient, s’accouplent en dépit de toute logique et donnent le jour à des aberrations de bazar que même le grenier ne toucherait pas du bout du pied.

Mais ce qui frappe, en rentrant, c’est la tour jaune poussin de National Geographic bien centrée sur la penderie qui sert la nuit de veilleuse à Melbourne. Elle camoufle tout à fait l’amas de couronnes Burger King à côté qui, de toute façon, trahirait les dispositions de son possesseur pour la malbouffe et la monarchie.

Quoi qu’il en soit, l’heure est à la tâche. Il y a que, pour se distraire de l’agitation qui le guette, fidèle à ses habitudes et respectant le modus operandi du philatéliste, Melbourne s’installe illico devant son bureau, pinces et loupe en main. Puis : triple zoom sur Glenn Gould, qui se serait curé les oreilles, avoir su.

Soudain voilà, Melbourne a cette expression singulière qu’affiche le sceptique en face de photographies du Sasquatch. Écrite sur le timbre en caractères minuscules dans le coin supérieur gauche est l’inscription «Y2K», suivie de toute une série de symboles qui n’évoquent en rien Glenn Gould.

Une vague de choc parcourt alors ses nerfs à partir du ventre et secoue le moindre de ses pores jusqu’à la tête, aussi se trouve-t-il momentanément chargé de statique. Oserait-on par conséquent le dire électrisé pour ainsi risquer l’euphémisme?

A-t-on seulement déjà vu pareille étrangeté? Sur un timbre, encore? Et tandis que les réponses ne pleuvent pas, Melbourne y va d’une audacieuse réflexion : pourquoi le timbre ne remplirait-il pas mot pour mot sa fonction première : faire parvenir un message?

Dans le doute, il est plus que temps de rallier les Timbrés, les vieux compagnons de querelle, à commencer par Chasuble. Chef en matière de puzzles et de rébus, lui saura sûrement quoi faire de tout ce charabia codifié. Reste à le sortir du lit, pourvu que ses jointures tiennent le coup.

Pour lire l’histoire d’une traite, continuer ici > http://voir.ca/simon-ares/2013/03/25/lhistoire-jusquici-3/

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  • Simon Arès
    Dans ce blogue, il sera question, dans le désordre : de Sasquatch; de sucre à la crème; de philatélie; de Melbourne, mais pas de la ville; de robotique; de grosse truite; et de bogue, surtout. Bref, de quoi faire un mémoire en littérature.

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