Jobs : Le roi du monde
Cinéma

Jobs : Le roi du monde

Visionnaire, entêté, idéaliste et ambitieux jusqu’à l’égocentrisme: tel est le portrait que fait le réalisateur Joshua Michael Stern de Steve Jobs dans le biopic Jobs, où le génial fondateur d’Apple revit à travers la brillante interprétation d’Ashton Kutcher.

Joshua Michael Stern et son scénariste Matt Whiteley travaillaient déjà à ce film lorsque Steve Jobs s’est éteint en 2011. Ils avaient déjà mené d’exhaustives recherches sur la vie et l’œuvre du célèbre homme d’affaires quand fut lancée la biographie de Jobs par Walter Isaacson, laquelle sert plutôt d’inspiration à un autre film en préparation par le scénariste Aaron Sorkin. Néanmoins, Stern et Whiteley ont opté pour une forme hyper-classique qui ne s’éloigne pas trop de la version officielle, racontant au moyen d’une caméra assez sage et d’une narrativité plutôt linéaire les débuts de la vie professionnelle de Jobs et les années tumultueuses où il perdit le contrôle de sa compagnie, pour mieux y revenir. Classique, mais efficace. Le film est fragmentaire et n’embrasse pas la totalité de la vie de Jobs: le contraire relèverait de l’utopie. En revanche, il capte bien les transformations qui agitent le personnage de l’abandon de ses études universitaires jusqu’aux premiers succès et premières déconfitures d’Apple.

Personnage fascinant et héros romantique par excellence, Jobs paraît ici porté par un idéal inaliénable qui le mène au sommet et, surtout, l’invite à refuser tout compromis. Visionnaire, inventif et intelligent, il représente la quintessence de l’idéaliste prêt à tout pour atteindre ses buts, quitte à en écorcher quelques-uns au passage. En ce sens, le film explore de manière assez précise les frontières entre l’idéalisme et l’égocentrisme. Quand son ambition l’aveugle, Jobs massacre ses relations de travail et néglige ses proches. S’y ajoute, à mesure que l’entreprise croît, une cupidité qui l’éloigne de ses plus fidèles collaborateurs, à commencer par Steve Wosniak (subtil Josh Gad), confondateur d’Apple et homme de l’ombre, même s’il fut presque l’inventeur de l’ordinateur personnel. Un génie digne de ce nom, que ce film réhabilite en tissant de lui un portrait charmant, le montrant toujours fidèle aux valeurs de jeunesse qui l’unissait à Jobs lors de leurs premières expérimentations informatiques dans le garage de la maison familiale.

Centré sur la vie professionnelle de Jobs et sur l’histoire d’Apple, le film s’égare lorsqu’il aborde la vie personnelle de Jobs et sa relation compliquée avec sa fille, dont il a longtemps renié la paternité. Trop succinctes, bien que pertinentes dans le portrait de l’homme avalé par son entreprise, les scènes les plus intimistes du film ne sont qu’esquissées, pour ne pas dire précipitées, et mettent en scène un Ashton Kutcher au jeu affecté et artificiel. Il a pourtant un jeu de bonne tenue à tous autres moments, dans la peau de ce personnage qui lui va bien. Non seulement sa ressemblance physique avec Jobs est frappante, mais il maîtrise bien les nuances entre l’enthousiasme et le flegmatisme qui caractérisent le personnage.

On se serait passé de la trame sonore pompeuse, qui auréole le film d’une ambiance royale et d’un enrobage hollywoodien factices. Pas besoin de ces mélodies sirupeuses pour saisir l’ampleur du personnage.