Inch'Allah : Tant qu'il y aura des enfants
Cinéma

Inch’Allah : Tant qu’il y aura des enfants

S’inspirant de ses voyages en Israël et en Palestine, Anaïs Barbeau-Lavalette nous transporte avec Inch’Allah, son deuxième long métrage de fiction cinq ans après Le ring, dans le tumulte du conflit israélo-palestinien en suivant le parcours d’une obstétricienne québécoise qu’incarne Evelyne Brochu.

On pénètre difficilement dans Inch’Allah. Non pas que l’univers qu’on y décrit avec réalisme se révèle trop dur pour notre regard occidental, mais parce que Chloé (Evelyne Brochu), pivot central du film, demeure insaisissable. Pourtant, Anaïs Barbeau-Lavalette (Les géants, Se souvenir des cendres) ne nous la présente pas que dans le camp de réfugiés de Ramallah, Cisjordanie, où elle travaille comme obstétricienne dans un dispensaire dirigé par un médecin français (Carlo Brandt).

"Effectivement, on n’a pas beaucoup d’accrocs à ce personnage-là, concède la réalisatrice. On entre dans le film avec elle, mais on ne sait pas trop pourquoi elle est là. Je n’avais pas envie de trop l’expliquer. Je la filmais de proche, car je voulais qu’on s’agrippe à elle. Ce n’est pas un tour guidé, ça ressemble à un vrai voyage. Je ne voulais pas quelque chose de lisse, mais de rugueux; au fond, c’est mon esthétisme."

On apprend ainsi à connaître la jeune femme à travers ses amitiés avec Ava (Sivan Levy), militaire travaillant au checkpoint et habitant dans le même immeuble qu’elle à Jérusalem-Ouest, et Rand (Sabrina Ouazani), patiente du dispensaire et jeune mère de famille vivant à Ramallah. Chloé se dévoile aussi discrètement grâce aux brefs échanges par Skype avec sa mère (Marie-Thérèse Fortin). Par sa maîtrise de l’arabe et ses connaissances en hébreu, on devine qu’elle a quitté son fleuve adoré il y a assez longtemps. Cependant, Chloé demeure opaque. Et même lorsqu’elle lance d’un souffle "Someone!" après que Faysal (Yousef Sweid), frère de Rand, lui eut demandé si elle a déjà perdu quelque chose, dans la scène où elle croit faire plaisir à la famille en emmenant ses membres dans les ruines de leur village, elle nous échappe encore.

"But who’s that someone? interroge à son tour Evelyne Brochu. Ce que j’aime personnellement, c’est de me projeter. J’avais besoin de trouver la genèse de Chloé, son point de départ. J’avais un sac à dos intérieur avec "Chloé" écrit dessus. J’ai passé des mois à recevoir la vie avec ce sac. On ne peut pas tout expliquer chez l’être humain, faire un profil de personnage comme on fait un profil de criminel. On a aussi des paradoxes, des contradictions; j’avais envie d’aller dans ces zones que je ne pouvais pas m’expliquer."

Soeurs ennemies

Par de petits gestes, tels l’échange d’un rouge à lèvres ou l’envoi de messages filmés avec un téléphone intelligent, Chloé tente d’installer un dialogue entre Ava et Rand. Bien qu’elles se ressemblent comme des soeurs, les deux amies de Chloé sont partagées entre la curiosité, l’indifférence et le ressentiment: "Des deux bords, j’ai senti un besoin de partager leur point de vue, mais aussi quelque chose d’un peu farouche, se souvient l’actrice. On a été chanceux parce qu’on pouvait traverser le checkpoint et être des deux côtés, entendre les deux points de vue. Je trouve qu’il y a beaucoup de mystère dans le rapport à l’Autre avec un grand A."

"D’un bord comme de l’autre, ils sont pris dans un étau, renchérit la réalisatrice. Inch’Allah met en scène un triangle amical qui devrait être possible dans l’absolu à peu près n’importe où dans le monde. J’ai choisi ces deux actrices dans cette idée qu’elles se ressemblent physiquement. Même si l’une a obligatoirement un fusil et que l’autre doit demander une permission pour aller dans son village, elles pourraient déconner ensemble. C’est impossible parce que ça bloque au niveau politique et des infrastructures; le seul endroit où elles se rencontrent, c’est au checkpoint."

Défendant l’idée qu’elle a fait un film humain et non politique, Anaïs Barbeau-Lavalette ajoute: "J’ai essayé de mettre en scène le même miroir, dans la scène de l’accouchement de Rand, entre Faysal et le soldat israélien; leur terrain d’entente devient une conversation sur le foot. A priori, cette conversation est hors contexte, décalée, mais tous deux se rendent compte qu’ils pourraient être amis, frères."

Bien qu’Inch’Allah ne se veuille pas un film militant, Chloé fera fi du serment d’Hippocrate et posera un geste pour le moins surprenant: "Je sens Chloé complètement en déroute, comme si la morsure de la guerre l’avait saisie, confie Evelyne Brochu. Je ne vois pas ça comme un geste de prise de position, mais un geste de résistance, de désespoir. La morsure de la guerre n’épargne pas les gens qui se pensent solides dans une morale. Elle n’épargne personne finalement."

"Ultimement, j’aurais pu faire le film sans que Chloé dérive et je ne pense pas qu’elle prenne parti, conclut Anaïs Barbeau-Lavalette. Elle se fait avaler par la guerre. Ni Hippocrate ni la couleur de notre peau ne nous protègent de la force de cette vibe-là. On reste des humains dans tout ça. Au fond, le thème central d’Inch’Allah, c’est la liberté. C’est un film qui nous pose la question de la valeur de la liberté. Particulièrement dans le contexte actuel, avec le printemps arabe et le printemps érable, c’est un thème universel qui nous relie aux Israéliens, aux Palestiniens et à tous les peuples."

En salle le 28 septembre

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Inch’Allah

À l’instar du Ring, portrait d’une douloureuse vérité d’un garçon d’Hochelaga-Maisonneuve, Inch’Allah, pour lequel Anaïs Barbeau-Lavalette a puisé dans ses expériences vécues en Israël et dans les camps de réfugiés, est porté par une sincérité désarmante et un grand souci de réalisme. D’emblée, cette courageuse incursion intimiste au coeur du conflit israélo-palestinien éblouit par le travail minutieux d’André-Line Beauparlant à la direction artistique et l’approche documentaire de Philippe Lavalette à la direction photo. Avant même que ne survienne le premier attentat, on se retrouve happé dans cet univers où, d’un côté, l’on s’éclate en boîte comme si on allait mourir demain et, de l’autre, les tanks écrasent les enfants sans broncher. Bientôt, on a pourtant l’impression d’être tenu à distance tant l’ensemble se révèle impénétrable.

En fait, le personnage central, intensément habité par l’irréprochable Evelyne Brochu, demeure si insondable et ses agissements paraissent si irrationnels que cela transforme Inch’Allah en une distante et artificielle démonstration de la réalité des deux côtés de la frontière, nuisant au caractère humaniste qu’a voulu insuffler la cinéaste au film. De plus, celle-ci prend tant de temps à illustrer les errances de son héroïne que le récit tarde à décoller, comme si elle avait été dépassée par son sujet en cours d’écriture, cela l’amenant à négliger les ressorts dramatiques. Il est aussi regrettable qu’Inch’Allah ne trouve son rythme qu’à la scène-choc de l’accouchement pour ensuite se terminer de manière assez précipitée. Malgré tout, la lumière, la poésie et l’espoir que voulait communiquer Anaïs Barbeau-Lavalette à travers la présence égayante des enfants s’avèrent intacts au final.

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