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Cinéma

Le gamin au vélo : L’amour en fuite

Grand Prix du jury à Cannes (ex æquo avec Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan), Le gamin au vélo de Luc et Jean-Pierre Dardenne traite de filiation à la manière d’un lumineux conte moderne.

Peu de temps après avoir tourné Le silence de Lorna, Luc et Jean-Pierre Dardenne ont planché six mois sur une histoire mettant en scène un médecin nommé Samantha. Or, tous deux étaient hantés par un récit entendu au Japon, celui d’un garçon abandonné par son père à l’orphelinat. Leur est donc venue l’idée du Gamin au vélo où Cyril (Thomas Doret), garçon de 12 ans placé en centre d’accueil par son père (Jérémie Renier), jette son dévolu sur une coiffeuse appelée… Samantha (Cécile de France).

"Ce que nous voulions raconter, se souvient Jean-Pierre Dardenne, joint au téléphone, c’est comment un garçon, enfermé dans la violence parce que son père ne veut plus de lui, peut retrouver le goût à la vie grâce à l’amour d’une femme. Nous voulions montrer qu’il y a d’autres possibilités humaines que le cynisme, et la fiction permet d’explorer ces possibilités qui ont parfois du mal à trouver leur place dans la vie de tous les jours."

À la manière d’un conte moderne – d’ailleurs Cyril, de rouge vêtu et rencontrant le grand méchant loup en la personne de Wes (Egon Di Mateo) dans la forêt, évoque tour à tour le Petit Chaperon rouge et le Petit Poucet -, les Dardenne n’ont pas voulu s’embarrasser d’explications psychologisantes quant aux motivations des personnages.

"La motivation de Cyril, on la connaît bien, poursuit l’aîné des Dardenne, ce gamin veut absolument revoir son père et habiter avec lui et ne peut pas, et c’est normal, admettre qu’il ne veut plus de lui. S’il l’admet, il s’écroule. Par rapport aux motivations de Samantha, nous avons fait le pari que son geste allait entraîner le spectateur, qu’il allait se demander pourquoi elle avait fait ça, mais constater qu’au moins elle l’avait bien fait."

Acceptant de s’occuper de Cyril le week-end, après lui avoir retrouvé son vélo, Samantha développe un amour maternel sans pour autant adopter une attitude maternante: "Être parent, ce n’est pas seulement une histoire de biologie; ce sont des choses que l’on construit au jour le jour. Ce n’est pas par coquetterie que nous n’avons pas voulu donner de raisons à Samantha, mais parce qu’il nous a semblé que d’aider un gamin perdu, c’était une bonne raison Lui donner des raisons du style elle a déjà eu un enfant, elle ne peut pas avoir d’enfants, nous semblait l’enfermer dans un cas psychologique."

En plus de la lumineuse Cécile de France, Le gamin au vélo bénéficie de la luminosité de l’été, une première chez les Dardenne: "Une chose était importante pour nous, c’était que les feuilles soient toujours sur les arbres. Nous sentions que cette histoire devait se dérouler l’été, qu’il y avait un courant chaud, un peu incarné par Samantha, et que ce serait bien qu’il soit aussi incarné par le soleil, qui éclaire des morceaux de peau, de la route, des arbres. Cela allait nous permettre d’habiller les comédiens plus légèrement, que les corps respirent. Enfin, c’était plus agréable de faire rouler un gamin à vélo en été qu’en hiver."

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Le gamin au vélo

Que les admirateurs des Dardenne soient rassurés: la pause fraîcheur qu’ont semblé faire les frangins belges avec ce Gamin au vélo baigné de lumière estivale n’est pas si éloignée de leurs oeuvres précédentes. Ainsi ce garçon, interprété avec naturel par le nouveau venu Thomas Doret, possède une détermination qui n’est pas sans rappeler celle de Jérémie Renier, ici parfaitement glacial en père dénaturé, dans Le fils, ou celle d’Émilie Dequenne dans Rosetta. Leur caméra assagie depuis Le silence de Lorna, les Dardenne n’en captent pas moins la fébrilité du gamin butant constamment contre un monde cruel, faisant ainsi du Gamin au vélo un conte à saveur sociale aussi désespéré que lumineux. Tour à tour tendre et dure, Cécile de France s’installe dans l’univers des Dardenne avec une aisance déconcertante.