Discuter du docu Je suis FEMEN avec des filles qui sont FEMEN
Cinéma

Discuter du docu Je suis FEMEN avec des filles qui sont FEMEN

Qui de mieux placé pour parler de Je suis Femen que des femmes qui le sont?

Je rencontre Neda Topaloski et Ksenia Chernyshova au café Matina sur Bernard pour discuter du long-métrage Je suis Femen. Le documentaire réalisé par Alain Margot suit les aventures et les mésaventures féministes et révolutionnaires d’Oxana Shachko, une des premières instigatrices des FEMEN en Ukraine, lieu de naissance de ce mouvement contestataire. Après avoir vu le documentaire, un récit sobre qui perd de vue son sujet pendant des semaines à la longue tandis que les arrestations et les enlèvements s’accumulent, j’avais envie d’en parler à des membres de FEMEN Québec.

Ma grande crainte en tant que consommateur occasionnel de documentaires, c’est l’inévitable hagiographie, cette tendance à dresser en héros ou martyr ou modèle parfait notre sujet documentaire. Sans grande pompe, le portrait qui est dressé d’Oxana est incroyablement flatteur: artiste hors-pair, peintre, créatrice in-extremis de costumes improvisés pour des manifestations à caractère politique, Oxana se place toujours dans le feu de l’action, elle manifeste auprès de ses consoeurs, seins-nus, sur les toîts d’immeubles gouvernementaux ou de zoos. Entre deux arrestations elle explique clairement les raisons qui la mènent à poser ces gestes. Elle raconte comme quoi le mouvement est né du besoin de se défaire de l’image du bordel géant que représentait l’Ukraine aux yeux de trop de têtes dirigeantes après l’effondrement de l’Union Soviétique. Froidement elle explique que son appartement a été sujet d’un raid policier menaçant.

Oxana

Face à l’hagiographie, face à la création d’une légende, y a-t-il une distance qui se créé entre les «personnages» du documentaire et les filles de FEMEN Québec? Neda, qui a rejoint le groupe il y a un an, et qui a manifesté seins nus pendant la F1 ainsi que pendant un rassemblement pro-vie important à Ottawa, se sent désormais plus proche des militantes ukrainiennes depuis éparpillées partout en Europe que de ses amies québécoises de longue date.

 «Ces temps-ci, ça arrive souvent qu’à un party, ça ne prenne pas longtemps avant que chaque fille vienne m’expliquer ses problèmes avec moi, avec ma démarche», explique-t-elle. Les membres de FEMEN sont systématiquement sujettes à une ostracisation de la part des autres groupes féministes, selon elle.

Neda

Ksenia en ajoute: «En fait, quand on leur parle, quand on parle aux gens, ou aux médias, ils sont toujours en accord avec nos principes. C’est avec le geste qu’ils expriment un profond désaccord. Mais pour nous, c’est le seul moyen d’arriver à faire parler de sujets qui ne recevraient pas d’attention sinon. Les médias, ce sont un peu nos alliés, un peu nos ennemis, parce qu’ils vont parfois nous citer en contexte ou juste photographier certaines filles et dire qu’on présente juste des belles filles qui respectent les critères de beauté traditionnels.»

Le geste. C’est ce geste qui me fascine, personnellement. Le corps nu n’a rien d’exceptionnel en soi: on trouve la femme dénudée au cinéma, à la télévision, au cirque, au théâtre, à la danse, dans la publicité, partout. Mais enlevez l’intention masculine derrière le geste, dénudez une femme qui n’a aucune intention de vous divertir ou de vous exciter, et la réaction masculine (patriarcale, sociale?), en est une de répression. Des policiers accourront rapidement pour cacher les seins. Dans le film, il y a toujours un contraste frappant entre l’arrivée relativement passive des FEMEN, l’accueil timide et curieux d’un attroupement surpris, et l’apparition rigoureuse et formelle d’une police pressée et agressive. Beaucoup d’autres crimes se méritent bien moins d’agressivité de la part des représentants des forces de l’ordre.

Oxana 2

Pour Neda, être topless relève d’une certaine transcendance: «La première fois que je l’ai fait, tous les problèmes que j’avais avec mon corps, tous les complexes, toute la honte, tout ça a disparu avec le regard effaré des autres qui paniquaient autour de moi. Moi, j’étais seins-nue, et finalement, j’étais capable de ne pas me regarder le corps, de ne pas regarder et juger mon corps, mais de regarder autour de moi.»

Ksenia, en tant que comédienne, voit les manifestations comme des performances artistiques. La fusion de concepts potentiellement étanches est au centre de la réflexion des FEMEN. Oxana va parler d’art extremiste. Une autre membre va parler de sextremisme. Ne peut-on pas parler d’art performatif lorsqu’une membre des FEMEN en Ukraine, aidée par Ksenia même dans le documentaire, scie la base d’une énorme croix, seins-nus sur une colline, avant de fuir la police, craignant par la suite un emprisonnement de deux ans?

De par leurs modus opérandis, les membres du FEMEN se placent toujours en danger. À la fin du documentaire, tandis que les tensions montent en Ukraine avec l’influence de plus en plus évidente de la superpuissance russe, certains collaborateurs sont emprisonnés pendant des semaines, passés brutalement à tabac. Ce sont des risques que courent toutes les militantes, même au Québec, à une moindre mesure. Lorsque Ksenia a interrompu la conférence d’une figure autoritaire tunisienne pour exiger la libération d’une prisonnière politique, son corps nu a immédiatement déplu à la foule musulmane. On l’a basculée, frappée, mis de coté. «À la fin, j’ai discuté pendant quarante minutes sur la nature de nos actions avec des hommes qui n’osaient pas me regarder. C’était fascinant!»

J’ai ressenti un certain malaise pendant la projection à cause d’une des interventions d’Anna, l’une des deux instigatrices du FEMEN en Ukraine. Petite et dodue, aux cheveux courts, elle explique: «Les gens me voient rapidement comme une féministe, alors mon discours peut être facilement enterré. Mais quand ils voient Inna et les autres manifester nues, des femmes qu’ils auraient cru voir dans des revues pornographiques ou des bars de danseuses, ils sont choqués, ils commnencent à écouter et ils sont déstabilisés parce qu’ils ne s’attendent pas à ce qu’elles expriment des idées politiques.» Mon malaise, évidemment, vient du fait que c’est une stratégie que nombre de compagnies de bières ou autres produits ont utilisé pour attirer l’attention. Utilise la femme nue et vends ton produit une fois que t’as l’attention. Les deux filles dont elle parle interviennent à peine dans le documentaire, et c’est seulement pour exprimer leurs craintes d’emprisonnement et leurs doutes quant aux tournures plutôt douteuses des événements.

Ça, c’est vraiment un choix éditorial du réalisateur», explique Neda. Ksenia rajoute: «Le fait est que, dans ce film, on suit surtout Oxana, donc c’est son histoire, mais ces deux filles sont brillantes et elles ont des positions importantes au sein de FEMEN. Quasiment chaque fille du groupe a un documentaire consacré à elle, alors des fois, on parle moins d’une fille et davantage d’une autre. D’ailleurs, il faut que tu regardes le documentaire Naked War pour avoir un autre point de vue», recommande-t-elle.

Je suis FEMEN

Passer trois heures à discuter avec deux membres du FEMEN, à propos de la guerre en Ukraine, de FEMEN Israël, de conceptions optimistes ou pessimistes de la co-existence humaine, de la nature même de l’art, permet d’approfondir un sujet qui me trouble et me déstabilise, et d’aller au-delà de la façade sensationnaliste que celles-ci inspirent inévitablement dans les médias traditionnels qui n’ont pas vraiment besoin de femmes nues pour créer des raccourcis intellectuels. Je rencontre deux esprits vifs, Ksenia, une relationniste née qui parle à un journaliste, et Neda, une fille particulièrement brillante aux propos qui jaillissent sans apparente préparation, mais déjà polis.

Cette discussion m’a permis d’approfondir un peu ma compréhension du mouvement, nourrissant une curiosité entretenue par Je suis Femen, un film à voir, sur l’origine d’un mouvement aussi simple dans son expression qu’il est complexe dans sa réception.

Le documentaire Je suis Femen sort en salles le 1er août au Québec.

*Petite note: en voulant illustrer l’utilisation occasionnelle du corps de la femme pour promouvoir la bière, j’ai tapé « beer commercial » sur Google. J’ai ensuite tapé « sexy beer commercial » et les résultats différaient très peu. Fin de la note.

Je suis Femen prend l’affiche des salles québécoises le 1er août 2014