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Cinéma

Le grand cahier : Plus rien dans les marges

Adaptation attendue d’un roman célébré pour sa rigueur formelle et son âpreté remuante, Le Grand Cahier arrive enfin sur nos écrans, et s’il emprunte le titre The Notebook sur le circuit international, vaut mieux oublier tout de suite Ryan Gosling.

Il faut dire que c’est la toute première fois qu’un cinéaste ose s’attaquer à cette œuvre souvent étudiée ou enseignée, doublée d’un parfum de scandale à tort ou à raison. Le Hongrois János Szász a l’habitude des adaptations casse-gueule (Woyzeck, d’après la pièce de Georg Büchner) et des histoires fraternelles extrêmes (Les garçons Witman). Il prouve une fois de plus son audace en abordant Le Grand Cahier, œuvre-phare de sa compatriote Agota Kristof. Parue en 1986, l’histoire imaginée par l’auteure suisse d’origine hongroise, qui écrivit dans la langue de son exil, est le premier volet de «la trilogie des jumeaux».

On y découvre les compositions écrites de Klaus et Lucas (László et András Gyémánt, deux forces vives), deux frères inséparables que la guerre – la Seconde, naturellement, que le film situe plus franchement, non sans s’éloigner du conte– force à s’endurcir et le corps et l’esprit. Abandonnés chez une grand-mère jusque-là inconnue (Piroska Molnár, plus ronde mais tout aussi vile que le modèle original), qu’on surnomme la Sorcière dans la campagne environnante, les jumeaux se plieront à des exercices de discipline, de privation et même de cruauté pour que l’art de la survie devienne à leurs yeux une seconde nature.

Dans ces textes qu’ils écrivent aussi en vue de poursuivre l’école à la maison, les faits dominent les sentiments, parce que les émotions les éloignent selon eux de la vérité et ouvrent la porte à trop d’interprétations possibles. Au cinéma, cette narration aussi ciselée que détachée est reprise en voix off surtout dans le premier tiers, pour camper l’univers. Un choix qui se défend bien, d’autant plus que l’action ne manque pas dans la seconde moitié, du triste destin du cordonnier aux bombardements aériens, sans oublier surtout l’interrogatoire policier, qui évoque avec une grande justesse le talon d’Achille des jumeaux – l’idée même d’être séparés.

On comprend mal toutefois que le concept du cahier soit télégraphié de la sorte, cadeau du père qui leur demande de tout noter plutôt qu’initiative de survie de laquelle découlera les autres. Cela pourrait paraître un détail anodin, mais ce choix témoigne d’une volonté de ne rien laisser au hasard qui édulcore de beaucoup le caractère épineux du récit initial. D’un côté, on gomme presque toutes les scènes à la sexualité pernicieuse, comme si on voulait infantiliser le spectateur; de l’autre, on dessine à gros traits les scènes d’explosion à forte portée symbolique, pour les réduire à de risibles pivots scénaristiques.

De la saleté du foyer d’adoption à l’arrière-plan meurtrier de la guerre –les frontières périlleuses, les mises au ban et les charniers–, presque tout semble réduit à son expression la moins dérangeante possible, si ce n’est l’évocation réussie, parce qu’ancrée dans le monde de l’enfance, du cruel story-board et du scrapbooking insecticide auxquels se prêtent les jumeaux. Les personnages secondaires écopent aussi, de Bec-de-Lièvre à l’officier, mais leur présence préserve néanmoins quelques zones grises. Pour s’accrocher à la proposition, reste la relation d’amour-haine qui se développe entre les garçons et leur grand-mère, finement mise en relief grâce à la qualité de l’interprétation. Sous la carapace de cette femme avare et sans scrupules se devine un attachement impromptu pour ces gamins que la vie lui envoie dans les pattes. Et la peur qu’ils lui inspirent lors de leurs «jeux d’endurcissement» n’en est que plus palpable, voire même touchante.

Globe de cristal au Festival international du film de Karlovy Vary, puis pré-sélectionné aux derniers Oscars dans la catégorie du Meilleur film en langue étrangère, représentant la Hongrie, Le Grand Cahier n’est pas sans qualités – rythme soutenu, jeu d’ensemble de belle tenue, riche direction photo de Christian Berger, complice naturel de Michael Haneke (Le Ruban blanc, Caché), etc. Mais il demeure un film consensuel, qui ne dérangera personne, alors que la qualité première du roman était d’avancer en eaux troubles. Pour le choc des débuts, il vaudra mieux (re)voir l’ultime reprise de l’ingénieuse adaptation théâtrale du roman de Kristof que signe Catherine Vidal, à l’affiche du Théâtre de Quat’Sous le printemps prochain.

En salles le 26 septembre

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