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Cinéma

Rechercher Victor Pellerin : Le vrai monde?

Dans Rechercher Victor Pellerin, son premier long métrage, Sophie Deraspe jongle avec une habileté déconcertante avec le vrai et le faux. Rencontre avec la jeune réalisatrice qui signe une réflexion coquine, ludique et spirituelle sur l’art, la création et la vie. Attention: le texte qui suit peut contenir quelques mensonges…

Il s’appelait Victor Pellerin. Né Luc Gauthier en 1960, ce peintre bien en vue dans les années 1980 mit le feu à ses toiles en 1990 avant de disparaître sans laisser de traces. En 2005, son grand ami Eudore Belzile met sur pied une exposition de photos afin de célébrer ce génie oublié de presque tous. Autour de Belzile gravitent les danseuses Anne Lebeau et Sheila Ribeiro, les artistes Sylvain Bouthillette et Mathieu Beauséjour, Élisabeth L. Gauthier, soeur du peintre, le dramaturge et metteur en scène Jean-Frédéric Messier de même que l’acteur Julien Poulin.

Armée de sa caméra, la documentariste Sophie Deraspe mène alors sa petite enquête auprès de cette faune. Elle rencontrera également les galeristes Éric Devlin et Olga Korper ainsi que le sergent détective Alain Lacoursière. Le résultat s’appelle Rechercher Victor Pellerin et s’avère un jouissif mélange d’entrevues et de cinéma-vérité où la réalisatrice livre un portrait joyeusement féroce d’un milieu que l’on catalogue d’emblée d’élitiste. Et en plus, ça se laisse regarder comme un thriller.

Bien que l’ensemble soit irrésistible pour les uns, notamment grâce aux réparties fines et sarcastiques que se lancent les différents intervenants, les autres seront peut-être rebutés justement par ces derniers qui livrent en toute franchise, et parfois quelques onces d’impudeur, des réflexions pour le moins sarcastiques sur le milieu des arts. Il n’y a pas à dire, la réalisatrice n’a pas voulu rendre ce milieu meilleur et plus beau qu’il ne l’est – à la limite, on pourrait y voir une certaine complaisance à les laisser s’écouter parler ainsi.

"Mon film est atypique, avance Sophie Deraspe, et déjà, en faisant un film sur le milieu de l’art, je savais que ça hérisserait un paquet de gens. On s’entend que c’est un monde que les gens détestent automatiquement parce qu’il est vu comme élitiste et où l’on retrouve le pouvoir de l’argent et de la célébrité. Personnellement, je ne trouve pas les protagonistes détestables, car j’y retrouve une nature humaine. Lorsque je fais du documentaire, comme réalisatrice ou directrice photo, c’est ce que j’aime observer. Au-delà des paroles, les personnes révèlent beaucoup de choses par leur corps, leur façon de s’exprimer. Je crois que ce film fait parler les gens tout en laissant deviner aux spectateurs qu’ils ne disent pas tous la vérité."

Qu’ils paraissent par moments exaltés ou exacerbés, ces personnages se révèlent tour à tour amusants, insolents et touchants. Le miroir que nous renvoie la caméra inquisitrice de Deraspe se fait cruellement juste. Regardez autour de vous, vous y reconnaîtrez sûrement des caractères pas très loin de ceux qu’illustre Rechercher Victor Pellerin. Qui n’a pas des tendances nombrilistes? Qui n’a pas envie de crier à un proche égocentrique: "Je m’en fous de tes problèmes!"?

"Avec Victor Pellerin, poursuit la réalisatrice qui aime les films qui dérangent, tels le Caché de Haneke, on explore aussi le culte de la personnalité. Ça prenait donc un artiste très cliché, qui détruit tout, fait des coups de théâtre. Souvent on s’intéresse à un artiste à cause de cela; on s’intéresse à Van Gogh parce qu’il s’est coupé l’oreille."

Par le biais de ce personnage, Deraspe s’interroge également sur le désir d’immortalité, le désir de laisser une trace de son passage terrestre. Or, Pellerin a effacé toute trace de son oeuvre; pourtant, c’est ainsi qu’il est entré dans la légende.

"Ce qui m’intéressait avant tout, explique-t-elle, c’est le fait de se créer une réalité en jouant avec le vrai, le faux, lesquels ne sont plus à un certain point des antagonistes. Je souhaitais que la forme comme le fond du film traitent de cette imbrication-là entre le réel et la fiction. Je crois que nous sommes à une époque où l’on ne peut plus recevoir quelque chose comme purement documentaire ou purement fictif."

"Ultimement, tout ça, c’est un jeu, conclut Sophie Deraspe, comme Victor Pellerin faisait un jeu de sa vie. Bien que les gens que j’interroge se prennent au sérieux et veuillent laisser leur trace, ils sont capables de beaucoup d’autodérision." Et de beaucoup de générosité, pourrions-nous ajouter. En passant, si vous ne croyez pas à l’existence des gens ci-haut nommés, googlez-les donc! De cette façon, vous prolongerez le plaisir que vous aura procuré ce petit bijou d’une ingéniosité confondante.

C.V.

Bachelière en études cinématographiques de l’Université de Montréal, Sophie Deraspe s’intéresse notamment aux arts visuels, à la littérature et à la danse. Après avoir signé le court documentaire Moi, la mer, elle est belle (1999), elle tourne avec la chorégraphe et danseuse d’origine brésilienne Sheila Ribeiro les vidéos-danse Flea Market (We Are Used and Cheap) (2000) et Diet Sub-Title (2002). Suivront le court métrage de fiction Saute la coche (2003) et la série jeunesse documentaire ADN-X (2005-2006). Avec Rechercher Victor Pellerin, seul film québécois en compétition au FNC où il décroche une mention spéciale du jury, Sophie Deraspe met à contribution ses talents de scénariste, de monteuse, de directrice photo et de réalisatrice.

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