Debout et déshabillée

5 novembre 2012 15h41 · Théâtre d'Aujourd'hui

J’apprends ma condition d’auteur tous les jours.  Je ne m’y fais pas.
Je suis nouvelle.
Quand Adèle dit : « Ok, les acteurs, on se rassemble dans la salle de répétition dans 5 minutes », je me lève et je vais dans la salle de répétition attendre toute seule, parce que cette fois, je n’ai ni costume, ni maquillage.  Je suis prête avant tout le monde.
Je suis nue.

J’apprends et c’est une sorte d’errance.
Je traîne debout au fond des théâtres, ne sachant plus où je dois aller.
Tout me déplace.
Je suis comme dans une vie à côté de mon autre vie, cette vie-là qui est la mienne le reste du temps  - la vie où les mots des autres brillent dans ma pensée, la vie où les mots des autres sont comme un ciel bougeant lentement autour de mon présent.

Devant mes propres mots, je ne sais plus où je suis.  Ciel renversé. Sorte d’exil invisible.

Je suis actrice.  C’est ce qui m’a faite.  Ça, quelques chagrins, et deux ou trois paysages.
Je suis metteure en scène, à l’occasion, et toujours par amour.  C’est l’endroit d’où j’aime le mieux.
Je deviens auteure.  Premièrement, je n’en reviens pas ;  deuxièmement, je n’ai pas moins peur maintenant que c’est fait, je veux dire cette pièce, elle est écrite, finalement elle s’est écrite :  j’en tremble encore.  Je ne sais même plus comment c’est arrivé.

Je me suis sentie loin tout au long des répétitions.
Comme à l’étranger.
J’avais envie d’écrire des cartes postales à l’équipe.
J’avais envie de trouver une cabine téléphonique et de faire des appels longue distance en pleine nuit.
Je me demandais comment c’était, d’être chez moi.  Je me demandais s’ils étaient bien, eux tous.
S’ils s’ennuyaient parfois de moi.

Mais il y a toujours un cadeau.
Depuis ma nouvelle position, j’ai vu les acteurs comme jamais je ne les avais vus.  Avant je ne voyais pas bien, ma place était avec eux.  Je compte d’ailleurs y retourner le plus vite possible.
Mais en attendant, j’ai été, je suis complètement bouleversée par la nature de ce métier.
Protéger les mots.  Défendre l’histoire.  Mieux que moi qui pourtant ai écrit.

J’ai envie de les serrer contre mon coeur sans cesse.

J’ai envie de les couvrir de confiture de rose.

Je les trouve si beaux.
La générosité de leur geste me transperce.
Je suis chavirée, complètement, par l’étendue de la bienveillance, du courage, de la foi qui est la leur.
Chaque soir, ils tremblent pour moi sur la scène.
Ils marchent, ils s’embrassent, ils parlent, ils pleurent.
Ils le font à ma place.

Ils me sauvent.

Bien sûr je parle des acteurs alors que toute une équipe conspire au miracle du théâtre, à cet élèvement de l’histoire par les forces conjuguées des artistes qui tissent une toile de sens et de beauté autour des mots :  je l’ai dit au tout premier enchaînement, je suis renversée par ce spectacle.  C’est à la fois comme si je n’avais rien su de mon propre texte avant de le voir comme ça, hors de moi;  et qu’en même temps, j’avais eu l’impression que l’intérieur de ma tête était soudain posé devant moi, dévêtu, fragile, debout.
J’aime tout.  La lumière amoureuse, les musiques comme des couvertures sur les épaules des personnages, le sol cœur battant, les mots comme des flocons qui dansent derrière, les silhouettes sensibles qui peuplent mon imaginaire révélé  et transfiguré par l’art, par l’âme de mon équipe.

Je voulais leur redire à quel point ils m’avaient émue.
Leur amitié pour mon texte est une des choses les plus touchantes qu’il m’ait été donné de vivre.
De ça, je ne me remets pas.
Je ne m’en remets pas.

- Véronique Côté, auteure de la pièce Tout ce qui tombe

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  • 9 novembre 2012 · 14h01 Hélène Beaupré

    Je suis renversée par le texte ci-haut de l’auteure Véronique Côté. Ces mots, plutôt ses mots qui transfigurent un moment, qui nous font pénétrer dans ce moment comme si on regardait par-dessus son épaule ou plutôt à travers son coeur que l’on sent battre ici. L’intimité de ses mots est impudique, non, plutôt d’une pudeur déshabillée de l’habituel quant-à-soi lorsqu’on parle de son intimité. Elle nous donne accès à un instant si précieux pour elle. Elle nous transporte dans son élan de reconnaissance.

    Si la pièce est de la même eau, j’embarque jusqu’au cou.

    merci madame Côté.

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