L’histoire jusqu’ici 5

19 août 2013 20h11 · Simon Arès

Rétrospective «uncut» de toutes les entrées publiées jusqu’ici
(cinquième partie)

Pour lire l’histoire d’une traite, commencer ici > http://voir.ca/simon-ares/2012/11/04/lhistoire-jusquici-1/

***

Missiles balistiques

Un mois plus tard

The computer has been a blessing;
if we don’t act quickly, however,
it could become the curse of the age.

Le Sénateur Daniel Patrick Moynihan,
dans une lettre au président américain

Dans le Hyundai Stellar 1987 qui doit faire escale au cégep en route vers le magasin de céramique, beaucoup de choses ne se passent pas. La retenue des gestes se ressent jusque dans les coups de pédales, inconstants, secs. Entre le père côté conducteur et Melbourne côté passager, pouvait-on vraiment s’attendre à la discussion du siècle?

Ceci n’étonnera sans doute personne, mais les voyages en voiture avec Melbourne ont cette vilaine tendance à n’en plus finir. Ce trajet n’étant pas différent des autres, l’occasion semble tout indiquée pour un bref retour en arrière : comment s’est occupé Melbourne durant le dernier mois?

De jour, il n’a rien laissé paraître : il a lu Le Survenant parce que c’était dans le plan de cours, il a pris de la brioche, il a survolé des magazines féminins chez le dentiste, il a grincé des dents devant Jar Jar à la représentation de La Menace fantôme, il pris soin de son Tamagotchi jusqu’à ce qu’il meure dans un tiroir, il a sauvé Zelda.

Mais de soir, il a monopolisé la ligne téléphonique pour aller sur Internet, il a tapé des adresses au pif, il est tombé sur des sites érotiques par pur hasard, il a peint dans Paint, il est mort au Démineur, il a déniché des timbres rares sans plonger dans une poubelle.

De tout le mois, jamais il n’a reçu la moindre nouvelle à propos de l’affaire Glenn Gould. Il a téléphoné tous les jours à Chasuble, et chaque fois la même réponse : la lettre des postes n’est pas arrivée, bon sang, cesse de m’appeler!

Chose qu’il n’a pas encore faite cependant : remplir les gouffres le séparant de son père. Certes, les deux semblent avoir trouvé dans le covoiturage une sorte de terrain d’entente, or celui-ci n’en est pas moins glissant, qui plus est, miné de bout en bout de mystères et de non-dits.

Le tout s’arrête aujourd’hui. Melbourne tient secret le fait qu’il fouine à l’occasion sur le Pentium, et son commerçant de père non seulement le sait, mais compte bien le lui faire avouer grâce aux nombreuses tactiques d’extorsion du métier. Vendre de la céramique l’aura toute sa vie mené vers ce moment décisif du combat père-fils.

Les cloches sonnent et le père y va d’un coup droit fulgurant : je t’ai vu l’autre soir sur l’ordinateur… Oh, si le cœur de Melbourne avait pu s’extraire de sa poitrine pour mieux s’arrêter! Le voilà de toute évidence pris la main dans le sac, et ce damné siège qui refuse une fois de plus de s’éjecter.

En fait, nul besoin d’être féru de psychologie pour deviner que tout ceci, ce tête-à-tête autour du Pentium, n’est qu’un prétexte pour obtenir une vraie discussion d’hommes avec Melbourne. Le père n’attend ni débat ni querelle. Toutefois, l’approche manque de souplesse; la carotte avant le bâton, toujours.

Comme on le croit bien, Melbourne est pris de court, et l’embarras lentement le gruge à mesure que son père expose les sites qu’il a visités ce soir-là : bogue2000.com, y2k.com glenngould.com, apocalypserobots.com, timbres.com, florence.com, seins.com; la notion d’historique est relativement nouvelle pour Melbourne.

Comprends-moi, poursuit-il, je ne suis pas fâché, bien au contraire! J’ignorais que l’informatique t’intéressait. Le Pentium doit être installé tout à l’heure au magasin, mais que dirais-tu d’en avoir un? Tu pourrais t’en servir pour tes travaux d’école et faire tes, hum, recherches.

La perche est lancée. Melbourne ouvre la bouche, ça y est! Mais non, bâillement. Le fait est qu’il peine lui-même à reconnaître son nouveau statut de crack en informatique. Renier sa passion pour l’écran, c’est garder sa distance avec le courriel et les robots.

Sa réponse est donc l’ambiguïté même : un long soupir pouvant dire à la fois peut-être et pas du tout. Jouant sa dernière carte, le père ajoute qu’il ne faut pas s’en faire pour le bogue. Toutefois, rien là non plus pour te dégourdir son Melbourne. Il reste encore une fois l’énigme qu’on connaît.

Son père abdique. À la radio, l’animateur parle de la possibilité de tirs accidentels de missiles balistiques russes le premier de l’an deux mille, et, bien plus tard, tandis que Melbourne descend de la voiture en face du cégep, Alanis Morissette chante en crescendo thank you thank you silence.

Riggs et Murtaugh

Melbourne au cégep est un bon rappel qu’il n’est somme toute nulle part dans son élément, pas même parmi les jeunes de son âge. Il dérange, il détonne, bref, sa place au  campus du collège est aussi naturelle que l’est celle, sur le corps, d’un mamelon surnuméraire.

Avec ses dispositions pour le mutisme, on l’imagine mal étudier la politique ou la physique. À tout prendre, on lui supposerait des ambitions de facteur. Néanmoins, le cégep est un passage obligé selon son père, et le DEC en gestion de l’information lui convient. Classer, grouper, pourquoi pas?

Ce qui lui plaît moins, c’est le reste : les couples échoués sur les bancs publics, les sportifs aux muscles gorgés de vitamines qui se cognent dessus par excès de virilité, les poteux sur l’herbe qui rient toujours d’une blague racontée la veille; absolument tout dans le collège le ramène à ses aptitudes sociales restreintes.

Au milieu de cette faune cégepienne de premier ordre, Melbourne est pressé de se rendre à son cours. Homme de lignes droites, il préfère de loin franchir un obstacle que de passer de Longueuil à St-Hilaire pour l’éviter. Aussi le voit-on tenter de se faufiler comme un lézard entre les lèvres collées de ces deux tourtereaux.

Puis, victime de son élan, Melbourne va directement finir sa course contre brune de son cours de gym, celle au regard provocateur. Elle a tout essayé, mais elle est de ces malheureuses à qui rien ne va, rien ne fait. Terrible condition, qui l’oblige en permanence à ne porter que le strict minimum.

Un peu plus, donc, et la collision la déshabillait complètement. Quel soulagement de voir sa camisole tenir le coup! Melbourne souffle et, l’incident désormais derrière eux, s’excuse à la brune en rejetant le blâme sur son buste incontournable. Une gifle clôt leur échange fécond.

De tout ceci, Melbourne tire une leçon de conduite et d’humilité, qu’il oublie la seconde qu’il franchit la porte de sa classe. En effet, les plaintes sont nombreuses et marquées dès lors qu’il bouscule toute personne sur son chemin pour obtenir une place au fond de la salle près de Sydney.

Voisins de classe depuis trois semaines à peine, Melbourne et Sydney sont comme le beurre et le pain, Buzz et Woody, Riggs et Murtaugh. Leur complicité s’explique aisément : Sydney se révèle être l’un des seuls, après Chasuble, qui sache interpréter les tics de Melbourne.

Le respect qu’ils se témoignent mutuellement s’est même intensifié lorsqu’au plus difficile de leur initiation dans le DEC, tous deux se sont aperçus qu’ils portaient les mêmes caleçons Superman. C’est tout de suite après, mais vêtus, qu’ils ont fait leur choix de cours ensemble.

Celui d’aujourd’hui : Petite et grande histoire du 20e siècle. Melbourne l’a préféré sans surprise à Gymnastique suédoise II, qui se donnait dans la même plage horaire. Il ne regrette en rien sa décision, surtout que la séance de ce matin porte le titre suivant : Glenn Gould : musicien marquant du siècle.

Tandis que les autres élèves achèvent de trouver leur place, Sydney saisit le cahier Canada de Melbourne. À l’intérieur, dans la marge, il inscrit trois lettres majuscules au feutre, ainsi qu’une série de chiffres aux allures de message crypté sorti tout droit de la guerre froide : ICQ – 83652.

I Seek You que ça s’appelle; tu le downloaderas, c’est le logiciel avec la fleur, dit-il. On va pouvoir s’écrire en direct sur l’ordinateur, t’as juste à rentrer mon numéro de contact, et le programme te dit quand je suis online, pis quand je te parle, ça fait un drôle de son…

Melbourne est bien sûr intrigué, par contre il y a ce léger détail que le Pentium est sans doute en chemin pour le magasin de céramique à cette heure. Un très mauvais timing, Sydney comprend. Ce n’est que partie remise. Entretemps, le professeur les avise que la vie de Glenn Gould exige toute leur attention.

Soucieux de ne rien manquer, Melbourne enregistre la moindre donnée, surligne, synthétise, compile, trie, sans autre intention que celle de mieux connaître l’homme derrière le bogue, or tout ce vécu finit par jouer sur ses émotions. Puis, couic, le musicien meure, et, c’est bête, le voilà dans le deuil.

Des femmes qui aiment les hommes qui aiment Internet

Lorsque Melbourne attend l’autobus de la ville en fin de journée, ses pensées vont à Glenn Gould, à sa curieuse manie de toujours porter plusieurs couches de linge, à son vif attachement pour une chaise pliante, à ses comportements sociaux difficiles, au fait qu’il est mort le 4 octobre 1982, le jour même où lui naissait.

Soudain, Glenn Gould, les timbres, le bogue, lui, tout s’additionne en catastrophe comme les indices d’une charade particulièrement complexe : et si… si Melbourne était le destinataire visé du sigle? Et si le bogue l’interpellait directement par le biais du musicien?

D’un excentrique à l’autre : un avertissement. Mais de quel genre? Cette idée reste avec Melbourne alors qu’il entre dans l’autobus, présente sa carte au chauffeur et se dirige vers sa place favorite. Laquelle, misère, est déjà prise. Par Florence! On ne souhaiterait pas ça pour personne.

Ses habitudes ainsi mises en péril, Melbourne doit trouver d’urgence quoi faire de cette situation; rester les yeux rivés sur Florence comme un chevreuil en face d’une voiture ne suffira pas pour les gens qui le suivent. Aussi, qu’on prenne quiconque à témoin, s’il s’assoit près d’elle, ce n’est que par pure pression sociale.

Dès qu’il touche le siège, il tire son cahier Canada de son sac et, toujours tremblant de gêne, le parcourt dans l’espoir que Florence le croie trop pris par ses études pour échanger des politesses. Beau stratagème. Toutefois, malgré ce signal pourtant clair, elle cherche son regard et le croise au détour d’un paragraphe. Strike one.

On le sait : Florence est pour lui ce que Sandra Bullock est pour Keanu Reaves dans Clanches! Déjà dans ses premiers cours de catéchèse, il n’en avait que pour elle; Jésus sprintait sur l’eau, mourait et ressuscitait qu’il s’en moquait, fasciné seulement par la façon qu’elle avait de décocher des coups d’œil à vous clouer sur le marbre.

Et, bien entendu, cette passion qui perdure n’en est que renforcée par l’urbanisme de Sainte-Julie : Melbourne habite au Domaine, et Florence au Village, deux quartiers rivaux se disputant férocement parcs et services. Des contextes quasi shakespeariens comme celui-là, ça ne se trouve plus nulle part ailleurs.

On en est donc à se demander si l’attirance est réciproque. En fait, n’importe quel œil avisé le constatera tout de suite, Florence n’est pas sourde à l’exotisme de Melbourne. Elle cache mal un sourire timide, et l’absence remarquée de broches sur ses dents ne rend ce moment que plus mémorable. Strike two.

Peut-être n’a-t-elle pas choisi cette place par hasard, après tout? Un examen rigoureux des préférences de Melbourne l’aura sans doute conduite ici, ce qui l’autorise à croire qu’il a peut-être une chance. Le truc, d’après la pub de son nouveau déodorant Passion pour lui™, c’est d’initier le contact.

Pour ce faire, pas le choix de réveiller sa bête intérieure, celle avec la fourrure, les cornes et la libido d’un Gengis Khan. Il est tenté, poussé par toutes ces pulsions, de conduire Florence au septième ciel. Or il ne sait trop comment s’y prendre. Il glisse un doigt vers elle et s’accorde un simple pour l’effort.

Tout à coup, quelque chose lui tombant des genoux le rappelle à l’ordre. Son cahier Canada. Melbourne plonge pour l’attraper, mais Florence est plus rapide. En relevant la tête, elle ne peut s’empêcher d’apercevoir, sur la page ouverte, les lettres ICQ gribouillées par Sydney.

Elle examine le tout, puis, sans avertissement, s’empare d’un stylo bille et trace un mot dans le cahier. Melbourne repense aux miracles du Christ. Il a l’impression sur le coup qu’il vient d’en vivre un. Strike three : terminus du Village.

Florence fait signe qu’elle doit descendre. Soit, Melbourne se lève pour la laisser passer, puis se dépêche de feuilleter son cahier pour y trouver la note suivante : « Ajoute-moi dans tes contacts : 98724 » Ah! La cachottière! On en viendrait presque à se méfier des femmes qui aiment les hommes qui aiment Internet.

Uh oh!

Parvenu chez lui, Melbourne évite sans réfléchir un Hyundai Stellar qui n’est pas là. Sa maison brûlerait qu’il ne s’aviserait de rien. Car s’il en croit les propos de Magnus Ford et de Sydney, cette note est la clé d’une Florence accessible en sûreté derrière l’écran d’un ordinateur. Le rêve! Il doit vite rediscuter Pentium avec son père.

Mais d’abord, il faut bien manger. Sa mère a préparé des cigares au chou comme il aime : sans chou. Melbourne engloutit son assiette à la façon d’un enfant tétant le sein, négligeant même de souffler méthodiquement sur chaque bouchée. Cette fois, le traiter de porc, c’est encore être trop doux.

Voilà bien le fils à son père, qu’on sait persona non grata dans pas moins de neuf buffets chinois de la Rive-Sud; son père qui, Melbourne s’en rend compte, manque à l’appel. Questionnée d’un mouvement de tête à cet effet, sa mère explique : il doit rentrer tard, il a passé tout l’après-midi dans ta chambre.

Nul besoin d’en dire plus. Melbourne file au sous-sol et découvre, sur son bureau, le nec plus ultra des ordinateurs, tout configuré qui plus est; ne reste plus qu’à peser sur Power. À côté, ce bref message : «Bonne fête à l’avance fils», et, subitement, sa gorge se noue. Tant d’émoi pour une machine. Si Chasuble savait.

Ça lui fait penser, c’est son soir de fouille au local des postes. Ira-t-il? Point pour : le travail est depuis peu moins salissant grâce à l’arrivée bénie de bacs de recyclage écologiques. Point contre : bof… Ce n’est pas que les timbres ne l’intéressent plus, mais ceux qui lui manquent, il pourra désormais les commander sur Internet.

Les puristes lui reprocheraient probablement de sacrifier le meilleur du loisir pour un vice de paresse, et alors? pense-t-il. Ont-ils à ce point besoin d’aventure qu’ils doivent aller la chercher dans les poubelles? Melbourne est sorti vivant du labyrinthe au Vieux-Port, c’est bien assez.

Mais ces puristes, ça le frappe, ce sont les Timbrés… C’est lui! Non, c’était lui. Au diable la fleur des timbres canadiens! La seule qui l’intéresse désormais, c’est celle d’ICQ. Sans perdre une seconde, il télécharge le programme et suit toutes les étapes d’ouverture de compte. Exit Melbourne; enter Melby007.

Il ajoute Florence dans ses contacts. Au bout de quelques minutes, la voici qui se connecte. En même temps qu’il tamise les lumières pour l’ambiance, un «Uh oh!» résonne dans les haut-parleurs, signe qu’il vient de recevoir un message. «Salut! :) », dit-elle. Merde, c’était son idée.

Que répondre à présent? «Je t’aime» lui semble être une mauvaise idée, «Salut», ce serait jouer les pasticheurs; «Bonjour» fait trop poli, «Allô», trop téléphonique. Il opte enfin pour «Hey», tout ce qu’il y a de plus désinvolte. Quel Hugh Grant en puissance! Magnus Ford avait vu juste, l’ordinateur est le tonifiant qui lui manquait.

Florence et lui correspondent depuis quinze minutes quand, grave problème de logistique, sa mère doit faire un appel, ce qui l’oblige à suspendre l’œuvre de ses charmes. Il s’excuse et débranche Internet, or aussitôt le combiné sonne, avec Chasuble au bout du fil. Qu’il est sollicité! C’est à croire qu’il n’y a que lui dans cette maison.

La suite se déroule comme on le devine : Chasuble s’étonne de voir qu’après trois semaines d’appels constants, Melbourne fait le mort le jour où la réponse des postes lui parvient finalement. Mais bref, Ottawa les attend, dans ses mots, pour une aventure à la Tolkien. Il s’agit de remplacer l’anneau par un timbre Glenn Gould.

Pour lire l’histoire d’une traite, continuer ici > http://voir.ca/simon-ares/2013/10/24/lhistoire-jusquici-6/

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  • Simon Arès
    Dans ce blogue, il sera question, dans le désordre : de Sasquatch; de sucre à la crème; de philatélie; de Melbourne, mais pas de la ville; de robotique; de grosse truite; et de bogue, surtout. Bref, de quoi faire un mémoire en littérature.

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