Tout ce que tu possèdes : La bonté et la vertu
Cinéma

Tout ce que tu possèdes : La bonté et la vertu

Suivant sa trilogie sur les vertus théologales, Tout ce que tu possèdes, de Bernard Émond, traite de filiation, de transmission et de rédemption à travers le parcours d’un professeur de littérature en crise existentielle qu’incarne Patrick Drolet.

Chargé de cours en littérature de l’Europe de l’Est à l’université, Pierre Leduc (Patrick Drolet) n’est certes pas un homme en phase avec son époque. Abandonnant ses cours sous prétexte que ses étudiants ne savent ni lire ni écrire, il se terre dans son appartement, loin de sa maîtresse (Isabelle Vincent), afin de se consacrer à la traduction des poèmes d’Edward Stachura, croisement entre Bob Dylan et Leonard Cohen ayant séduit la jeunesse polonaise dans les années 70.

Après le décès de son père (Gilles Renaud), Pierre refuse l’héritage de 50M$ sous prétexte qu’il s’agit d’argent sale en mentionnant toutefois au notaire (Jack Robitaille) qu’il gardera peut-être la maison ancestrale de Saint-Pacôme. Entre en scène Adèle (Willia Ferland-Tanguay), fille qu’il a eue avec Nicole (Sara Simard) qu’il a quittée enceinte de lui. Si Pierre est heureux de découvrir qu’il lui a transmis malgré lui son amour de la littérature, il se montre réticent à laisser Adèle faire désormais partie de sa vie. À voir Pierre errer dans les rues de Québec la nuit ou près des chemins de fer, il semble difficile d’être à contre-courant de son époque.

« Il faut qu’on le soit! Il faut qu’on le soit! s’exclame Bernard Émond. La beauté de Tout ce que tu possèdes, c’est que le personnage trouve une forme de rédemption. Comment peut-on refuser un héritage de 50M$? À cela, je réponds qu’à l’époque de mon grand-père, c’était évident de refuser de l’argent sale. Le fait que l’on pose cette question aujourd’hui nous renseigne sur l’état du monde dans lequel on vit. »

Par sa volonté de se couper du monde, de se débarrasser de ses livres, Pierre rappelle le personnage féminin de Villa Amalia de Benoît Jacquot qui abandonnait tout afin de refaire sa vie. Or, chez Pierre, une possible renaissance paraît quasi impensable tant celui-ci s’enfonce dans la mélancolie, allant jusqu’à flirter avec la mort.

« Au début, j’avais envie de faire un film sur le dépouillement, se souvient le cinéaste. Je partais presque avec l’idée de faire du personnage un saint laïque. Je me suis rendu compte que Pierre est loin d’être un saint. Il est égoïste, il a coupé les ponts. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’il fait la différence entre la vertu et la bonté. Il est vertueux car il refuse l’héritage de son père, mais il n’est pas bon et ce qui compte dans la vie, c’est la bonté. Si ma mémoire est bonne, dans l’Évangile, les gens qui se vantaient d’être vertueux, c’était les pharisiens! »

« Ce qui fascine Pierre chez Stachura, explique Patrick Drolet, c’est qu’il a essayé de se suicider en se jetant devant un train et qu’il s’est ensuite pendu dans sa chambre. C’est le fait qu’il soit un homme de mots ayant agi qui brusque Pierre, qui le pousse à agir, à se libérer. Je ne crois pas qu’il soit son idole, mais il le fascine parce que non seulement il a écrit, mais il a traduit des poèmes de Miron, il a beaucoup voyagé. C’est sûr qu’il est dark, mais la volonté de Stachura allume Pierre. »

« Beaucoup d’intellectuels ont fait une religion de l’art et de la culture, poursuit Bernard Émond, mais c’est la bonté qui compte et c’est ce que dit le film, les liens que l’on fait avec les autres. Et c’est pour ça que le film se termine sur une lumière… bien qu’elle soit incertaine. Finalement, la vie est plus forte que tout. Le film n’est pas optimiste, mais c’en est un d’espérance. »

LA FILIÈRE POLONAISE

Alors qu’on entend la voix de Stachura dès les premières images de Tout ce que tu possèdes, grâce à son interprétation en polonais d’une chanson de Brassens, son oeuvre nous parvient par bribes en version originale par la voix d’Alex Bisping et en français par celle de Drolet. Au-delà de la tristesse et du désarroi qui émanent de ces vers, c’est le caractère sacré de sa poésie qui étonne.

« J’étais fasciné par son histoire et par la vie qui passe à travers ses poèmes, reconnaît le cinéaste. Trois ou quatre des poèmes du film sont extraits d’une suite appelée Missa pagana, messe païenne, qui reprend la messe catholique. Comme moi, Stachura n’était pas croyant, mais fasciné par la culture religieuse. Sur ce rapport-là, les Québécois et les Polonais sont pas mal pareils. »

Emporté par la poésie de Stachura, Pierre en vient à développer une relation presque toxique avec l’écrivain maudit disparu en 1979, peu après avoir écrit son ultime recueil, Je me résigne au monde. Patrick Drolet explique ainsi cette fascination pour les artistes de la trempe de Stachura: « Ces gens-là étaient en vie! Des artistes comme Thomas Bernhard ou Stig Dagerman ont eu des vies tristes, ont fini dans la déchéance, mais la courte période qu’ils ont vécue, ils l’ont vécue totalement. »

L’acteur, dont il s’agit de la troisième collaboration avec le réalisateur, ajoute: « Pierre est un personnage qui utilise les mots des autres, c’est un traducteur. Ce n’est pas un communicateur. C’est sûr qu’il est ébranlé par le décès de son père et l’arrivée de sa fille, il est incarné, mais de façon très cérébrale. Je crois que s’il avait explosé de façon émotive, ça aurait « scrapé » le film. Tout ce que tu possèdes est sombre, mais je le trouve moins austère que la trilogie sur les vertus théologales. C’est un film littéraire et je trouve que la photo de Sara Mishara et la musique de Robert Marcel Lepage y apportent beaucoup. Et on s’entend que Bernard ne filme pas Québec à la manière de Disney! »

« Au fond, ce que le film raconte se résume dans ce poème de Stachura, l’un de ses plus optimistes, que Pierre transmettra à sa fille: « Tout ce que tu possèdes, tu le perdras un jour, mais tu le perdras dans la joie« , d’où le titre du film », conclut Bernard Émond.

Film d’ouverture du 31e Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue

En salle le 2 novembre

Les offres culturelles sur Boutique.Voir.ca

Obtenir plus d’argent pour voir des spectacles? OUI C’EST POSSIBLE!