Selon l’historien et sociologue Gérard Bouchard, l’indépendance nationale est la seule solution pour mettre fin à la crise de l’identité et de la culture québécoises. Rencontre avec le coprésident de la Commission de consultation sur les accommodements raisonnables.

La majorité des 141 intellectuels que vous avez questionnés dans le cadre de votre étude sur l’état actuel de la culture québécoise ont dressé un constat assez négatif. Partagez-vous leur pessimisme?

"La majorité des intellectuels qui ont participé à cette étude sont pessimistes, ils estiment que la culture québécoise traverse une crise. Leur diagnostic est souvent sévère. Plusieurs d’entre eux considèrent que nous vivons dans une société vide, sans repères, à la recherche d’elle-même, qui n’a plus de vision d’avenir et dont la mémoire s’est embrouillée. Selon eux, cette crise de la culture serait l’un des principaux symptômes d’une crise identitaire profonde. Mais il y a aussi une minorité de répondants qui a formulé un constat très positif sur l’état de la culture. Il y en a même qui sont carrément dithyrambiques. D’après eux, le Québec serait aujourd’hui dans une sorte d’âge d’or culturel. Pour une raison de principe, je ne partage pas la vision pessimiste de l’état de la culture québécoise. Je suis vraiment un Occidental, j’ai beaucoup de difficulté avec l’idée que l’être humain ou le citoyen baisse les bras devant l’Histoire et ne soit pas maître de son destin. La démission, c’est une tentation face à laquelle un certain nombre d’intellectuels ayant répondu à notre questionnaire ne résistent pas. Cette attitude défaitiste provoque un malaise chez moi. Il me semble que même si l’humain est un acteur parfois très modeste, l’Histoire a toujours été faite par des groupes d’individus résolus. À mon avis, démissionner, c’est pratiquer la politique de la chaise vide. Il faut toujours réagir, agir, combattre, résister, surtout quand ça va mal dans une société. Moi, je ne me vois pas dans un autre rôle que celui-là."

Les résultats de cette vaste enquête sur l’état de la culture québécoise serviront-ils de balise de référence aux travaux que vous amorcerez bientôt dans le cadre de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles?

"Ce livre est quasiment le premier tome du rapport de la Commission d’étude sur les accommodements raisonnables, que je vais coprésider avec Charles Taylor. En dépit de l’étiolement de l’État-nation en Occident, l’idée nationale, qui est indissociable de la question culturelle, demeure une préoccupation fondamentale pour les Québécois. Depuis 1960, nous avons vécu au Québec une double mutation. Nous sommes d’abord passés de la nation canadienne-française à la nation québécoise. Ensuite, le concept de nation québécoise a accompli un long voyage, qui a duré 30 ans, pour s’étendre des Québécois francophones d’ascendance – pour l’instant, c’est le terme qui me paraît le mieux désigner les descendants des Canadiens français – vers l’ensemble des Québécois. J’ai toujours pensé que cette transformation sociale se faisait rapidement et qu’elle était pratiquement acquise, avec des îlots de résistance minoritaires qui se manifestaient depuis une dizaine d’années. Mais, à la lumière du débat sur les accommodements raisonnables, je me suis rendu compte que cette mutation identitaire n’était pas aussi avancée que je le pensais et que, finalement, le "Nous" chez les Québécois francophones d’ascendance est une réalité toujours aussi rigide."

Donc, les Québécois francophones de souche se sentent toujours vulnérables et menacés au niveau identitaire?

"Les francophones d’ascendance constituent une majorité qui réagit comme une minorité, qui démontre les mêmes sentiments d’inquiétude, de menace, de fragilité, le même réflexe de repli, de durcissement… Une réaction classique bien connue en psychosociologie et en sociologie. Donc, voilà une majorité qui a peur de sa minorité. Aujourd’hui, l’histoire de la culture canadienne-française est un paramètre fondamental. La raison pour laquelle on a vu ces derniers temps des petites explosions dans le débat sur les accommodements raisonnables, c’est parce qu’on a touché à une fibre canadienne-française ultrasensible, à laquelle il ne faut pas toucher: la fibre identitaire. Le Canadien français ou le francophone d’ascendance, qui est son héritier, reste quelqu’un qui a vécu près de trois siècles de colonialisme, de domination sur le plan politique, d’infériorisation sur le plan social, de dévalorisation de soi… Il est membre d’une société qui est fragile, qui ne nourrit pas d’elle-même une idée très claire ni très valorisante. On retrouve ce paramètre dans les diagnostics pessimistes exprimés dans le discours défaitiste de beaucoup d’intellectuels que nous avons interrogés."

L’interculturalisme au Québec serait-il un échec?

"L’idée qu’on ne peut plus penser la réalité québécoise dans sa singularité et qu’il faut élargir la réflexion au continent et au monde atlantique, c’est pour moi une idée pas mal acquise. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’on a vraiment pensé la diversité québécoise, je suis loin d’être convaincu de ça. Nous avons admis la diversité québécoise et nous nous sommes réconciliés avec elle, mais a-t-on vraiment pensé à son arrimage à la vieille identité canadienne-française? Je ne le crois pas. Ce qui vient d’arriver à propos des accommodements raisonnables en dit long là-dessus. C’est dans une large mesure la révélation qu’il y a une articulation qui ne s’est pas bien faite entre la diversité et l’ancienne tradition ou culture de la société d’accueil. On se rend compte aujourd’hui que la vieille culture canadienne-française est une identité toujours très vivace qui ne s’est pas bien mariée avec la culture de l’immigrant ou des communautés culturelles."

Comment accoupler ces deux cultures?

"C’est une des raisons pour lesquelles je pense que le Québec devrait absolument faire son indépendance. Le Québec a besoin d’accomplir un acte fondateur. Or, l’indépendance nationale est un acte fondateur, qui servira ensuite aux Québécois à se valoriser pendant des siècles en le réactualisant dans des rituels, des célébrations, des commémorations. Chaque fois qu’une société se trouve en crise, donc commence à s’inquiéter d’elle-même, de ce qu’elle est puis de ce qu’elle va devenir, de ses capacités à faire ce qu’elle devrait faire, elle se tourne vers un acte fondateur qui est toujours un acte vertueux, héroïque, plein de force et de courage, auquel les générations s’abreuvent constamment. C’est ça, la magie d’un acte fondateur. Les Québécois n’ont pas beaucoup d’actes fondateurs. On avait jadis la Révolution tranquille, mais on est en train de défaire aujourd’hui ce monument-là. Un discours a pignon sur rue alléguant que la Révolution tranquille a été un échec, qu’elle a été le fait corporatiste d’une génération égoïste. La souveraineté, en dehors même de ce qu’elle est et de ce qu’elle peut signifier, pourrait être pour les Québécois un grand acte fondateur, le socle auquel ils s’adosseraient. Ça nous donnerait cette espèce de confiance en soi, cette valorisation, cette sécurité psychologique et symbolique auxquelles nous aspirons d’une façon quasiment maladive."

D’après vous, l’indépendance nationale résorberait aussi la crise de la culture québécoise.

"Évidemment, parce que l’indépendance créerait un mythe, qui est un artifice absolument incroyable. Le mythe dégage une énergie extraordinaire dans une société. On l’a vécu avec la Révolution tranquille, une époque bouillonnante où tout le monde parlait de refondation et de renaissance. Les Québécois avaient l’impression que tout était possible, qu’ils pouvaient tout refaire. Ils ont quasiment tout refait. La souveraineté du Québec pourrait être aussi un mythe puissant et mobilisateur. Il faut de l’énergie pour faire la souveraineté. Une fois l’indépendance réalisée, ce mythe continuera à arroser les Québécois. Même ceux qui étaient férocement opposés à la souveraineté seront les premiers à s’abreuver à cette fontaine."

Il est peu probable que votre confrère, le philosophe Charles Taylor, soit d’accord avec le "remède" que vous proposez.

"Il sera d’accord avec l’aspect théorique de ce que je suis en train de vous dire, peut-être pas avec l’application et l’exemple que je vous en donne!"

La culture québécoise est-elle en crise?
de Gérard Bouchard et Alain Roy
Éditions Boréal, 2007, 218 p.

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  • 30 avril 2013 · 12h59 Philippe-Éric Trudelle

    La crise identitaire au Qu/bec affecte seulement ceux qui ne se sentent pas canadiens, ou qui voit un contradiction de vivre dans une fédération, dans un pays trop grand pour eux. Ce n’est pas un mal, mais ce n’est certainement pas le sentiment de la majorité des Québécois.

    Présentement, ce n’est pas seulement le Québec, mais tous les pays qui vivent une crise identitaire. L’ère des communications n’a jamais autant affecté la culture de tous les pays que notre époque. Nous vivons maintenant au même pouls que la planète entière. Et nous ne sommes pas comme nos ancêtres. À tous ceux qui vivent à la même époque que la soirée canadienne, et ne se voit pas du tout comme un anglophone, je comprend parfaitement le sentiment de ne pas se sentir chez soi, de regarder Ottawa et d’y voir un parlement qui ne le représente pas. Mais ce sentiment, aussi intense qu’il puisse exister, n’est pas généralisé chez la majorité des Québécois. Il ne concerne qu’une minorité très bruyante.

    Que ça soit le Québec, la France, les États-Unis ou l’Allemagne, nous vivons tous la crise qui nous fait réaliser qu’il n’y a pas d’homogéniété de valeurs et d’idées dans un pays. Non seulement il y a le choc entre la gauche et la droite, mais aussi le choc inter-générationnel, qui fait un clivage entre les idées qui circulent dans notre société. Nous avons tous cette crise identitaire. Les Italiens l’ont, les Français, et les Canadiens. Suffit de sortir de chez soi pour le savoir. La seule différence, c’est que la souveraineté propose de soulager cette crise mondiale en proposant un rêve sans prise concrète dans la réalité. Construire des frontières, gérer sa propre monnaie ne changera rien à l’identité de la population entière de la société Québécoise. Bien sûr que ça soulagera quelques individus, de même que si on devenait un pays beaucoup plus à droite ou beaucoup plus à gauche, mais la souveraineté ne plaira pas à la majorité, car il n’y a rien de tel qu’une solution qui plait à tous.

    Alors, il faut s’en remettre à la démocratie : si la majorité ne se sente pas Canadien, bien, que la souveraineté se fasse, mais si la majorité se manifeste et désire rester dans le Canada, il faut écouter la majorité, et non aveuglement son ambition.

    Avancer que le Québec fasse parti d’un ensemble plus grand et ne les représente pas uniformément ne dicte en rien aux citoyens leur vie ou leur valeurs. Dire que les individus ne sont pas maîtres de leurs destins parce que les politiciens aux pouvoirs ne prennent pas des décisions selon leurs valeurs, bien, c’est exactement ce que le Parti Québécois fait subir à la majorité des Québécois, et a ce que je sache, les gens ne quittent pas le Québec. Faire un pays avec ce parti politique nous garantie que la majorité ne sera pas satisfaite des décisions prises. Ce sophisme maintenant d’être maître de son destin ne pourra jamais véritablement être valide que lorsqu’il n’y aura aucune autorité politique, ce qui est utopique et dangereux à vouloir obtenir.

    L’identité nationale EST dissociable de la question culturelle, car le premier concerne une nation, et la deuxième concerne l’individu. Il n’y a pas de culture stricte, immuable, et défini au Québec, ni dans quelconque pays dans le monde. Elle est toujours en mouvement, car elle est le fruit de la sommation de tous les individus, qui eux, changent avec le temps. Il est non-seulement probable, mais de tous évidence observable que l’individu moyen ne s’accorde pas avec les valeurs d’une nation. Il y a toujours des déphasages, des différences, il n’y a rien d’homogène. C’est une belle formulation que le Québec est un peuple, mais dire qu’un Québécois doit être ceci, cela pour être un Québécois est une formule chauvin dangereuse, inclusive et inutile.

    Et utiliser l’histoire pour contraindre l’identité d’une nation est un danger car les faits montrent qu’il n’y a rien d’immuable. Les Québécois qui vivaient il y a 60 ans ne sont pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui. Et c’est la même chose en France, en Italie, au Japon et en Allemagne. Utiliser l’argument de la colonisation et le même argument qui afflige les Américains d’origine Africaines : Ces discours sont destructeurs et n’apportent rien de positifs. S’enfermer dans l’histoire est un poison qui sert à défendre un patriotisme maladif.

    L’objectif de faire cette acte fondateur, aussi noble et bien intentionné qu’elle soit, risque de créer davantage de déchirements que de bons résultats. Et cette objectif ne concerne pas la majorité, car si c’était le cas, les référendums auraient passés. Tous rationalisations pour se convaincre du contraire du type que les Québecois ont eu peur est d’une lâcheté répréhensible.

    Je ne peux pas concevoir le Québec sans les premières nations, et je n’ai jamais entendu un séparatiste faire un grand cas de ceux-ci. Vouloir faire du Québec un pays et qu’il ait ses actes fondateurs, ça devrait inclure tous ceux qui y participeraient, et si c’est le cas, qu’il le fasse, dans les limites géographiques de ceux qui y participent, c’est-à-dire la population qui vit le long de la vallée du St-Laurent inclusivement. Tous ceux qui vivent au Québec mais se sentent Canadiens, qu’ils gardent le droit d’y vivre, autrement, ce pays qui se cherchent des actes héroïques et vertueux sera un pays entachés, sales, gagné à l’arrachée, portant dans son cœur des déchirements qui ne feront même plus aucun sens dans 100ans.

    Utilise l’argument de la confiance en soi est de la poudre aux yeux. Jamais je n’ai considéré le patriotisme comme une vertu quand je regarde les autres pays. Ce n’ai jamais été un catalyseur pour la recherche scientifique ni pour les accomplissements humanitaires. En fait, c’est plutôt la disparition des frontières et la création de ponts qui est le cheval de bataille du progrès, et non la construction de murs de la honte, sous prétexte que notre voisin n’est pas comme soi.

    Les mythes ne sont plus pour notre époque, de même que l’amour des drapeaux, ou du moins, pour les jeunes générations, heureusement.

    Et pour finir, à tous ceux qui ont cette crise identitaire, je vous plains: vous êtes nés pour un p’tit pays!

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