L'Âge des ténèbres : Homme de rêves
Cinéma

L’Âge des ténèbres : Homme de rêves

Depuis sa première au Festival de Cannes, L’Âge des ténèbres, de Denys Arcand, a provoqué quelques tempêtes médiatiques. Acharnement de la presse, campagne de promotion mal orchestrée, beaucoup de bruit pour rien? À la veille de la sortie du film en salle au Québec, Marc Labrèche accuse le coup.

Rares dans l’histoire du cinéma québécois sont les films ayant fait parler autant d’eux avant leur lancement que L’Âge des ténèbres, de Denys Arcand. Entre sa sortie prévue le 20 mai et finalement reportée en décembre, le film a connu un destin pas toujours fabuleux.

Pressenti pour la compétition officielle au Festival de Cannes, il se retrouve en clôture où il fait assez belle figure aux yeux du public, tout en essuyant un accueil plutôt tiède de la presse internationale. Outré, le producteur français Dominique Besnéhard en profite même pour traiter les journalistes québécois de fouille-merdes, tandis que Roger Frappier les accuse de complot.

"Les critiques ont leur travail à faire et ils ont le droit de penser ce qu’ils veulent du film, admet calmement Marc Labrèche. Un critique peut descendre un film s’il le veut, mais s’il souhaite aiguiser sa plume ainsi, qu’il le fasse avec esprit et humour, question de désamorcer tout ça."

Afin d’être dans la course aux Oscars, L’Âge des ténèbres sort le 21 septembre à Grande-Prairie, puisqu’un film doit avoir tenu l’affiche une semaine dans son pays avant le 30 septembre 2007 pour y être éligible. Suit la sortie en France, le 27 septembre, où certains critiques ne se gênent pas pour l’écorcher. Une courte visite sur le site français AlloCiné suffit pour mesurer l’ampleur des "dégâts".

"Ce qui m’a dérangé là-dedans, poursuit l’acteur, c’est la guerre qu’ont menée La Presse et Le Journal de Montréal. Chaque semaine, ils revenaient sur la réception du film en France. Ensuite, on a envoyé un journaliste à Grande-Prairie pour sonder les gens. On appelle ça de l’acharnement. Je trouve ça dommage que Denys ait eu à subir cela. Par moments, on aurait dit des règlements de comptes. Pour ma part, je me sens vraiment privilégié de l’avoir rencontré et d’avoir tourné sous sa direction."

Projeté au Festival du nouveau cinéma, où il a fait l’objet d’une présentation spéciale, et au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, où Arcand aurait traité les critiques de "tabarnaks" – on est loin du ton glacial emprunté à la conférence de presse cannoise -, L’Âge des ténèbres sort sur nos écrans le 7 décembre… dans une version amputée de quelques minutes, bien que le cinéaste eût promis que la version présentée à Cannes était la version définitive. Le grand public pourra enfin se faire sa propre opinion.

DES LENDEMAINS QUI DÉCHANTENT

Campé dans un avenir que l’on souhaiterait le plus lointain possible, L’Âge des ténèbres illustre avec un pessimisme déconcertant la société québécoise, laquelle se dirigerait vers un Nouveau Moyen Âge, selon ce qu’avançait Arcand à Cannes en s’appuyant sur le discours du croisé Bernard de Clairvaux que livre Jean-René Ouellet en flic fou de l’époque médiévale.

"C’est une vision d’artiste que je comprends très bien, affirme Marc Labrèche, qui écrivait un scénario dont certaines idées recoupaient celles d’Arcand peu avant d’obtenir le rôle. Pour moi, L’Âge des ténèbres traite avant tout de la solitude, de l’incommunicabilité. Il existe de plus en plus de gadgets qui nous permettent de communiquer les uns avec les autres et de sauver du temps, et pourtant, nous nous retrouvons de plus en plus seuls et nous manquons de plus en plus de temps. La fin du film n’apporte ni solutions, ni réponses. Moi-même, j’ignore à quoi ressemblera l’avenir de Jean-Marc."

Qui est donc ce Jean-Marc? Un pauvre fonctionnaire laissé pour compte par sa femme carriériste (Sylvie Léonard), ses filles scotchées à leur iPod, portable ou Game Boy et sa mère mourante (Françoise Gratton). Pour fuir sa médiocre réalité, il s’imagine riche, célèbre et entouré de femmes séduisantes, parmi lesquelles une star de cinéma (Diane Kruger) et une journaliste people (Emma de Caunes).

Si Jean-Marc est le type d’homme qu’on ne remarque pas, impossible de ne pas remarquer Marc Labrèche dans ce rôle: "C’est vrai qu’il est beige! lance l’acteur. Avec la productrice Denise Robert, on s’était dit que ce serait drôle que Jean-Marc soit de tous les plans, même si, dans certains cas, on ne me verrait qu’à l’arrière-plan ou que j’arriverais en retard dans la scène."

"Lorsqu’on a le premier rôle, ajoute-t-il, il faut s’économiser, ne pas chercher à faire d’effet. Il faut faire confiance au texte, et ça, c’est la grande force d’Arcand, et à l’intelligence du spectateur."

Quant au sort qui sera réservé au film, Marc Labrèche conclut: "Il faut laisser au spectateur la chance d’interpréter. Faire un film avec cet état d’esprit libre et festif après Les Invasions barbares, c’est courageux. Denys n’a pas cédé à la pression de répéter l’exploit des Invasions et a tourné un film très différent. Il a fait preuve de beaucoup de courage en l’écrivant et encore plus en le tournant, et toujours avec une grande sincérité."

ooo

BLUE-JEANS SUR LA PLAGE

Le vendredi précédant la soirée de clôture du Festival de Cannes, Denys Arcand rencontrait brièvement les journalistes lors du convivial 5 à 7 de L’Âge des ténèbres sur une terrasse face à la mer.

La version présentée ce matin ressemblait à une version définitive.

Denys Arcand: "Oui, c’est la bonne, ça ne changera pas, c’est la version que j’aime et j’en suis heureux. Je n’ai pas retravaillé le montage pour Cannes; ce qui a pris le plus de temps, c’est le CGI, les effets spéciaux d’Hybride – la gang qui a fait 300! Par exemple, la scène où Diane Kruger disparaît dans la douche a nécessité ce genre d’effets spéciaux. Il y avait une légende sur le plateau, on disait que j’allais réaliser Nitro 2. On imaginait la bande-annonce: "If you liked The Barbarian Invasions, you will love Nitro 2!"

Dans les scènes de fantasmes de Jean-Marc, vous touchez à plusieurs genres; est-ce l’influence de Pascale Marcotte, dont vous avez découvert le court métrage Shopping extrême au Festival SPASM, qui en est à l’origine?

D.A.: "J’adore Shopping extrême! C’est drôle que vous me parliez de Pascale parce qu’au début, je la voulais comme second unit director afin qu’elle réalise la séquence médiévale. Faute de budget, il fallait donner l’impression de faire un film à 20 M$ avec 8 M$, c’est le directeur photo André Turpin qui s’est chargé de tourner en partie cette séquence. Dans Gina, il y avait des poursuites en auto, mais grâce aux scènes oniriques de L’Âge des ténèbres, j’ai exploré plusieurs types de cinéma qui sont loin du mien. C’était très agréable et jouissif à faire, mais je ne ferais pas tout un film comme ça."

Ce film est le dernier de la trilogie entamée avec Le Déclin de l’empire américain.

D.A.: "Oui, it’s over! Ensuite, je vais faire mon dernier film. Ce sera un film bâti sur le souvenir; j’ai les premières et dernières images en tête. Je vais partir de la biographie qu’a écrite Réal La Rochelle (NDLR: Denys Arcand – L’Ange exterminateur). Il y a encore beaucoup à faire, mais le film est en chemin."

ooo

L’ÂGE DES TÉNÈBRES – CRITIQUE

Si la critique n’a pas épargné L’Âge des ténèbres, Marc Labrèche s’en est tiré indemne. Et pour cause. Laissant de côté sa flamboyance, l’acteur s’avère bouleversant dans les moments déchirants qu’il partage avec Françoise Gratton, solide et convaincant lors des scènes où, impuissant, il écoute les plaintes des contribuables, et d’une discrète efficacité lorsque le film dérape vers le registre comique.

Hélas, bien que Labrèche tienne à bout de bras l’Arcand nouveau, ce dernier volet, se voulant de loin le plus drôle mais le plus noir de la trilogie aux titres pompeux qu’affectionne le réalisateur, n’arrive pas à décoller.

En fait, le problème avec L’Âge des ténèbres, c’est le trop grand décalage entre la part onirique – peut-on vraiment parler d’onirisme devant ces scènes s’apparentant parfois à des fantasmes de midinettes se gavant de romans Harlequin ou à ceux de vieux machos? – et la part réaliste qui devaient se faire écho, se compléter.

Or, le burlesque pataud des scènes fantasmées, les sketchs d’humour, devrions-nous dire, nuit à l’humour corrosif des scènes illustrant le quotidien de Jean-Marc où l’on sent le regard pénétrant et allumé du sociologue et historien qu’est Arcand, que l’on soit d’accord ou non avec sa vision pessimiste et alarmiste d’une société en pleine désintégration.

Et que dire de cette séquence raccourcie où le héros est convié par une jolie dame (Macha Grenon) à un week-end médiéval? Aussi assommante et fastidieuse qu’en version intégrale! Au moins se révèle-t-elle plus utile au récit que le navrant passage chez Ardisson dans le décor de Lepage…

En résulte un film qui ne convainc finalement qu’à moitié et dont l’apparition de personnages récurrents, le prof d’histoire du Déclin de l’empire américain (Pierre Curzi) et le prêtre de Jésus de Montréal (Gilles Pelletier), nous ravit tout autant qu’elle nous rappelle cruellement que L’Âge des ténèbres s’inscrit comme une oeuvre mineure dans la filmographie admirable d’Arcand.

À voir si vous aimez /
Les Invasions barbares et Stardom de Denys Arcand, Idole instantanée d’Yves Desgagnés

Les offres sur Boutique.Voir.ca

Obtenez de 25% à 40% de plus dans ces établissements!

East + 25 à 40 %
Prévente exclusive

East