Ne manquez rien avec l’infolettre quotidienne.
Les adieux à la reine : L'été de la révolution
Cinéma

Les adieux à la reine : L’été de la révolution

Les adieux à la reine, de Benoît Jacquot, d’après le roman de Chantal Thomas, raconte les premiers jours de la Révolution française du point de vue de la lectrice de l’impopulaire souveraine. Virginie Ledoyen y incarne Gabrielle de Polignac, "la plus tendre des amies" de Marie-Antoinette.

Aux premiers jours de la Révolution française, une liste des 286 têtes à couper fut envoyée au palais de Versailles. Figuraient au premier rang Marie-Antoinette, le duc d’Artois (frère du roi) que l’on soupçonnait d’être son amant, la duchesse de Polignac et la princesse de Lamballe, ses deux favorites. Si la tête de cette dernière se retrouva sur une pique que l’on brandit à la fenêtre de la reine de France en attente de son procès, le gracieux cou de Gabrielle de Polignac fut épargné grâce à Marie-Antoinette qui orchestra son départ pour la Suisse. "Adieu, la plus tendre des amies. Ce mot est affreux, mais il le faut. Voilà l’ordre pour les chevaux; je n’ai que la force de vous embrasser", écrivit la reine à la duchesse le 16 juillet 1789.

Au fait, qui était donc cette Gabrielle de Polignac, née Yolande de Polastron, que les historiens décrivent comme une femme paresseuse et indolente? Lui prêtant ses traits dans Les adieux à la reine de Benoît Jacquot, Virginie Ledoyen tente une réponse: "Elle était très impopulaire, très détestée, jalousée. En plus, elle était très libre et se moquait de ce que l’on pensait d’elle, ce qui était très provocateur, surtout pour une femme. Ce n’était pas une sainte, mais elle était très moderne dans son affranchissement des codes."

Gouvernante des enfants royaux, elle exemptait ceux-ci de la messe: "Pour elle, cela n’avait aucune importance, cela ne l’intéressait pas du tout, poursuit l’actrice. Ce qui fascinait beaucoup Marie-Antoinette, c’est qu’elle se mettait au-dessus des autres. Elle était parfaitement hautaine, arrogante; je trouve aussi qu’elle a quelque chose de très énigmatique et qu’il fallait la jouer comme ça. J’ai essayé de la jouer non pas comme une femme dure, mais comme quelqu’un qui n’essaie pas de plaire et pour qui personne n’existe à ses yeux."

Pas même Marie-Antoinette (Diane Kruger), qu’elle se plaisait à faire languir lorsque celle-ci la quémandait près d’elle. Aussi controversée que la reine, on l’accusait de l’avoir ruinée avec sa belle-soeur Diane de Polignac, après avoir supplanté la princesse de Lamballe, et d’avoir une liaison avec Marie-Antoinette.

"La reine a eu le coup de foudre pour Gabrielle, raconte Benoît Jacquot. C’était un lien très fort, une passion. D’ailleurs, sur la tombe de Gabrielle, on a écrit "morte de douleur"; elle est décédée deux ans après l’exécution de la reine. Dans l’aristocratie, il y avait des amitiés féminines qui avaient une force, une exaltation qu’on ne comprend pas aujourd’hui. De nos jours, on les attribue directement à des rapports homosexuels, ce que c’était peut-être. Ont-elles couché ensemble? On ne le sait pas. Je pense et j’espère que oui. Après tout, Marie-Antoinette devait tellement s’ennuyer! Elle avait un amant, Hans Axel de Fersen, qui n’était jamais là, et son mari, Louis XVI (Xavier Beauvois), ne s’occupait pas d’elle. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire alors?"

Hormis feuilleter son catalogue des atours, se faire confectionner de riches parures, la reine aimait qu’on lui fasse la lecture. Pour les besoins de son roman Les adieux à la reine, Chantal Thomas a créé le personnage de Sidonie Laborde, qu’interprète Léa Seydoux, jeune lectrice de Marie-Antoinette. C’est à travers son regard, admiratif et soumis envers la reine qu’elle idolâtre, que l’on pénètre à Versailles.

"Avec la complicité de Chantal Thomas, confie le réalisateur, le film prend un certain nombre de libertés par rapport au livre. Du coup, la lectrice a 20 ans et non 65 ans, ce qui est un changement considérable. Le roman est un souvenir, une rétrospection, un long flashback; or, j’ai tout mis au présent. Ça change la matière même du film. N’empêche que le livre et le film ont un lien réel. Le film n’existerait pas sans le livre et Chantal Thomas dirait que le livre n’existe plus sans le film. C’est plus qu’une adaptation."

Parmi les rares films, sinon le seul, à offrir une vision aussi intimiste de la Révolution française, Les adieux à la reine offre un portrait complexe de Marie-Antoinette. "Ce qui m’intéressait dans ces jours-là, et qui intéressait Chantal Thomas, c’est que cette reine a affronté en elle-même deux personnages: la princesse capricieuse, frivole, presque libertine, qui fait de Versailles un cabaret de luxe, et la reine autoritaire dont on sait qu’elle sera héroïne de tragédie et martyre. Ces jours-là, tour à tour, presque sans transition, elle passe de l’une à l’autre, ce qui produit une espèce de folie chez elle. Pour moi, comme pour Diane Kruger, c’était très passionnant à fabriquer", conclut celui qui adaptera Le testament d’Olympe, de Chantal Thomas, lequel raconte le destin d’une actrice sans le sou devenue la maîtresse de Louis XV, au grand dam de sa favorite Madame de Pompadour.

Les frais du voyage à Paris ont été payés par Unifrance et Les Films Séville.

///

Les adieux à la reine

Adaptation fidèle du roman de Chantal Thomas, que l’on pourrait surnommer la Madame de La Fayette du 21e siècle pour l’élégance de sa plume et l’acuité de son regard sur les gens de la cour, Les adieux à la reine n’a rien d’un film historique rigide, poussiéreux et didactique. De fait, cette fascinante incursion dans les somptueux appartements de Marie-Antoinette (Diane Kruger, détachée et vulnérable) et les sombres recoins humides du château de Versailles qu’offre Benoît Jacquot nous fait vivre la Révolution française à la manière d’un reportage grâce à une caméra mobile et inquisitrice traquant sans merci la jeune lectrice de la reine (Léa Seydoux, exaltée).

Raconté du point de vue amoureux de cette domestique, lequel permet quelques moments d’une sensualité retenue, ce huis clos expose sans fard une société gangrenée sur le point de couler qu’elle croise dans sa course effrénée le long des couloirs faiblement éclairés à la chandelle. Alors que sont livrés au compte-gouttes les agissements du peuple, ce drame historique intimiste maintient une tension palpable même lorsque celui-ci adopte le rythme alangui d’un mauvais rêve éveillé pour la lectrice à bout de forces. Au milieu de l’agitation et du désarroi, se dessine la silhouette de l’inaccessible Gabrielle de Polignac que campe avec superbe Virginie Ledoyen. À des lieues de la lecture bonbon de Sofia Coppola, le film de Jacquot s’avère le parfait complément au sobre et prenant L’Autrichienne de Pierre Granier-Deferre (1989), où la chanteuse Ute Lemper incarne la citoyenne Capet à quelques jours de son exécution.

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie