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Robert Morin / 3 Histoires d'Indiens : Présences autochtones
Cinéma

Robert Morin / 3 Histoires d’Indiens : Présences autochtones

Lancé à la 64e Berlinale en février dernier, 3 Histoires d’Indiens de Robert Morin présente trois portraits de jeunes autochtones à travers desquels le cinéaste rend hommage à leur courage et à leur détermination.

À l’instar des cinéastes qu’il admire, Robert Morin aime dérouter le spectateur. Ainsi, il n’était pas peu fier d’en ébranler plus d’un l’an dernier avec 4 Soldats, film de guerre atypique sur l’amitié et la solidarité. Avec 3 Histoires d’Indiens, il y a fort à parier que même ses plus ardents admirateurs seront étonnés par sa proposition singulière.

«L’idée de troubler les gens est pour moi très importante, confie-t-il bien installé dans un bureau de la Coop Vidéo. Souvent même, je vais préférer troubler que… séduire – séduire, il n’en est pas question! J’aime qu’un film me reste entre les deux oreilles pendant quelques jours. Je n’aime pas quand l’histoire est juste bonne et qu’on me prend par la main pour m’emmener à la fin. Par exemple, j’aime les films d’Ulrich Seidl, mais Gabrielle de Louise Archambault ou Rebelle de Kim Nguyen, c’est trop fleur bleue pour moi. Ces films-là ont le droit d’exister, mais personnellement, ils ne me torturent pas. J’aime l’art qui m’interpelle.»

Film d’essai prenant l’allure d’un faux documentaire choral, 3 Histoires d’Indiens met en scène un bricoleur verbomoteur qui veut créer sa propre chaîne de télé (Erik Papatie), un amateur de musique classique (Shayne Brazeau) et trois jeunes filles qui vouent un culte à la sainte Kateri Tékakwitha (Alicia Papatie, Shandy-Ève Grant et Marie-Claude Penosway). Tourné sur une période de quatre ans, ce triptyque raconte en quatre saisons leur passion.

«Je voulais montrer des Indiens qui allaient au bout de leur passion en leur faisant faire des choses qu’on ne leur suppose pas de faire. Qu’est-ce qui différencie une passion d’un flash? Un flash, ça ne dure pas longtemps, une passion, ça dure longtemps. J’ai donc décidé de faire mon film sur quatre saisons, de l’été au printemps. C’est un film que j’ai fait avec une caméra – je me suis payé la traite! Je n’ai jamais rien écrit, ni de scénario, ni de canevas. L’idée, c’était de faire un film choral avec trois gangs. Je côtoie beaucoup d’autochtones depuis 35 ans; je vais à la chasse et à la pêche avec eux. Aller dans une réserve, c’est comme aller à Hochelaga-Maisonneuve: c’est triste et c’est trash. J’avais le goût de faire un film pour me faire plaisir avec des Indiens proactifs.»

«C’était une démarche d’artiste, un work in progress, poursuit-il. On n’a pas improvisé avec les acteurs parce que je ne voulais pas que ce soit bavard. Je voulais qu’on les observe. 3 Histoires d’Indiens est un film contemplatif dans la lignée de 4 Soldats dans la mesure où il n’y a pas de confrontation entre les personnages. On n’est pas dans la dramaturgie classique, les conflits apparaissent entre les personnages et leur environnement. C’est un univers que j’ai peu exploré, mes films étant très bavards. Bien sûr, l’un des personnages parle sans arrêt, mais il ne dit pas grand-chose; il raconte chaque geste qu’il fait. Sinon, il n’y a que de la musique classique et des filles qui ne parlent pas.»

Clichés et vérités

Malgré sa volonté de s’éloigner des clichés, Robert Morin ne pouvait pas non plus les éviter complètement. En filigrane se retrouvent ainsi les problèmes de toxicomanie, d’alcoolisme et de violence conjugale auxquels sont confrontés plusieurs familles autochtones. Afin que 3 Histoires d’Indiens demeure plausible, le réalisateur a réduit la portion où Erik Papatie présente, sur un ton presque joyeux, les membres de sa famille durement éprouvée.

«J’aurais pu faire ce film-là intégralement à Hochelaga-Maisonneuve parce qu’on y rencontre les mêmes clichés qu’on a sur les Indiens. Dans une certaine mesure, il y a un fond de vérité dans les clichés. C’est vrai que dans les milieux pauvres, les gens perdent le sens de l’initiative; il y a chez eux une forme de fatalisme. L’univers des Indiens, c’est un milieu pauvre en forêt et ceux qu’on rencontre au centre-ville de Montréal forment une infime partie de la population, c’est juste qu’elle est très visible. On les voit comme les Caquistes voit les BS: des gens qui prennent nos taxes et qui ne font rien. Ils sont ici depuis plus longtemps que nous et on les haït, on veut les oublier. C’est de l’apartheid. Il y a toute une dose de racisme qui se superpose à ça, une culpabilité mal placée de notre part. Ceci dit, moi, je les trouve admirables dans leur détresse, ils sont dans la résilience et d’une générosité hors du commun.»

S’il a voulu se faire plaisir en tournant 3 Histoires d’Indiens, Robert Mortin se défend bien de l’avoir fait pour se déculpabiliser pas plus que pour ouvrir les yeux des gens sur la réalité autochtone.

«C’est une partie de notre société qu’on ne veut pas montrer car on a honte: on le sait qu’on les a fourrés, qu’on leur a volé leurs terrains. Le problème avec le cinéma, c’est qu’on oublie que c’est de l’art. Pour 3 Histoires d’Indiens, je peux expliquer un certain nombre de choses. Si j’avais l’impression de changer le monde, j’arrêterais de faire des vues. Je fais du cinéma pour moi, pour me faire plaisir. Si ça peut faire plaisir à d’autres, les interpeller ou les déranger, tant mieux! J’ai fait ce film comme j’aurais pu faire une toune de jazz sans parole. Le premier devoir d’un artiste, ce n’est pas de changer le monde, mais de suivre son inspiration. Un poète n’explique pas ce qu’il fait; il y a une hostie de part d’inconscient dans l’art et si tu prétends que le contraire, t’es pas un artiste», conclut celui qui prépare un film de mauvais goût, selon son expression, avec Stéphane Crête sur l’évasion fiscale.

À l’affiche le 11 avril

Le film sera également disponible en ligne, sur cinemaexcentris.com.

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