Ce n’est pas une histoire de ketchup

2 mars 2015 20h23 · Hamza Abouelouafaa

Je veux vous parler de quelqu’un, un personnage qui m’a marqué dans sa folie.Un globetrotter hors norme. Il a un prénom de Ketchup et un nom imprononçable : Heinz Stucke.

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En 1960 , alors qu’il n’avait que 20 ans, il a décidé d’enfourcher son vélo et Auf Wiedersehen RDA, Allemagne, train train quotidien et Guten Tag l’aventure. Il est parti dans toutes les directions sans jamais vraiment revenir, comme un saoulon égaré. Il est allé en Algérie coloniale, il a trinqué avec des talibans alors alliés des USA, il a dormi dans les bâtiments criblés de balles au Kosovo. Il fut de toutes les guerres. Il a visité le Liban de Bachir, l’Égypte de Moubarak, l’Israël de Rabin, la Palestine d’Arafat. Il a roulé dans des pays aujourd’hui disparus, à une époque où l’aventure existait réellement. L’aventure qui implique le risque, l’inattendu, l’improvisation et le danger latent. L’aventure à une époque sans Internet. La préparation de ses périples se faisait…. pendant son périple. Il gribouillait sur un bout de papier quelques informations recueillies ça et là, dans une bibliothèque, chez le boucher, au marché. Lonely Planet? Routard? Connait pas. Bref c’était mon idole.

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En 2012, moi aussi je rêvais d’enfourcher mon vélo pour aller à l’aventure, un peu comme Heinz. Je dévorais les blogs, je lisais énormément sur le cyclotourisme, et en moins de deux, je m’envolais pour la Turquie avec mon vélo dans la soute à bagage. Mon plan était de joindre la Chine par l’Europe, et comme j’étais paresseux, j’ai choisi Istanbul, ville à cheval entre l’Orient et l’Occident pour entamer le périple. Imaginez l’inquiétude de ma mère, son fils qui part seul dans des pays qui sont loin d’avoir bonne presse. Devinez comment je l’ai rassuré? Je lui ai parlé d’Heinz Stucke, de son histoire, de son courage, et surtout, du fait qu’il soit bien vivant et qu’il roule encore, même après 50 ans!

Alors que j’étais dans un camping minable perdu dans l’est de la Turquie, mon regard tombe sur un type en vélo. C’était lui. 257 pays, 60000 km, et 50 ans plus tard, sa route croisait la mienne. C’était Heinz Stucke. Il faisait route vers l’Irak, tandis que moi vers l’Iran. Nous avons convenu de faire une portion ensemble, jusqu’à Diyarbakir, la plus grande ville kurde de Turquie. J’étais en extase devant lui, je me sentais tout petit malgré mon 6’2’’. Il faut dire que le bonhomme est le cumul de tous ses voyages, donc plus grand que le Kilimandjaro! En route, il m’a déballé sa vie, des km et des km d’anecdotes. Parfois philosophe, il m’a dit « tu sais, le meilleur geste pour l’environnement, c’est un suicide collectif mondial». Il était du genre cynique.

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Le soir, en montant notre camp, il m’a appris quelques rudiments sur l’astronomie. Comment repérer la Grande Ourse avec en prime quelques anecdotes salaces sur les dieux grecs. À l’aube, nous avons enfourché nos vélos ensemble pour nous retrouver contre un vent terrible de face. En me voyant m’acharner contre les bourrasques, il m’a apaisé. Il m’a dit de cesser de lutter pour mieux d’apprécier la lenteur et la contemplation. C’était un vieux sage ce Heinz. Pourtant, plus on avançait, moins je l’enviais.

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Rouler, c’est donné à tout le monde, c’est à dire qu’il n y a rien de fabuleux. C’est de la physique élémentaire. Faut juste un peu d’eau, un vélo décent, un peu de volonté, et ça avance tout seul. Heinz ne fait que rouler, il dévore la route, comme un boulimique. Comme un malade. Il roule et roule, bêtement. Il roule depuis tellement longtemps qu’il en oublie pourquoi. Il a tellement rencontré de gens, des gens qui deviennent des fragments vagues dans sa mémoire, des fantômes. Il n’a développé aucun lien durable, tangible. Il m’a raconté qu’il n ‘a pas d’amis, pas d’amour, pas de racines. Il est seul. Il dépend de ses commanditaires, vend quelques cartes postales de lui, participe à quelques salons du vélo ici et là pour se faire quelques sous. L’extraordinaire est devenu sa routine. À la vue de l’Euphrate, il n’a pas bronché. Il s’est trop émerveillé dans sa vie.

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Arrivés à Diyabakir deux jours plus tard, on s’est pris une chambre près des murailles de la vielle ville. Je me souviendrai de cette nuit où, comme des gamins insomniaques, on se racontait des histoires stupides. Il avait réussi à dénicher de la bière en terrain non-laïque, et on trinquait en plein milieu de la nuit. Fidèle à ses habitudes, Heinz est parti aux petites heures du matin, me laissant deux cartes postales (désormais affichées sur mon frigo), un livret relatant ses exploits, un billet de 10 $US (pour le change en Iran), et, le plus important, des souvenirs plein la tête.

Danke Heinz! Grâce à toi, je sais que rouler pour rouler sans but aucun, c’est aussi tragique que d’être immobile.

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