5 octobre 2012 16h16 · Théâtre d'Aujourd'hui

« Solitaire et solidaire », m’écrivait un ami hier pour décrire mon travail, mon point de vue, ma passion, mon rôle. « Solitaire mais solidaire » écrivait-il, sachant trop bien ce qui m’attend dans cette mission que je débute au Théâtre d’Aujourd’hui en tant que directeur artistique… Ce blogue que vous lisez, je l’ai désiré pour permettre à ceux qui participent à la vie de ce théâtre de prendre la parole de leur actualité. Quand vous assistez à un spectacle ici, la plupart du temps l’œuvre a été écrite en solitaire, bien avant le travail solidaire d’une équipe de complices..
Ce blogue, je l’ai voulu pour eux, et pour ce théâtre, pour que la pensée circule tous les jours. Car elle circule tous les jours. Nous sommes traversés tous les jours d’influences et à notre tour, détenons ce privilège de pouvoir influencer. Sans forcer. Sans prétendre. Sans présumer. Sans trahir. Sans mentir. Pour les auteurs, c’est la même chose. Retrouver, garder, toucher et révolutionner son actualité. Ça exige sagesse et délinquance. Ce terrain, un blogue comme un théâtre, c’est le leur.
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Cette première intervention, je l’attacherai à ce conflit, à la fois interne et relationnel : solitaire et solidaire, en l’attachant à cette synthèse parue dans Le Devoir[1] il y a deux semaines et qui retraçait les trois différentes phases d’évolution du rapport des institutions aux individus. On peut aussi appliquer cette réflexion à notre rapport aux artistes.
On y exposait le titre suivant : Vers une citoyenneté culturelle ? Dans le siècle dernier, nous serions passés de la culture savante, à la démocratisation de la culture pour arriver à la démocratie culturelle. Un rapport entre artistes et publics, à des solitaires qui tentent d’être solidaires. Ce rapport entre les artistes et « les autres » :
« Historiquement, il y a eu trois grandes phases d’évolution du rapport des institutions aux individus », résume le chercheur et professeur en sociologie de l’Institut national de recherche scientifique (INRS), Christian Poirier. « Il y a eu d’abord ce qu’on appelle la culture savante, ou élevée – littérature, musique classique, opéra -, fin XIXe, début XXe siècle. À partir des années 1940-1950, deuxième phase : la démocratisation culturelle veut transmettre cette culture d’élite au peuple. La Place des Arts l’incarne. À partir des années 1970-1980, les mouvements citoyens et groupes d’intérêt se sont mobilisés pour réclamer une autre perspective, non plus de démocratisation culturelle du haut vers le bas, mais de démocratie culturelle, du bas vers le haut. »
Pour M.Poirier, il y a un changement de paradigme, alors que son collègue Guy Bellavance, de l’INRS, y voit plutôt un transfert d’une approche plus « comptable » de l’action culturelle, axée sur l’offre culturelle, à une approche plus « socialisante », axée sur l’accès et donc, le citoyen. »
« Loin d’être nouvelle, la notion de citoyenneté culturelle remonte au milieu du siècle dernier. Le sociologue écossais Raymond William, instigateur du courant des Cultural Studies, a le premier parlé du droit d’accès à la culture de chaque citoyen. « Pour lui, c’est le citoyen qui s’approprie les outils culturels, et les institutions sont là pour favoriser cet épanouissement et cette expression culturelle », rapporte M.Poirier. »
«Participer, c’est défendre toute la culture.» Le thème des 16es Journées de la culture, qui battent leur plein depuis vendredi, s’articule autour d’un terme revenu en force dans le discours culturel depuis quelques années. Loin du simple glissement sémantique, la participation culturelle dénote un changement d’approche des pratiques culturelles, désormais à multiples facettes, surtout depuis l’arrivée en force des nouvelles technologies.
Les intentions semblent bonnes, à priori mais on dirait tout de même que notre histoire tend à vouloir combler les différences et les distinctions entre les deux, comme pour s’allier à cette définition de la culture d’un point de vue sociologique que je trouve aussi belle qu’intrigante quand je pense au Québec d’aujourd’hui: « Culture : ce qui est commun à un groupe d’individus, ce qui le soude. » (…) Et comme un théâtre, un espace culturel, une institution est l’endroit du rassemblement, de « ce qui nous soude », je me questionne à la fois sur ce qui nous soude justement et sur ce Québec récent qui se radicalise à la moindre chicane de famille, ce Québec des solitudes, des différences, des carrés de couleur
Mais pour revenir sur l’article, il y avait cette question, laissée là en suspend, comme à prendre ou à laisser : « Dans un monde où tout un chacun crée sa propre culture, n’y a-t-il pas un risque de marginaliser les artistes professionnels ? » L’inquiétude est souvent évoquée par les associations d’artistes, semble-t-il. Et encore cette intervention: « Il est important que l’artiste conserve son rôle, mais dans le contexte de cette nouvelle réalité, avec davantage de dialogue avec les publics et les institutions où ils prennent place », croit Christian Poirier. « Là où il y a un danger, ajoute-t-il, c’est que les institutions mettent de côté les artistes. »
En d’autres mots : Quelle place faut-il privilégier pour les artistes professionnels dans nos institutions ? Quel rôle leur donner ? Alors que c’est sur eux que je compte, c’est avec eux que je travaille…
Je veux répondre, me suis-je dit en lisant ces lignes, je dois répondre : Cette place est la leur, assurément. La nature de leurs actes, je l’espère, n’aura d’égal que la liberté de leur parole, et non, je l’espère, le visage d’une mise à niveau de volontés tendancieuses, malgré les bonnes intentions, de ce qu’on appelle l’industrie culturelle ou de la démocratisation de la culture. Nous vivons soi-disant dans une démocratie culturelle. Ok. À moins que ce ne soit une barbarie culturelle ?…
Car cette culture de voxpops, du tout-le-monde-est-un-artiste-dans-le-fond-suffit-de-faire-un-clip-sur-youtube-ou-de-vendre-une-toile-à-un-ami-ou-de-participer-à-Star-Académie est-il aussi un truc tendancieux qui mène artiste et citoyens sur un terrain glissant pour tous, celui de la banalisation de la parole ? Pas que les uns sont moins intéressants que les autres mais parce que le rôle de l’artiste s’en retrouve banalisé. Pas volontairement, bien sûr, mais dans les dommages collatéraux de ces mutations.
Alors je me questionne sur ce parcours du dernier siècle, entre le « savant » et le « démocrate ». Comme quoi, pour incarner de façon juste une définition de la culture et pour ne plus avoir besoin des ponts que sont ces œuvres, de ces ponts, on se démène pour assécher les plans d’eau que l’on tente d’enjamber avec ces mêmes ponts. Ces ponts ce sont les œuvres, des créations qui provoquent le dialogue. Une « organisation » de la prise de parole, une direction de la pensée, nécessaire quand on veut définir l’œuvre d’art.
Moi je me dis qu’un pont est nécessaire pour aller ailleurs… Ce pont est nécessaire pour aller plus loin sur la route qu’on poursuit. Individuellement. Collectivement.
L’époque actuelle, si cette synthèse parue dans l’article du Devoir est juste, ressemble davantage à un effort considérable mis de l’avant par l’industrie et la société civile pour assécher les eaux, pour qu’éventuellement, on ait plus besoin de ces ponts. On ne tient plus compte d’une rive reliée à une autre, mais on donne davantage d’importance à l’obstacle, nous sommes corporatistement obnubilés par l’obstacle. Parce que les ponts dans le fond, ça coûte trop cher. En effort humain, en argent.
Vous trouvez cette petite métaphore bien naïve ? Vous n’avez qu’à observer les efforts surhumains, aucunement artistiques qui ont été réalisés par plusieurs instances et acteurs sociaux pour justifier la présence et le financement des arts depuis les trente dernières années… Ces efforts sont autant de gestes dits « responsables » pour tenter d’assécher les cours d’eaux, car nous devrons dorénavant habiter la même terre barbare industrielle.
«Parce qu’en considérant les œuvres comme de pures marchandises, on fait effectivement une grande économie: on n’a plus besoin de se questionner sur leur valeur. Comme pour une saveur de crème glacée ou un modèle de planche à voile, on se contente simplement d’aimer ou non. Des goûts et des couleurs, c’est bien connu, on ne discute pas.»[2]
Moi j’aime les ponts. Ils sont beaux et ils ont besoin de l’homme-créateur pour exister. Et ça c’est encore plus beau. « Solitaires et maintenant solidaires », grâce à une œuvre, un pont.
Les ponts permettent la solidarité. Assécher le territoire pour abolir les ponts, pour se permettre d’y circuler à notre guise, est-ce s’exposer à une forme de barbarie ? Une barbarie culturelle ? S’expose-t-on à une barbarie dans laquelle tout se vaut, dans laquelle tout a été dit ou fait, dans laquelle on se dit qu’on aurait fait pareil comme l’autre, dans laquelle plus rien ne choque ou provoque ? Si l’on peut tout trouver sur You Tube, quelle place pour l’œuvre alors ? Trop cher, trop forçant, trop long à subir, à déchiffrer ?…
À lire ce que je lis, les institutions comme les artistes ont des défis intéressants sur les épaules de leur quotidien…
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Une œuvre, c’est un pont entre deux solitudes.
« Solitaires et désormais solidaires. »
C’est Camus qui a vu ce titre apparaître dans les mots de sa fille Catherine comme titre d’un ouvrage posthume. C’est ainsi qu’elle tentait de décrire l’œuvre et la vie de son père.
Camus. Encore lui.
Sylvain Bélanger
Directeur artistique du Théâtre d’Aujourd’hui
[1] Frédérique Doyon, Vers une citpoyenneté culturelle ? Le Devoir, 29 septembre 2012, Actualités culturelles.
[2] Pierre Lefebvre, «Nous y sommes, soyons-y», Revue Liberté no 297

















Debout pour un Québec Solitaire !
N’est-il pas le rôle de l’artiste de voir à faire différent, provocant et intéressant malgré l’océan de créations? Après tout, il revient au public de choisir et d’apprécier.
Ca fait très longtemps que j’ai vu une pièce de théatre alors l’occasion serait idéale pour le faire, Merci!!!
La pièce semble aborder intelligence et passion une mutitude d’intéractions entre les artistes et le public sur des aspects historiques, politiques, artistiques, culturels et j’en passe, a la fois solitaire et solidaire.
Je veux aller voir une pièce de théâtre qui questionne l’amour, qui remet en doute l’idéal qu’on a de l’autre et de l’amour.
Parce que je dois voir ce spectacle et que j’ai dépassé mon budget en billets de théâtre ce mois-ci.
J’suis vraiment smatt, promis!
Belle réflexion, mais permettez-moi de replacer cette superbe citation de Camus dans son contexte original : elle apparaît à la fin de sa très belle nouvelle « Jonas ou l’artiste au travail » (dans le recueil L’exil et le royaume). Elle met en évidence la contradiction, voire le déchirement de l’artiste entre la nécessité de solitude extrême pour réussir à créer et la nécessité d’engagement dans la société. Les deux se nourrissant et se détruisant mutuellement… déchirure que la nouvelle pousse jusqu’à l’extrême. À lire absolument!
J’aimerais beaucoup voir la pièce «Tout ce qui tombe», car cela m’intéresse de connaître la vision de l’auteur de l’influence et les conséquences de la chute du mur de Berlin sur le quotidien des Allemands.
La semaine prochaine, nous recevons le Jamais LU dans notre théâtre. Le thème: c’est quoi notre problème? Ton article jette une base intéressante à ce questionnement qui me tourmente depuis que je sais que je figure au panel qui soulève cette question. C’est quoi notre problème?
D’emblée, je réponds: NOUS. Nous sommes le problème.
Dans sa courte histoire, le théâtre a eu besoin de se structurer, de s’organiser. Et le résultat, bien qu’essentiel pour plusieurs choses, nous a confiné à un discours de plus en plus clos. Nous jouons le jeu du monde qui nous entoure, et plutôt que de lui servir des arguments contraire à ce qu’il bâtit, nous lui avons fait croire que nous comprenions, que nous sommes égaux, pareils. Mais nous ne sommes pas pareils.
Et nous jetons des ponts mais ne marchons pas dessus. Nous n’ouvrons plus la route, préférant jouer le jeu du marketing et de l’économie et du financement et de l’industrie, jeu qui se joue sur les terrains assainis. Nos ponts n’ont plus la vocation qu’ils devraient avoir si ceux qui y passent sont confortés dans leurs agirs, leurs manies, leurs croyances.
Le pont nous mène ailleurs, certes, mais si on marche tous de la même manière une fois dessus?
Ce que je dis est sans doute bourré de contradictions, mon propos est émotif.
Je n’aime pas le monde dans lequel nous vivons.
Je n’aime pas notre pays.
Je n’aime pas voir les gens autour de moi se contenter.
Je ne sais plus quoi dire, mais surtout où le dire.
Je ne sais pas si il est trop tard. Si la spirale ne nous a pas déjà emportés.
Mais je pense que nous devons commencer tout de suite à désobéir.
Et à refaire des ponts plus bancals. Moins appropriés. Mais plus vrais.
Je ne sais pas.
Je réfléchis à voix haute.
Mais cela non plus ce n’est plus à la mode.
[...] réponse au texte Solitaire et solidaire de Sylvain Bélanger, paru sur ce blogue le 5 octobre [...]
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