La parole à notre public

17 janvier 2013 17h17 · Usine C

L’Usine C a choisi de donner une tribune à son public. Voici la réflexion de l’un de nos spectateurs présents hier à la première de It’s Going to Get Worse and Worse and Worse, My Friend.

« It’s Going to Get Worse and Worse and Worse, My Friend est une pièce où Lisbeth Gruwez effectue des mouvements d’abord sur des sons, ensuite sur des mots, puis presque sur des phrases sur un fond sonore rythmé, léger. Des mouvements très secs, décortiqués, agencés à chaque son (en fait, les sons sont des fragments de mots). Puis, plus la pièce avance, plus les mots se laissent découvrir et plus les gestes se complexifient et s’épousent davantage.

Finalement, ce sont les mouvements mêmes de Gruwez qui nous parle. C’est intéressant. À quel point associons-nous ses mots à ses mouvements et à quel point les attendons-nous quand elle les effectue?

Tout devient très mécanique, on sait que ça va arriver, c’est direct, ça nous emporte […] La scène, très sobre, il n’y a qu’un rectangle de lumière qui illumine un plancher légèrement incliné vers le public. L’éclairage fait en sorte qu’on ne voit jamais l’ombre de la danseuse. Cet aspect crée un effet intéressant. On a en fait l’impression de perdre la mesure de la profondeur pendant la pièce. Comme si elle se déroulait sur deux dimensions. Bien sûr ce n’est pas le cas, puisque nous voyons Lisbeth Gruwez changer de taille lorsqu’elle avance ou recule, néanmoins l’éclairage uniforme du rectangle crée cette illusion. Plus tard, vers la fin, Gruwez se met à sauter sur scène, et cette quasi-absence de profondeur est d’autant plus perceptible à ce moment que son corps voyage dans des zones du rectangle où nous n’avions pas l’habitude de la voir. C’est d’ailleurs le moment le plus fort du spectacle soutenu par la musique d’un violon magnifique.

Je me suis demandé ce que Gruwez avait voulu nous dire par It’s Going to Get Worse and Worse and Worse, My Friend. Est-ce que tout sera de pire en pire parce que la forme l’emportera de plus en plus sur le contenu? Que des orateurs comme Jimmy Swaggart profitent de leur qualité d’orateur pour vendre des salades qui ne se seraient jamais vendues autrement? Que l’art de faire beau l’emportera de plus en plus sur la vérité? Je ne suis pas convaincu. […] Qu’une belle forme peut servir autant les idées d’Obama, qu’elle peut servir, tristement, les idées d’Hitler. […] Peut-être que Gruwez voulait juste nous rappeler de faire un peu attention à la profondeur, au fond.

CWF »

Vous avez envie de vous prêter au jeu de la critique? Cette réflexion vous fait réagir? Allez-y! On hâte de vous entendre.

It’s Going to Get Worse and Worse and Worse, My Friend présenté à l’Usine C jusqu’au 18 janvier.

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  • 18 janvier 2013 · 22h17 Robert St-Amour

    Courte mais intense, cette oeuvre de Lisbeth Gruwez. Trois tableaux de style différent mais dont les gestes de l’artiste sont d’une grande éloquence, d’une qualité indéniable et d’une efficacité viscérale. Pour ma part, c’est le deuxième tableau qui a été mon préféré,la gestuelle synchronisée avec les paroles du prédicateur a totalement capté totalement mon attention et m’a fait rire.

    Pour ce qui est du message, pour ma part, je crois qu’elle a voulu nous démontrer que tout bon orateur peut devenir terriblement efficace en utilisant des gestes pour rehausser le message, capter le maximum de nos sens jusqu’à nous manipuler. Et pour cela, ceux qui le font, le font rarement pour le mieux ou notre bien.

    Voilà une très grande artiste qui avec peu d’artifices et d’accessoires captive viscéralement les spectateurs. À quand la prochaine visite ?

  • 19 janvier 2013 · 10h44 Alain Fortaich

    Chez l’assistance, l’atmosphère à la fois calme, silencieuse voire lourde de gravité détonne. On se croirait à l’église, sans la couleur des vitraux; enrobé par la chaleur du bois de chêne des bancs, des parements, du confessionnal à la fenêtre sculptée.

    Elle apparaît sur la scène nue, cintrée d’un cadre de lumière. Chemise blanche, pantalon noir. Elle balaie du regard la salle, inquisitrice, elle observe le public. Une seconde, deux, dix puis trente et cinquante et une minute. Par cette attente, elle crée l’avidité chez les spectateurs qui dès lors sont aux aguets d’un premier mouvement. Un murmure rompt le temps. Un geste en déclin : une main violemment tombe.

    Ainsi en trois temps Lisbeth Gruwez nous offre Its going to get worse. En trois temps. Premier tableau : naissance d’un langage syllabique, de mouvements étonnament rapides et brefs : salut de prêcheur, élévation hitlérienne. Ludique d’emblée, je songe par conséquent à l’interprétation de Chaplin dans Le Dictateur. Second tableau : à la Napoléon les vêtements. Le mot existe, délié par les gestes. La chorégraphe invente des phrases, joue avec le code de la langue : un mot tel geste, autre mot tel, geste tel mot tel geste. Son visage parfois se crispe. Tableau final : le langage s’est approprié le corps; il discourt. Un langage comme assourdi, détenu dans la chair souffrante, prise de spasmes. Debout et si fragile, la danseuse nous dévoile la part sombre qui l’habite. Devant elle, au sol, un squelette d’ombre hâlé d’un paletot d’embonpoint puis là derrière tout contre elle, à l’écart comme il se doit, effacé quoique présent comme un conseiller, un généralissime courtaud et pâlot, rampant devant le pouvoir, se confond au plancher. Le langage s’évacue du corps, le libère, l’affranchit de sa lourdeur. Ainsi, éthéré, la joie dessine ses traits sur le visage de Lisbeth.

    Dans l’assistance, l’atmosphère à la fois calme et silencieuse voire recueilli détonne. On se croirait à l’école un jour d’élection, dans un gymnase déshabillé de la couleur des dessins d’enfants; nous citoyen X, bien aligné en silence, sachant qu’il y a tant d’appelé mais peu d’Élu, refroidit par ces murs blanchits, des parements sans relief de l’isoloir au mur cartonné. Nous de l’assistance marchons l’un derrière l’autre, les yeux emplis de mots, certains de rêves, persuadés que ce qui vient de se produire sur scène est grand.

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