Hamlet est mort. Gravité Zéro: Mais quel rapport avec Shakespeare?

10 octobre 2012 17h34 · Théâtre Aux Écuries

Voici quelques pistes pour approcher la pièce et ses personnages suggérées par Sara Fauteux qui s’est penchée sur les questions dramaturgiques de ce texte singulier d’Ewald Palmetshofer.»

« Depuis que Dieu est mort, le ciel est vide… En tant que ciel vide, le ciel est une machine, le ciel est vide mais une machine pis c’te machine-là, que le ciel est, c’te machine-là distribue des numéros… Pis quand le ciel te distribue un numéro, on peut te prendre un compte. »

– Mani

Mani et sa sœur Dani n’ont pas reçu de numéro. Laissés pour compte, ils sont comme suspendus dans le temps, sans aucune prise sur leur existence. Autour d’eux, les autres semblent parvenir à vivre, à se marier, à voyager, à faire des enfants. Mais est-il réellement possible d’exister dans un monde où tout se résume à des numéros? Dans le monde que Mani décrit, « [… ] l’aube est voilée par le ciel vide. [1]» Il n’y a pas de renouveau possible dans cette absence totale de perspective.

Le frère et la sœur vont tenter de faire basculer les choses en posant un geste ultime. Comme le Hamlet de Shakespeare, chargé par le fantôme de son père de venger sa mort, ils vont tenter de sauver le passé pour donner sens au présent. Dans son fameux monologue, Hamlet se résout à sa mission sanglante grâce à sa foi. Mais à présent, Hamlet est mort et Dieu aussi. À présent, Être semble se réduire à la reproduction d’un modèle qui n’a plus de sens. Dans un monde où l’existence n’a plus que des motifs économiques, ne pas être est la seule option possible.

Les personnages de Ewald Palmetshofer ne sont pas dupes de leur existence bidon. Mais ils en sont prisonniers, comme ils sont prisonniers de la représentation. Tout a déjà eu lieu, et pourtant, tous les personnages sont encore en scène. Ils semblent condamnés à raconter, à rejouer, à revivre les évènements d’une journée décisive où ils ont tenté de renverser le cours des choses en passant enfin à l’action. En entremêlant la narration, le commentaire, les monologues et des temporalités multiples, Palmetshofer dévoile au public les mécanismes de la représentation, la mettant ainsi en danger.

Les spectateurs deviennent les juges, les seuls capables de reconstituer la vérité. Rien n’est moins simple, car les versions diffèrent. Pour exposer leurs points de vue, les personnages disposent d’une langue à l’image de leur situation. Une langue piétinante, atrophiée et abondante à la fois. Une langue qui se défile devant la grammaire, qui fragmente la pensée et qui, ultimement, emprisonne les corps. Les mots s’amusent à explorer les limites mêmes du langage qui le signe de la dissolution de l’être.

C’est dans cette correspondance vertigineuse entre le discours sur le monde et celui sur le théâtre que Hamlet est mort, gravité zéro est redoutablement contemporain.  L’écriture de Palmetshofer est à l’image de toute une dramaturgie moderne qui ne peut plus se permettre de représenter naïvement le monde ni compter sur la naïveté du spectateur pour le séduire. Devant ce défi, Palmetshofer ne renonce ni à l’un ni à l’autre et parvient à décrire le monde contemporain de manière extrêmement précise tout en captivant le spectateur par une forme et une langue qui repousse les limites du théâtre.


[1] Heiner Müller. Hamlet-Machine. Paris, Les Éditions de Minuit, 1985, 101 p.

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