Pierre Jean Jacques sont abonnés à Duceppe (Les fondements de Joe Jack et John par Catherine Bourgeois)

25 février 2014 16h07 · Théâtre Aux Écuries

1-GoShopping

Spectacle Go Shopping.

J’ai récemment retrouvé une liste, écrite en 2003 lors des balbutiements de Joe Jack et John, des aspects et formes de l’art théâtral que je n’aimais pas et dont je souhaitais m’éloigner dans ma pratique. Les mots «onirisme gaga», «lyrisme» et «réalisme» y figuraient. J’étais surprise de ne pas y retrouver des entrées sur les castings uniformes, sur l’esthétisme consensuel et propre… Parce que, dans cette forme d’art très conventionnelle qu’est le théâtre, c’est sûrement l’uniformisation des distributions et des voix qui me lassait le plus. C’est ainsi qu’au départ, j’ai défini ma démarche par la négative; j’ai démarré ma pratique et je me suis construite comme artiste en réaction à ce qui m’incommodait dans le théâtre conventionnel.

 

Selon moi, le théâtre doit être une aventure, tant pour les créateurs que pour les spectateurs. J’apprécie le défilement d’accents, d’imaginaires, de voix, d’idées et de corps divers. En me lançant ainsi avec des étranges ou des étrangers, je réponds à un désir profond d’entendre d’autres voix, de rencontrer des gens que je ne côtoie pas dans mon cercle immédiat, de m’ouvrir à la diversité d’opinions et de perceptions. Je cherche des rencontres humaines, directes et sensibles. Je désire des expériences non médiatisées par le Web, le journal ou la télé. Je ne veux pas tout comprendre, je veux être surprise par les capacités et les limites de chacun. Je cherche des gens qui ont une perspective différente sur le monde, des opinions contraires aux miennes. En bref, j’aimerais mieux créer un spectacle avec Don Cherry qu’avec Sylvie Drapeau.

2-Just fake it- credit GLAUCO

Spectacle Just fake it. Crédit @Glauco

En 2004, j’ai rencontré Marc Barakat (Ce soir l’Amérique prend son bain, Go shopping [et fais le mort]), un acteur d’origine égyptienne vivant avec une déficience intellectuelle, fervent catholique, au physique d’Averell Dalton et à la voix de Rantanplan. En bref, quelqu’un que je ne rencontrerais jamais dans les cafés du Mile-End. Lorsqu’en discutant de la mort, il me parle de l’immortalité de Superman, de ses pouvoirs surhumains, de ses origines interplanétaires et du nombre de vies qu’il a sauvées, Marc me parle d’une personne et d’une planète qui existent vraiment. Inutile d’essayer de lui expliquer la différence entre fiction et réalité: Superman sera là si sa vie est mise en danger.

Au contact de Marc, je commence aussi à croire en Superman. Dans un monde aseptisé, saturé de rêve et de fantaisie, où le père Noël meurt avant qu’on ait cinq ans, où la foi (religieuse, en un monde meilleur, etc.) est perçue comme louche, il est bon d’être en contact et de créer avec quelqu’un qui est persuadé de l’existence d’une planète nommée Krypton, là où un surhumain bienveillant est né.

3-Ce soir l'Amérique 

Spectacle Ce soir l’Amérique.

Jack-out-of-the-box: présence atypique

Les acteurs qui forment les distributions joejacketjohnesques ont parfois des physiques qui attirent l’œil du spectateur, parce que différents, inconnus et donc générant une certaine curiosité. Au théâtre, le voyeurisme est permis, ce même voyeurisme qu’on ne se permettrait pas dans la rue (parce qu’après tout, un acteur désire être vu). Plusieurs acteurs titillent également l’oreille des spectateurs, car cohabitent sur scène plusieurs voix distinctes: des rythmes décousus, de l’anglais, une diction fragile, un accent étranger, un timbre peu radiophonique ou des accents toniques déplacés. Ces corps et ces voix requièrent des spectateurs une attention particulière. Il faut être vigilant, tendre l’oreille, se concentrer (peut-être se sentir floué), mais à coup sûr se sentir parfois impuissant. Il faut travailler, il faut aller à la rencontre. Ces voix qui s’élèvent et prennent place sont justes malgré leurs fausses notes, sont viables malgré leur imperfection. C’est grâce au travail et à l’imaginaire que les spectateurs, loin de s’identifier aux antihéros au début du spectacle, finissent par se projeter et s’identifier à un quinquagénaire déficient engouffrant du pop-corn pour battre un record Guinness ou à une jeune immigrante mythomane.

Outre leur imaginaire, leur physique et leur voix uniques, les acteurs ayant une déficience amènent sur scène une présence originale qui déstabilise le rythme et certains codes établis de la représentation. Cette présence scénique impose au reste de la distribution une qualité différente, qui se rapproche généralement de la présence du performer. Ils font et ils sont. En réalité, ils jouent. Ils jouent sur un terrain si proche de leur univers personnel qu’il est parfois difficile de différencier (même pour l’oeil avisé) l’état de jeu de l’état de non-jeu. C’est une frontière que je recherche constamment, cette ligne mince qui délimite fiction et réalité. Elle confond le spectateur et l’oblige à affronter sa perception de ce qu’est le jeu, sa conception de ce qu’est un acteur et son impression de supériorité face à un acteur «étrange».

4-Just fake it- © GLAUCO

Spectacle Just fake it. Crédit @Glauco

Les aventures artistiques incluant des gens marginalisés – déficients, anglophones, plus âgés, handicapés – offrent un lieu d’affrontement privilégié: elles permettent une rencontre démystifiante, amènent un décloisonnement social et désamorcent certains préjugés. Dans les distributions de Joe Jack et John, les acteurs choisis sont dans la majorité des cas des antihéros aux antipodes de ce que «devrait être» un acteur. Issu de la rencontre, le processus de création des spectacles se tisse à même les qualités et les compétences de chaque acteur, et non pas à partir d’une normalisation de leur jeu. Il reste que cette façon d’intégrer les caractéristiques ou limites de chacun ainsi qu’un certain  traitement esthétique sont essentiels afin d’éviter les sentiments d’empathie et de pitié qui teintent souvent notre perception de celui qui est né avec un handicap. Par exemple, Geneviève Morin-Dupont (Quand j’étais un animal, Ce soir l’Amérique prend son bain, Just fake it), actrice porteuse de trisomie, réussit encore à m’attendrir (hors scène) quand ses souliers lui font mal, qu’elle a mal au cœur ou qu’elle ne va «vraaaaiment pas bien.» Geneviève est passée maître dans l’art d’apitoyer; une fois son manège en marche, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. C’est une actrice très crédible et efficace pour exprimer la tristesse, l’injustice ou un profond mal-être. Par contre, si Geneviève pleure sur scène, les spectateurs ne voient subitement plus un personnage (ou une actrice qui travaille), mais une jeune femme trisomique qui fait pitié. C’est correct. J’ai probablement construit la scène en désirant ce transfert, cet apitoiement… mais il est également de ma responsabilité de ramener les spectateurs au théâtre, de les remettre à leur place, devant une actrice professionnelle. Un changement subit d’émotion ou un commentaire de Geneviève sur son propre jeu suffira pour sortir les spectateurs du piège tendu.

5-Mimi_©Glauco 2

Spectacle Mimi. Crédit @Glauco

À travers ces jeux de perception, de va-et-vient entre fiction et réalité, d’identification et de distanciation, une question demeure: les rencontres proposées par Joe Jack et John deviennent-elles possibles grâce à l’écoute forcée des spectateurs pris en otage dans un théâtre ou encore grâce au «politiquement correct» des gens qui ne pourraient se permettre d’ignorer une personne handicapée? Un directeur artistique français, travaillant également dans le milieu de l’art et de la déficience, m’a formulé ce même questionnement en des mots un peu plus crus: «À la fin du spectacle, applaudit-on un tel acteur pour son jeu de qualité ou pour son filet de bave et son bel effort?» Comme chaque spectateur possède des impressions et des motifs différents, ni lui ni moi ne pourrons un jour répondre à cette question. Il ne me reste plus qu’à appliquer une bonne dose de rigueur artistique, de professionnalisme et de discernement dans la création des spectacles et à croire qu’il existe plusieurs raisons d’applaudir un acteur sur scène, autres que la justesse, la subtilité ou la maîtrise.

 

Conclusion onirique gaga

M’ériger contre ce que je n’aimais pas de l’art théâtral m’a permis une grande ouverture sur le monde. De la fermeture et de la critique, je suis passée à l’émerveillement constant devant les vastes possibilités des expériences artistiques et humaines. Que de sens, que de libertés l’art peut-il prendre et donner. Plus que tout, je crois à l’art et à sa capacité de refléter les diverses facettes de l’âme humaine et d’être un vecteur de changement pour notre société.

 

Catherine Bourgeois, metteure en scène. La compganie Joe Jack et John présentent leur plus récente création AVALe du 11 au 29 mars prochain Aux Écuries.

 

*ce texte est paru au printemps 2013 dans la revue Aparté /arts vivants – recherche & création No2. http://apartecahiers.blogspot.ca/

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