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Cinéma

Julien Fréchette / Le prix des mots : L’œuvre au noir

Dans Le prix des mots, Julien Fréchette relate l’affaire Noir Canada, saga judiciaire entourant le «livre le plus cher de l’histoire».

Alors qu’il souhaitait réaliser un documentaire sur les poursuites judiciaires à des fins d’intimidation, Julien Fréchette (Le doigt dans l’œil, Le monde en coulisse) est tombé sur un sujet… en or. Ainsi, en 2008, alors qu’Alain Deneault et les Éditions Écosociété s’apprêtent à publier Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, la société aurifère canadienne Barrick Gold les menace de poursuite en diffamation. Le livre paraît malgré tout. S’ensuit une poursuite de 6M$, puis une seconde devant le tribunal ontarien de la part de Banro, autre société aurifère canadienne, de 5M$.

Au cours de cette saga judiciaire, Québec adoptera en 2009 la loi 9, laquelle protège notamment contre les poursuites-bâillons: «Cette loi contre les poursuites abusives propose des outils qui peuvent être utilisés dans une multitude de causes: divorce, chicane de clôture, non-respect de contrat, etc. Bref, contre tout abus procédural. Cela permet à un juge de condenser en quelques jours l’apparence du problème, d’entendre rapidement les parties afin soit de rejeter l’action si elle est abusive, soit d’octroyer une provision pour frais ou de renverser le fardeau de la preuve», explique le documentariste, qui a préconisé l’observation plutôt que le militantisme.

L’un des reproches faits à Deneault, qui se défend bien d’être journaliste de terrain mais chercheur universitaire, concerne le fait qu’il revient sur la mort de 52 mineurs enterrés vivants, récit que rapportait Greg Palast dans The Best Democracy Money Can Buy: «Beaucoup de gens sont surpris d’apprendre qu’on est l’endroit dans le monde où 75% des sociétés d’exploitation minière sont inscrites ou ont leur raison sociale. On est un gros joueur. Palast avait été poursuivi pour la même histoire en Grande-Bretagne, mais il y a eu règlement hors cour. Ensuite, il a publié son livre aux États-Unis, où il a été best-seller et n’a pas fait l’objet de poursuite.»

Julien Fréchette continue: «The Best Democracy Money Can Buy ne porte pas sur la Barrick Gold, c’est un livre très large, un peu à la Michael Moore. Barrick Gold n’avait rien à voir avec cette histoire-là; à l’époque, le terrain appartenait à la compagnie canadienne Sutton. En matière de liberté d’expression, tout diffère d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, pour le meilleur et pour le pire, la liberté d’expression semble avoir une portée plus grande. La question se pose pour un chercheur universitaire canadien qui veut citer un auteur américain ne s’étant pas fait poursuivre.»

En 2009, le député libéral John McKay tentera de faire adopter le projet de loi C-300 visant à réglementer les activités des sociétés minières canadiennes à l’étranger. «À l’époque, se souvient Fréchette, le gouvernement conservateur était minoritaire, donc théoriquement, le projet de loi aurait pu passer, mais des membres du Parti libéral et du Bloc québécois se sont abstenus de voter. Il y a indéniablement une absence de volonté de traiter de ce sujet. On commence à en parler dans les grands quotidiens, mais ce n’est clairement pas avec un gouvernement comme on a là qu’il va y avoir une volonté réelle dans ce sens-là. Le Canada est le paradis des mines et c’est vraiment troublant.»

En cette saison des REER, Le prix des mots sort on ne peut plus à point. «Dans Noir Canada, on apprenait qu’une grande partie des capitaux des sociétés minières venait évidemment de la Bourse, mais une autre, des caisses de retraite et des REER. Personnellement, je me suis prêté à l’exercice en demandant à ma conseillère financière où allaient mes REER; cela a semblé la décontenancer complètement. “Est-ce que mes REER vont dans des compagnies minières à l’étranger?”, c’est le genre de question que reçoivent rarement les conseillers financiers. Il faut donc se souvenir que la richesse se fait souvent par la destruction.» 

En salle le 8 févrierÀ Excentris, en présence du cinéaste le 8 février à 14h30 et le 9 février à 14h30 et 18h30

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