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Cinéma

Secondaire 5 : Entrer dans la tribu

Il a placé sa caméra dans les classes et les corridors de l’école secondaire Paul Gérin-Lajoie pendant toute une année pour en faire un documentaire-témoignage qui n’a pas la prétention de radiographier l’école publique québécoise mais d’en montrer un bel échantillon. Entrevue avec Guillaume Sylvestre, réalisateur du film Secondaire 5.

C’est un film dont le parti-pris est simple et sans compromis. Pas de narration en voix hors-champ, pas d’entrevues devant la caméra, pas de statistiques ou de points de vue d’expert qui tenteraient de généraliser à partir d’images captées dans une seule école. Guillaume Sylvestre, intéressé par l’adolescence et son bouillonnement caractéristique, a simplement placé sa caméra dans les classes et les corridors de l’école Paul Gérin-Lajoie d’Outremont pour documenter les événements d’une année scolaire. C’était l’année 2012. Elle s’est avérée tumultueuse alors que le mouvement étudiant se rebellait contre le gouvernement Charest.

«Ce qui m’intéressait, dit-il, c’était d’entrer dans la tribu, de faire un documentaire d’observation. Je voulais laisser la parole aux jeunes sans leur mettre de mots dans la bouche, je voulais simplement témoigner de la réalité. Ça a pris 2 mois avant qu’ils oublient complètement la caméra, mais à partir de ce moment-là j’ai senti que quelque chose se passait. Il y a bien sûr des choix éditoriaux que j’ai faits au montage, mais je n’ai été motivé que par mon désir de montrer les moments de discussion. Ce qui m’intéresse, c’est leur prise de parole.»

Dans le cours de français, d’histoire ou d’éthique, on les entendra discuter de multiculturalisme (c’est une école très multi-ethnique), du conflit israélo-palestinien, d’intimidation et de suicide, mais aussi de vie sexuelle. S’y dévoile, par petites touches, un regard sur l’identité culturelle montréalaise telle qu’elle se transforme chez les jeunes générations (sans conflits identitaires apparents malgré la multitude des origines, ce qui paraît presque louche). On y voit aussi des profs dévoués qui osent une approche conviviale pour favoriser la transmission agréable des savoirs. «J’ai constaté, dit Guillaume Sylvestre, que l’enseignement ne peut pas être magistral, que les profs changent de ton et développent une relation de proximité avec les étudiants. C’était fascinant à regarder, c’est un tout nouveau rapport à l’enseignement, mais je pense que les profs s’en sortent bien. Ils se démènent. Ce n’est pas facile enseigner au public, les relations peuvent être violentes, mais aussi fort enrichissantes. Rien n’est noir ou blanc.»

Comme la réalisation s’efforce d’être neutre, les interprétations seront variées. Les défenseurs d’une éducation plus traditionnelle poussent déjà les hauts cris. Mais quel est donc l’objectif de ce film?, se demandent les autres. S’agit-il de déconstruire les clichés sur l’adolescence ou de les reconduire? «Je ne vois pas comment on peut percevoir ces ados-là de manière unilatéralement négative ou de manière stéréotypée, dit Sylvestre, mais je n’ai rien prémédité. Il s’agit d’attaquer les clichés, sans doute, mais sans le vouloir, sans insister.»

«Je ne voulais pas faire de recherches préalables, poursuit-il. Je suis arrivé vierge, j’ai voulu tout filmer, il me fallait avoir une totale liberté, je voulais avoir accès à toutes les classes, et je n’ai évidemment laissé aucun droit de regard sur le montage à  la direction ou à la commission scolaire. Mais je pense que le film montre que ce n’est pas une génération nombriliste. J’ai été surpris de la pertinence de leurs prises de position, de leur regard aigu sur le monde, en tout cas par rapport à moi quand j’étais adolescent.»

Sylvestre est surpris des réactions outrées qui commencent à se faire entendre depuis que la chroniqueuse Sophie Durocher a écrit que ce film une illustration de la médiocrité de notre système scolaire. Certains des ados filmés par Sylvestre se sont alors mis à l’accuser d’avoir fait un film biaisé, confondant visiblement le travail du documentariste avec l’interprétation erronée qu’en fait la chroniqueuse du Journal de Montréal. «Ça fait réagir les gens, dit-il, et je ne vais pas m’en plaindre. Je ne voulais ni faire un film de gauche ni un film de droite et chacun réagit selon ses propres préjugés et perspectives sur l’éducation. Mais les étudiants de PGLO qui dénoncent publiquement le film ces jours-ci me semblent vraiment se tromper de cible: leur lettre attaque mon documentaire en fournissant plutôt des arguments contre l’article de Durocher. Ils font comme si les deux documents n’étaient qu’une seule et même chose. Ceux qui iront voir le film constateront qu’il n’en est rien.»

Les séquences se déroulant pendant le printemps érable, par exemple, montrent bien un peu de grabuge, mais on y constate surtout l’éveil de ces jeunes à la chose politique. «Mon souci par rapport à ces événements a été de témoigner du printemps érable tel qu’il a été vécu au secondaire, la plupart du temps en huis-clos dans la cour d’école, ce qui a créé de nombreuses occasions de débats entre ces étudiants qui se connaissent bien. Le film montre les différents points de vue se développant dans l’apprentissage de la démocratie.

 

CRITIQUE

 

N’écoutez pas les mauvaises langues qui accusent Guillaume Sylvestre de démagogie et qui voient dans Secondaire 5 une entreprise de démolition de l’école publique. Ceux-là ont visiblement l’esprit mal tourné. On peut certes critiquer le choix d’avoir réalisé un film d’observation qui ne propose pas beaucoup de recul et de perspective et qui ne remplit pas les trous dans le dialogue politique sur l’enseignement public au Québec. Mais si on observe ce film pour ce qu’il est, on verra un regard tendre sur une adolescence en plein bouillonnement et en pleine métamorphose. Moins de soumission à l’autorité et moins d’obéissance aveugle aux enseignements et aux évaluations ne signifie pas que l’éducation ne suit pas son cours. Au contraire, c’est une génération apte à développer son sens critique et à interroger le monde sous toutes ses coutures que ce film dévoile bellement, malgré les fautes de syntaxe ou les emportements émotifs de ces attachants ados. Il y a, dans le discours de ces jeunes tel que le capte Guillaume Sylvestre, une admirable ouverture sur le monde et sur l’altérité, ainsi que de la pensée en action et du plaisir à débattre, malgré une maîtrise inégale de la dialectique. La caméra ne trahit rien ni rien n’embellit. Le montage, s’il insiste sur quelques moments violents (qui ont paru sensationnalistes aux yeux chastes), ne s’y complaît guère. Le film insiste vraiment sur la vitalité de la parole de ces finissants.  Et cette parole est si peu entendue qu’on ne peut que tendre l’oreille.

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