Marécages : Le goût de l'eau
Cinéma

Marécages : Le goût de l’eau

S’inscrivant parfaitement dans la lignée de sa trilogie de courts métrages Les affluents, Marécages, de Guy Édoin, offre une vision d’un réalisme âpre aux accents lyriques du quotidien des agriculteurs, où Pascale Bussières et Gabriel Maillé luttent désespérément contre l’aliénation de la vie rurale.

Depuis que la télé existe au Québec, on dénombre plusieurs téléromans et téléséries illustrant les charmes et difficultés de la campagne. Des Belles histoires des pays d’en haut aux Filles de Caleb, en passant par Terre humaine, ces visions romantiques de la vie campagnarde demeurent toujours aussi populaires auprès des téléspectateurs. Or, du côté du cinéma québécois, il semble que depuis La vraie nature de Bernadettede Gilles Carle, la campagne se soit faite plutôt rare sur nos écrans, les cinéastes préférant se coller à la vie urbaine ou de banlieue plutôt qu’à la vie rurale.

Élevé dans une ferme laitière (celle que l’on retrouve dans Marécages), Guy Édoin, réalisateur d’une puissante trilogie rurale, Les affluents (Le pont, Les eaux mortes, La battue), effectue un retour à la terre, lequel n’a rien de bucolique: « Il y avait un désir d’être plus réaliste, de dresser un portrait de ce milieu que je connais, explique-t-il. La vie dans une ferme, ce n’est pas romantique, c’est du commitment. Je n’aime pas utiliser ce mot, mais on est un peu esclave de sa terre, surtout dans une ferme laitière où l’on travaille 365 jours par année – les vaches ne prennent pas de vacances. »

Dans Marécages, on retrouve la famille Santerre, le père (Luc Picard), la mère (Pascale Bussières), le fils (Gabriel Maillé), la grand-mère (Angèle Coutu) et sa compagne (Denise Dubois). Alors que la sécheresse sévit et menace de tuer récoltes et bétail, un événement tragique bouleverse l’existence déjà difficile des Santerre. Pour ajouter à leurs malheurs, un homme (François Papineau) cherchera à s’immiscer dans leur quotidien sous prétexte de vouloir les aider.

« Je me suis demandé si je n’avais pas mis trop de drames, se souvient Édoin, puis j’ai repensé aux malheurs qu’a vécus une famille voisine de mes parents. Ce qui se passe dans Marécages, ce n’est pas pire que la vie. En fait, ça ne va pas bien à la campagne. Avec Félize Frappier, la productrice, on était sur le point de brailler en écoutant les témoignages bouleversants d’agriculteurs après la projection du film. Cela dit, il ne faut pas oublier que c’est une fiction et que l’histoire de cette famille aurait pu être campée dans un autre milieu. »

Malgré sa lumière crue, Marécages s’avère un film sombre, dont l’âpreté évoque La terre de Zola et Trente arpents de Ringuet. Chez Édoin, aucune place pour le charme pastoral d’une promenade à la campagne: « Il y a quelque chose qui me rappelle le cinéma de Bruno Dumont, affirme Pascale Bussières. C’est une vision très frontale où il est plus question d’aliénation, de désarroi psychologique que de poésie bucolique, sympathique. C’est comme du naturalisme brutal. Il y a une espèce de poésie qu’on retrouve dans cette dichotomie entre le propos et la manière. On peut faire une lecture très intellectuelle de ce film dans sa représentation de la souffrance humaine, de sa complexité, mais en même temps, il y a quelque chose d’étonnamment simple. Comme si Marécagesramenait la condition humaine à son expression la plus simple. »

Enfant de la banlieue, Gabriel Maillé (vu dans C’est pas moi, je le jure! de Philippe Falardeau, 1981 de Ricardo Trogi et la série Yamaska) a passé deux jours chez les Édoin avant le tournage afin de se familiariser avec un univers qu’il idéalisait: « On vit dans un monde rapide, stressant, superficiel, alors j’imaginais que la vie dans une ferme, avec les vaches, la cueillette des foins, c’était comme sur l’arche de Noé, qu’on vivait dans l’amour, l’harmonie. Mais ce n’est pas ça du tout, c’est une vie difficile, intense. »

Profils paysans

Alors qu’on se laissera séduire par le rythme contemplatif de Marécages, on remarquera l’attention portée à la trame sonore, tantôt tissée de bruits de la nature, de bruits de ferraille, tantôt porteuse d’un silence vertigineux, de même qu’aux dialogues on ne peut plus laconiques.

« Dans une ferme, je trouve qu’il y a une rythmique musicale dans l’appareillage, l’outillage, la façon de s’exprimer, avoue Pascale Bussières. Comme ce sont des gens de peu de mots, tout se fait beaucoup dans le geste maintes fois répété. Je crois que c’est très québécois, l’économie de mots. C’est une histoire qui pourrait être nord-américaine, avec la danse en ligne, la destruction, la dépravation, mais ce qui fait qu’elle est québécoise, c’est le peu de mots. Il se trouve que cela est une spécificité et Guy rentre dedans, ce qui fait que c’est très juste. Il n’essaie pas d’en rajouter. À tel point que lorsqu’on avait des dialogues, j’avais l’impression que c’était off. »

« Pour les sons, je me suis livré à une méga-réflexion sur les mouches! lance Guy Édoin. Je travaille avec Claude Beaugrand, qui est un magicien. Tout en restant très réaliste, on voulait amener un degré de lecture avec le son. Par exemple, pour la scène de la clôture, je voulais qu’on ait les hormones dans le tapis. Pour les dialogues, c’est assez spontané. Le cinéma que j’affectionne est fait de peu de mots et je trouvais que ça fonctionnait bien avec ces personnages qui n’ont pas l’habileté de communiquer. À la base, c’est un récit sur l’incommunicabilité. »

Dans cette économie de mots ne réside pas moins toute une gamme d’émotions: « Il fallait les ressentir, confie Gabriel Maillé, mais au moment de les exprimer, il fallait les garder en soi. C’était éprouvant d’explorer toutes ces zones sombres, mais en allant tourner à la campagne, j’ai toutefois pris conscience que les agriculteurs sont les piliers de notre société. »

Tandis que Guy Édoin s’amuse à dire que Marécagesest sans doute son film le plus optimiste, Pascale Bussières lui fait écho en concluant ainsi: « Il y a toutes sortes de visionnaires, de philosophes qui disent que ceux qui s’en sortiront, dans toute cette industrialisation, ce monde contemporain, ce sont les agriculteurs, les gens des régions rurales. Dans un scénario de cataclysme, les premières victimes seront les habitants des villes. On est dans une espèce d’abstraction du travail, alors qu’à la campagne, on est dans le concret, l’échange de services, l’esprit communautaire. »

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Les affluents de Guy Édoin, La vie moderne de Raymond Depardon, Trente arpents de Ringuet

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Ayant à son actif une trilogie de courts métrages illustrant avec puissance les sentiments de solitude, d’aliénation et d’impuissance de gens de la campagne, Guy Édoin avait mis la barre bien haut pour son premier long métrage. Que ses admirateurs soient tout de suite rassurés, le jeune réalisateur ne les décevra pas.

Portant un regard sans complaisance sur le monde l’ayant vu naître, Édoin étonne d’abord le spectateur par une entrée en matière lyrique où Marie (Pascale Bussières, d’une sensualité sauvage), dans toute sa splendeur, arpente les hautes herbes d’un marécage. Sans crier gare, voilà qu’il nous transporte sur la terre de Jean Santerre (Luc Picard, tour à tour fort et fragile), adoptant un rythme contemplatif, un regard documentaire sur le travail à la ferme. Si l’on se laisse séduire par la noblesse de la vie rurale, qu’Édoin illumine d’une lumière parfois cruelle, cette excursion ne se fera pas sans heurt.

Sans jamais hésiter à utiliser de longs plans-séquences, Guy Édoin installe l’inconfort, crée la tension, hypnotise son public. Fort d’une trame sonore où les sons ambiants nous tiennent à fleur de peau et où les silences donnent le vertige, Marécagesravit par la justesse et la concision de ses dialogues où se traduisent tout l’amour que se vouent Marie et son fils Simon (Gabriel Maillé, d’une belle maturité) de même que la rancoeur qui les habite, la première tenant responsable de tous leurs malheurs le second, l’attirance et le dégoût qu’inspire Pierre (François Papineau, aussi séduisant que repoussant) à Marie.

Certes, Marécages nous transporte dans des zones bien sombres de l’amour maternel, de l’éveil de la sexualité, de la fragilité des liens du sang. Cependant, il y a de magnifiques éclaircies, tel cet amour fougueux, presque bestial, entre le couple Santerre, le havre de paix et d’amour que représentent ces deux adorables mamies gâteau (Angèle Coutu et Denise Dubois, au diapason), et, bien sûr, cette formidable communion entre les êtres, les bêtes et la nature. Un film dur, dont on ressort bouleversé pour longtemps. Ce qui n’est pas du tout un reproche…


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