Documentaire sur Anticosti : Dominic Champagne, Nathalie Petrowski et Bernard Landry sortent d'une salle de cinéma
Cinéma

Documentaire sur Anticosti : Dominic Champagne, Nathalie Petrowski et Bernard Landry sortent d’une salle de cinéma

Quand trois légendes s’affrontent sur l’avenir écologique du Québec. 

Excentris, un mercredi matin. Projection de presse d’Anticosti : La chasse au pétrole extrême, le documentaire personnel, informé et touchant de Dominic Champagne qui se déplace sur l’ïle avec son fils pour chasser le chevreuil et le témoignage de résidents d’une communauté visiblement appelée à disparaître bientôt, probablement remplacée par une exploration et, par la suite, une exploitation du pétrole de schiste* présent dans la région.

Suite à cette projection quasiment intimiste, une conversation prend forme, naturellement, entre le réalisateur du documentaire, la journaliste et chroniqueuse Nathalie Petrowski et l’ancien Premier ministre du Québec, Bernard Landry.

Au-delà de la puissance de ces trois noms qui ont profondément marqué les paysages médiatiques, politiques et artistiques du Québec, on retrouve aussi trois points de vue fondamentalement différents qui semblent incarner à la fois trois priorités, mais aussi les trois segments du film de Dominic Champagne.

Plus retirée, un peu sceptique, mais pas nécessairement hostile face au développement économique, Nathalie Petrowski représente le premier segment du film. Un constat nostalgique sur la beauté d’une île québécoise, mais une impuissance acceptée face à la tentation visible des pétrolières qui veulent perturber le calme d’une île qui sert à si peu. Dans cette première partie, les habitants de l’île expriment leur profonde connexion avec une terre pure et leur capacité collective de voir la fin rapprochée de leur histoire, avec une certaine résignation.

Nathalie Petrowski : « Ça n’appartient pas juste aux gens de l’île, mais en même temps, comment veux-tu qu’on débatte de ça Dominic? Personne n’est jamais allé. Ça coûte bien trop cher pour y aller, on a l’impression que c’est une affaire bin bin loin, y a tout ça… »

Ici, on se rallie à un certain discours fataliste : certes, ce sera probablement laid, et peut-être un peu dangereux, mais qui sommes-nous face à ces géants?

Parmi les intervenants dans le documentaire, on retrouve l’ancien maire d’Anticosti, vantant les mérites d’une potentielle exploration de Petrolia sur les lieux. La caméra recule un peu et l’ancien maire porte un manteau avec le logo de la compagnie Petrolia sur lui. Cette transparence n’est pas toujours si évidente.

Bernard Landry : Faut faire attention là. On a trois partis politiques importants. Et nous sommes dans une démocratie.

Champagne : Absolument.

Landry : Les trois partis veulent faire de l’exploration. Alors il va avoir un petit quelque chose d’intéressant là.

Petrowski : Tout le monde est pour.

Champagne: Y a Québec Solidaire qui s’y oppose.

Landry: Ça c’est un parti fabuleux pour le développement économique. Ils vont mettre tout le monde riche et la répartition de la richesse va être impeccable. Comme le disaient Lénine et Staline!

Bernard Landry semble représenter davantage le deuxième segment du film, qui se concentre sur l’enthousiasme hyperactif des pétrolières qui, bien qu’elles se qualifient comme les garantes de la plus haute sécurité environnementale, empêchent les documentaristes de filmer le processus.

Ce que les experts nous apprennent, dans le documentaire, c’est que ce n’est pas l’exploitation en soi qui est nécessairement dévastatrice, mais bien l’exploration, qu’on semble vendre comme un processus naturel et inoffensif. Pourtant, c’est la partie la moins sécuritaire, qui créé des fissures dangereuses dans des sols inconnus.

C’est ce processus, l’exploration, que défend Bernard Landry pendant cette discussion animée : « Ce sous-sol appartient à l’ensemble de la nation québécoise. […] Les trois principaux partis pensent qu’il faut faire de l’exploration.»

Dans cette discussion, Dominic Champagne semble incarner le dernier segment de son film, qui présente avec espoir les combats qui sont menés pour stopper les pétrolières ainsi que les alternatives énergiques qui seraient plus écologiques. On y voit un des intervenants les plus touchants du documentaire, roulant dans un véhicule tout terrain qu’il a façonné de ses propres mains, un véhicule écologique qu’il a créé, chez lui, tout simplement, avec le temps. Ce même homme, en béquilles, est la vedette d’une des scènes les plus touchantes du documentaire. « C’est ici que je suis né », dit-il, tandis que la caméra dévoile une vieille maison écroulée sur un terrain inutilisé. Moment marquant.

Dominic Champagne : Mais une fois qu’on a dit ça, on peut tirer les leçons que les Danois et les Suédois nous ont donné avec leurs exemples récents. Le Danemark et la Suède se sont donné des plans crédibles de sortie du pétrole, d’éloignement du pétrole. Mais personne ne porte ça actuellement dans la classe politique au Québec.

Le dramaturge et désormais cinéaste tient à alimenter un certain scepticisme face aux marchands de prospérité, comme il les nomme, qui semblent négliger  « des choses qui s’appellent la qualité de l’eau, la qualité de l’air qu’on respire, la qualité de la terre de laquelle on tire notre pitance, la qualité de notre environnement. »

***

À l’extérieur de la salle, une fois le débat terminé, Dominic Champagne m’exprime son enthousiasme à discuter avec des interlocuteurs comme Bernard Landry.

« Je ne veux pas prêcher aux convertis, je ne veux pas parler aux écologistes. Je veux rentrer en dialogue avec des gens qui ne sont pas si ouverts à ce discours, en général. »

Et pour parler à ces non-convertis, quelle sera la stratégie de diffusion, au-delà de la sortie en salles le 2 mai au cinéma Cartier à Québec et le 5 mai à l’Excentris, à Montréal?

« Après les projections à l’Excentris et au Cartier, on a une entente de diffusion avec Télé-Québec, et il y aura probablement aussi une diffusion web, en partenariat avec les productions Rapide-Blanc », explique-t-il. En espérant que ce film soit vu, et qu’il inspire de nombreuses reproductions de ce dialogue imparfait entre trois élites qui discutaient, informellement, de notre avenir collectif.

***

Pour les curieux qui voudraient lire les propos sans mon intervention éditoriale biaisée, je vous présente, ici, douze minutes de ce dialogue à l’improviste entre Nathalie Petrowski, Bernard Landry et Dominic Champagne. Bonne écoute!

 

*Erratum: Nous avions initialement parlé de gaz de schiste tandis qu’il est question de pétrole de schiste sur Anticosti. Nous tenions à souligner la nuance.