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Cinéma

Bobby : Journée d’Amérique

Bobby, d’Emilio Estevez, nous transporte le jour de l’assassinat de Robert Kennedy. Au Festival de Toronto, Christian Slater et William H. Macy nous ont entretenu du jour où l’Amérique a perdu tout espoir.

"J’avais 18 ans quand Bob Kennedy a été assassiné, se rappelle William H. Macy. Je crois que plusieurs d’entre nous ont perdu espoir ce jour-là. Au moment où quelque chose de bien allait enfin arriver, on l’a descendu. Shit happens! Les Kennedy étaient et demeurent notre famille royale. L’assassinat des deux frères a ébranlé nos esprits, faisant paraître tout sans espoir. J’ai convié des amis à une projection de Bobby à L.A. À la fin du film, ils sanglotaient, même ceux qui n’avaient jamais montré d’émotions! Ce film nous rappelle l’époque où nous étions pleins d’espoir, où nous croyions en l’avenir. Nous avons perdu tout ça… Et nous avons eu Nixon… puis nous avons cru que tous les politiciens étaient des voleurs, des hommes d’affaires. Je ne crois pas que cela soit vrai; le film nous permettra peut-être de croire que tout est encore possible. Si un Bobby Kennedy apparaissait aujourd’hui, nous retrouverions cette Amérique que je connais et que j’aime."

Bien que Bobby raconte les dernières heures de Robert Kennedy, ne vous attendez pas à un film politique à la Oliver Stone. Le réalisateur Emilio Estevez, qui tient également le rôle du mari et manager d’une chanteuse alcoolique (Demi Moore), a préféré signer un film choral où se croisent 22 personnes évoluant à l’hôtel Ambassador en ce jour d’élection du 5 juin 1968.

Via un casting imposant, on rencontre le concierge de l’hôtel (Macy), sa femme coiffeuse (Sharon Stone) et sa maîtresse (Heather Graham), l’assistant raciste du concierge (Christian Slater), un cuisinier latino fan de base-ball (Freddy Rodriguez), une jeune standardiste afro-américaine (Joy Bryant), un portier à la retraite et son vieux pote (Anthony Hopkins et Harry Belafonte), des futurs mariés (Elijah Wood et Lindsay Lohan), une journaliste tchèque (la Russe Svetlana Metkina), un jeune démocrate (le Canadien Joshua Jackson), etc. Tous connaîtront une journée tumultueuse où ils remettront leur vie en question jusqu’à ce que le drame arrive.

Fort d’une reconstitution d’époque tout à fait crédible, Bobby évoque de façon intéressante les diverses facettes d’une Amérique sur le point de perdre (une fois de plus) ses belles illusions. De toute évidence, Estevez a la nostalgie d’une Amérique idéalisée par les jeunes et moins jeunes: "Ce qui m’a le plus frappée dans le film d’Estevez, se souvient la jeune Joy Bryant, c’est l’héritage que nous a laissé Bobby Kennedy. Lui, ses frères, Martin Luther King ont inspiré les Américains, leur ont donné de l’espoir. Bobby incarnait pour eux le dernier espoir, et lorsqu’il est mort, c’est cet espoir qui est mort. Aujourd’hui, je crois que nous souffrons encore de cela, car l’histoire se répète. Toutes ces injustices sociales, ces guerres…"

Joshua Jackson renchérit: "Pour les acteurs plus jeunes, ce n’était qu’une reconstruction d’un événement que nous n’avions pas connu, mais les plus âgés étaient émus de revivre cela. C’était une dague en plein coeur de l’Amérique. Emilio, qui croyait à la nécessité de ce film, nous a prêté des images d’archives, de la musique de l’époque. Nous, les jeunes acteurs, il fallait nous rappeler que l’Amérique était plus formaliste, on était courtois, on soignait notre apparence, on s’exprimait mieux. La génération illustrée dans le film croyait vraiment qu’elle pouvait changer le pays, accéder au rêve américain. En même temps, ce n’était pas un monde parfait. Pour moi, le personnage le plus touchant est celui de Christian Slater parce qu’il n’entend rien aux changements. Il ne comprend pas que les Noirs et les Latinos font partie intégrante de la société."

Slater explique: "C’était excitant pour moi de représenter la part de la population qui partage ces croyances. Il faut un personnage comme cela, avec une voix dissonante, afin d’équilibrer le film, de le rendre plus honnête, crédible."

S’attardant parfois sur des détails superflus – qu’est-ce qu’on s’en fout des chaussures que portera Helen Hunt au bal! -, l’acteur-réalisateur se rattrape tout à fait au finish. Ainsi, dès que The Sound of Silence de Simon and Garfunkel se fait entendre, c’est un habile tourbillon d’images d’archives et de reconstitution des faits qui plonge le spectateur dans l’horreur. On a beau avoir vu des milliers de fois Kennedy se faire descendre à la télé, jamais son assassinat n’aura semblé aussi affreux. Et alors que chaque personnage frôle la mort de près ou de loin, la voix de Bob Kennedy, aperçu furtivement via la télé, s’élève. Si son discours paraît beaucoup trop long, sans doute parce que l’émotion qui nous étreint nous empêche d’en savourer chaque mot, force est de constater que celui-ci nous rappelle cruellement qu’il n’existe plus de politiciens de la trempe des Kennedy.

"J’avais lu quelques discours de Bob Kennedy, raconte le nostalgique William H. Macy, mais celui qu’Emilio a choisi pour la fin m’a bouleversé. Quelle différence entre ce discours et ceux de nos politiciens d’aujourd’hui! C’était si franc, direct et sincère. Aujourd’hui, les politiciens jouent la comédie, ils excellent dans l’art de ne rien dire pendant des heures afin de plaire à tous. Tout ce qui les intéresse, c’est d’être élus et de rester au pouvoir; leur mandat est secondaire. Nous avons vraiment besoin d’un leader… un leader qui appelle un chat, un chat."

Christian Slater conclut: "Je crois que nous avons eu droit à quelques parcelles des Kennedy en Bill Clinton; c’était un homme intelligent, qui tenait un discours articulé. Je me sentais en sécurité lorsqu’il était au pouvoir. Avec Bush, je ne ressens que de la confusion, de la méfiance et un manque d’unité. Un film comme Bobby ne peut que nous rappeler que nous pouvons apprendre du passé afin d’éviter de répéter les mêmes erreurs; il permettra peut-être aux jeunes de s’intéresser davantage à la politique."

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